A la base des abus liturgiques, une perte du véritable sens de la messe

Entretien avec le responsable d’une communauté brésilienne qui a conservé l’ancien rite

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ROME, Lundi 31 mars 2008 (ZENIT.org) - L'évêque d'une communauté brésilienne qui célèbre la messe selon l'ancien rite (la forme liturgique ancienne du rite romain appelée tridentine ou de saint Pie V) estime que les abus présents dans la liturgie sont dus à un « manque de spiritualité, de spiritualité sérieuse ».

« La messe attire pour ce qu'elle est, pour sa sacralité et son mystère », affirme Mgr Fernando Arêas Rifan, administrateur apostolique de l'Administration apostolique personnelle Saint Jean-Marie Vianey.

Dans un entretien à ZENIT, l'évêque parle, entre autres, de la beauté et de la richesse de la messe ancienne. Par le Motu Proprio « Summorum Pontificum », publié le 7 juillet 2007, Benoît XVI a étendu à toute l'Eglise la faculté de célébrer la messe selon ce rite.

L'Administration apostolique personnelle Saint Jean-Marie Vianney est une circonscription ecclésiastique qui équivaut, dans le droit canonique, aux diocèses soumis directement au Saint-Siège, en application du canon 368 et du décret « Animarum Bonum ».

Zenit - Dans l'administration apostolique on célèbre la messe selon l'ancien rite romain (précédant la réforme de 1970). Quelles sont les caractéristiques de cette messe ?

Mgr Fernando Rifan - Les raisons qui expliquent qu'on aime ou préfère la forme liturgique ancienne du rite romain sont variées. Le 13 juillet 1988, le cardinal Joseph Ratzinger, notre pape actuel, en s'adressant aux évêques chiliens à Santiago, avait dit à ce sujet : « Bien que de nombreuses raisons aient conduit un grand nombre de fidèles à trouver refuge dans la liturgie traditionnelle, le fait qu'ils y aient trouvé une dignité du sacré qui soit encore intacte reste le plus important ».

De fait, cette liturgie, de par sa richesse, sa beauté, son élévation, sa noblesse et la solennité des cérémonies, pour son sens du sacré, son respect révérenciel, pour son sens du mystère, son grand souci de précision et de rigueur, qui sont une garantie et une protection contre les abus, éloignant ainsi toute possibilité d'ambigüité, de liberté, de créativité, d'adaptation, de réductions et d'instrumentalisations (comme le déplorait le pape Jean-Paul II dans son encyclique « Ecclesia de Eucaristia ») et étant pour nous la meilleure expression liturgique des dogmes eucharistiques et un solide aliment spirituel, constitue une des richesses de la liturgie catholique, avec laquelle nous exprimons notre amour et notre communion avec la sainte Eglise. Et le Saint-Siège reconnaît notre adhésion comme étant parfaitement légitime.

Zenit - Le Motu Proprio « Summorum Pontificum » permet une présence plus importante de la célébration de la messe selon l'ancien rite dans la vie de l'Eglise. Cette présence serait-elle bénéfique selon vous ?

Mgr Fernando Rifan - C'était déjà le vœu exprimé par Jean-Paul II quand il a dit dans son Motu proprio « Ecclesia Dei adflicta » du 2 juillet 1988 : « A tous ces fidèles catholiques, qui se sentent attachés à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine, je désire aussi manifester ma volonté, à laquelle je demande que s'associent les évêques et tous ceux qui ont un ministère pastoral dans l'Eglise, de leur faciliter la communion ecclésiale grâce à des mesures nécessaires pour garantir le respect de leurs aspirations... par ailleurs, on devra partout respecter les dispositions intérieures de tous ceux qui se sentent liés à la tradition liturgique latine, et cela par une application large et généreuse des directives données en leur temps par le Siège apostolique pour l'usage du missel romain selon l'édition typique de 1962 ».

Ce souhait a été maintenant renforcé et élargi au monde entier par le pape Benoît XVI avec le Motu Proprio « Summorum Pontificum ».

