80% des jeunes chrétiens rêvent de quitter l’Irak

Interview de l’archevêque émérite de Mossoul

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ROME, Dimanche 29 mai 2011 (ZENIT.org) – Même si les racines chrétiennes dans le nord de l’Irak remontent à plusieurs siècles, 80% des jeunes chrétiens de cette zone veulent couper ces racines et s’en aller vers des lieux plus prometteurs.

Cependant, Mgr Basile Georges Casmoussa les encourage à rester. « Si nous étions des étrangers, ici en Irak, alors nous partirions », déclare-t-il. « Mais, historiquement, il s’agit de notre terre, de notre pays ».

L’archevêque émérite syro-catholique de Mossoul, aujourd’hui évêque de la curie patriarcale d’Antioche, voit dans le rêve des jeunes de quitter la région un problème majeur, même s’il se dit d’un naturel optimiste et affirme garder l’espérance pour l’avenir.

L’archevêque a évoqué cet avenir des chrétiens en Irak à l’émission de télévision « Là où Dieu pleure ».

Q : Depuis 2004 les chrétiens en Irak ont subi une violente persécution, avec menaces, enlèvements et morts. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Mgr Casmoussa : La situation aujourd’hui est très grave. Il y a deux ans, nous espérions que les choses allaient s’améliorer du fait que la situation à Bagdad et dans d’autres villes s’était améliorée. A Mossoul – la principale ville du nord de l’Irak, considérée terre des chrétiens – la situation est extrêmement grave, avec de nombreux enlèvements et assassinats. Nous avons le sentiment de ne pas être désirés dans cette ville, qui pourtant a toujours été notre terre et abrite de si nombreux monastères et églises. Une grande partie de notre histoire à nous, chrétiens, est conservée ici à Mossoul et dans les environs de la ville.

Il y a beaucoup de villages chrétiens tout autour de Mossoul ?

Oui, dans les plaines et les montagnes de Mossoul. C’est ici que les chrétiens ont eu la première école, la première imprimerie, le premier hôpital chrétien d’Irak. Nous nous sentons chez nous à Mossoul. Nous ne sommes pas des étrangers à Mossoul.

Sur le site Internet d’un groupe extrémiste, Ansar Al Islam, une lettre a circulé qui disait : « Le secrétaire général de la brigade islamique a décidé de lancer aux infidèles croisés chrétiens de Bagdad et des autres provinces un ultime avertissement de quitter immédiatement et définitivement l’Irak et de rejoindre Benoît XVI et ses adeptes qui ont foulé aux pieds les plus grands symboles de l’humanité et de l’Islam … Dorénavant il n’y aura plus de place pour les infidèles chrétiens … ceux qui resteront auront la gorge tranchée, comme c’est le cas des chrétiens de Mossoul ». Est-ce ce que les chrétiens vivent au quotidien, ou est-ce une exception ?

Ce n’est pas une exception et ce n’est pas la première fois que nous recevons ce genre de messages. J’ai le message en arabe. Il est difficile de lire ces choses. Beaucoup de gens ignorent tout de ces messages. Mais il y a plus grave, et ce sont les attaques contre la vie des personnes ici. Si nous étions des étrangers ici en Irak, nous partirions. Mais, historiquement, il s’agit de notre terre, de notre pays. Nous n’avons nulle part ailleurs où aller. Ce message est dangereux pour le gouvernement central et les gouvernements régionaux, et pour toute la population irakienne. Nous savons que ces extrémistes n’ont pas de pouvoir et qu’ils ont recours à la terreur pour intimider. Mais il existe de nombreux petits groupes comme celui-ci qui constituent une menace aujourd’hui – aujourd’hui pour les chrétiens, demain pour les musulmans.

Pourquoi ?

Les musulmans n’ont pas une philosophie unifiée et l’islam n’a pas une philosophie unique et une direction unique pour toutes les sectes. Les premiers affrontements ont eu lieu entre sunnites et chiites. Dans cette lutte de pouvoir, des mosquées ont été détruites et un grand nombre de personnes tuées des deux côtés. Les chrétiens ne sont pas les premières victimes, et sans doute pas les dernières ; mais pour nous qui sommes une minorité, c’est très difficile vu notre petit nombre, et actuellement ils sont nombreux dans la communauté chrétienne à émigrer ; 80% de nos jeunes partent ou rêvent de partir, et quand des milliers de jeunes espèrent quitter le pays, cela devient un gros problème.

La grande majorité des musulmans n’est pas d’accord avec ces positions extrémistes. Avez-vous à nous raconter des histoires de musulmans qui ont protégé des chrétiens lors des récentes vagues de violence ?

Oui, l’année dernière quand les chrétiens abandonnaient Mossoul après les attentats à la bombe et les assassinats, de nombreux musulmans ont protégé les maisons des chrétiens. Quand les chrétiens sont revenus, les musulmans ont fêté leur retour, distribuant des friandises et invitant les chrétiens à déjeuner chez eux. Nous avons une foule d’histoires de ce genre à relater. Les musulmans eux-mêmes souffrent du fait de ces extrémistes. Il y a un tel non-droit dans cet Irak nouveau, et au cours de toutes ces années après l’arrivée des Américains, personne n’a été poursuivi en justice pour faits de violence et crime en vertu de la Constitution irakienne.

Les auteurs de violence n’ont donc pas été jugés pour leurs crimes ?

En effet. Par peur – et celle-ci est une réalité en Irak.

Si la protection ne peut être assurée de l’intérieur, un appel a-t-il été lancé à la communauté internationale et, si oui, pourquoi ce silence de la communauté internationale ?

A mon avis, il y a beaucoup d’intérêts en jeu, tant dans la communauté internationale qu’à l’intérieur de l’Irak. Nous avons du pétrole et notre pétrole est une de nos plus grandes calamités ou châtiments. Il y a beaucoup d’intérêts en jeu entre l’Occident et l’Irak.

En second lieu, si on parle de protection militaire, ce n’est pas, selon moi, ce dont nous avons besoin. Il n’y a pas de paix après une guerre, après des destructions et des morts. Si la communauté internationale et les Nations Unies pouvaient faire pression sur le gouvernement central, pour instaurer la primauté du droit, ce serait un bon pas en avant vers la construction d’un pays doté d’un gouvernement national. Et non pas un gouvernement basé sur des intérêts religieux ou politiques - kurdes, chrétiens, chiites ou sunnites -, mais un gouvernement qui défende les intérêts de l’ensemble du pays.

Le problème et la vraie difficulté aujourd’hui est la rivalité entre les partis politiques basés sur des groupes religieux ou nationalistes, qui n’est pas dans l’intérêt du pays. Le choix des ministres doit être fonction des qualités et non de l’appartenance religieuse ou à des partis politiques ; c’est alors que nous pourrons construire un pays meilleur, un nouvel Irak. Nous avons demandé aux Nations Unies et à la communauté internationale de nous aider dans la recherche de personnes qualifiées. Nous avons entendu dire que cette requête avait été bloquée à un certain niveau en raison d’intérêts personnels de personnes très influentes.

Y a –t-il malgré tout de l’espoir ?

Je suis d’un naturel optimiste. Nous espérons pouvoir faire quelque chose. C’est également, je l’admets, notre terre, notre pays et nous devons le reconstruire. Il y a de nombreuses solutions. Mon espoir est que nous, chrétiens, puissions rester ici avec notre liberté et nos droits ; que nous puissions rester sur nos sites historiques dans le nord et dans le centre près de Bagdad avec nos droits culturels et politiques, pour être capables de nous gouverner nous-mêmes. Quand nous cherchons à construire nos écoles ou centres, nous devons le demander au gouvernement central et il est très difficile de construire même sur nos terres historiques.

L’Etat est maître de la situation et beaucoup de fonctionnaires du gouvernement sont contre nous. Peut-être ne le disent-ils pas ouvertement, mais ils nous rendent les choses difficiles. Par exemple, nous avons voulu avoir un musée culturel ; nous avions déjà l’autorisation initiale, mais après l’occupation américaine, le nouveau gouvernement a annulé l’autorisation en invoquant cinq motifs d’annulation. Si nous avons un gouvernement autonome, alors nous pourrons le faire. Nous avons demandé de construire une université chrétienne à l’intérieur de la zone chrétienne. Nous avons 1 300 étudiants du même village ; ce qui n’est pas rien. Et si nous incluons les chrétiens des plaines de Ninive, nous pouvons atteindre le chiffre de 3 000 étudiants, plus 500 à 600 professeurs chrétiens qui vivent dans nos villages.

Votre Excellence, si vous aviez deux mots à dire aux catholiques du monde entier, quel serait votre appel ?

Les chrétiens doivent rester en Irak. Vous devez nous soutenir dans notre effort de rester, en pesant de tout votre poids sur le gouvernement central en Irak pour que soient respectés nos droits, notre présence et nos libertés. Je lance aussi un appel à l’aide pour des projets concrets, qui permettent aux chrétiens irakiens de rester en Irak.

Propos recueillis par Mark Riedermann pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

Sur le Net :

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