Les bénéfices de la réintroduction et de la diffusion dans la vie de l'Eglise de cette forme extraordinaire du rite romain ont déjà été mentionnés par le pape actuel dans son Motu proprio quand il dit que dans la célébration de la messe selon le missel de Paul VI on pourra manifester, de façon plus intense qu'auparavant, cette sacralité qui attire tant de fidèles vers la tradition ancienne. C'est exactement ce qu'a souligné le cardinal George, de Chicago : «..Le Saint-Père, lui-même, il y a quelques temps, attirait notre attention sur la beauté et la profondeur du missel de Saint Pie V... la liturgie de 1962 est un rite autorisé de l'Eglise catholique et une source précieuse de compréhension liturgique pour tous les autres rites... Cette liturgie appartient à toute l'Eglise pour véhiculer cet esprit que l'on doit également répandre dans la célébration de la troisième édition typique du missel romain actuel » (cf. Cardinal Francis George, archevêque de Chicago, Etats-Unis, dans la préface aux Actes du Colloque 2002, « La Liturgie et le Sacré », du CIEL, Centre International d'Etudes Liturgiques).

Quand j'ai participé, en août 2007, au congrès d'Oxford réuni pour enseigner la célébration de la messe sous sa forme extraordinaire à quelque 60 prêtres diocésains du Royaume-Uni, l'archevêque de Birmingham, Mgr Vincent Nichols, a dit aux prêtres durant la messe d'ouverture qu'en apprenant à célébrer la messe dans sa forme ancienne, ils auraient appris à beaucoup mieux célébrer la messe dans leurs paroisses, même lorsqu'il s'agit pour eux de la célébrer selon le rite actuel de Paul VI.

Je pense que c'est le bénéfice souhaité par le pape dans son Motu Proprio « Summorum Pontificum ».

Zenit - Quels conseils donneriez-vous à des fidèles qui déplorent une certaine « banalisation » de la liturgie dans leurs communautés ?

Mgr Fernando Rifan - En évoquant les abus qui ont suivi la réforme liturgique, le cardinal Joseph Ratzinger, déplorait de voir la liturgie dégénérer en show, où tout est fait pour essayer de rendre la religion intéressante à l'aide d'éléments à la mode, avec des succès momentanés dans le groupe des « fabricants » liturgiques (introduction au livre « La Réforme Liturgique », de Mgr Klaus Gamber, pag. 6 et 8).

Le cardinal Edouard Gagnon était du même avis : « On ne peut ignorer que la réforme (liturgique) ait donné lieu à beaucoup d'abus et qu'elle ait conduit, dans une certaine mesure, à la disparition du respect pour le sacré. Ce fait doit, hélas, être admis et excuse un bon nombre de ces personnes qui se sont éloignées de notre Eglise ou de leur ancienne communauté paroissiale » (...) (« Intégralisme et conservatisme » - Entretien avec le cardinal Gagnon, « Offerten Zitung - Römisches », nov. déc. 1993, p.35).

Je pense que le point central de ces abus a été mis en lumière par le cardinal Ratzinger lui-même : c'est la porte ouverte à une fausse créativité des célébrants (entretien à la revue « Homme Nouveau », nº 7, octobre 2001).

Derrière cela se cache un manque de sérieux au niveau de la spiritualité, comme si pour attirer le peuple il fallait inventer de nouvelles choses. La sainte messe attire pour ce qu'elle est, pour sa sacralité et son mystère. Il s'agit au fond d'une perte de foi dans les mystères eucharistiques, à laquelle on essaie de suppléer en ayant recours à des nouveautés et à la créativité. Dès l'instant où le célébrant cherche à devenir protagoniste de l'action liturgique, il commence à y avoir des abus. On oublie que le centre de la messe est Jésus Christ.

L'actuel secrétaire de la Congrégation pour le culte divin, Mgr Albert Malcolm Ranjith, affirme : « La messe est un sacrifice, un don, un mystère, indépendamment du prêtre qui la célèbre. Il est important, je dirais même fondamental, que le prêtre se mette de côté : le protagoniste de la messe est Jésus Christ. Je ne comprends donc pas les célébrations eucharistiques qui se transforment en spectacles, avec des danses, des chants ou des applaudissements, comme cela arrive malheureusement assez souvent avec le Novus Ordo ».

La solution à tous ces abus se trouve dans les normes dictées par le magistère, surtout dans le document « Redemptionis Sacramentum », du 25 mars 2004, où il est dit que « selon les possibilités de chacun, tous ont le devoir de prêter une attention particulière à ce que le très saint Sacrement de l'Eucharistie soit défendu contre tout manque de respect et toute déformation, et que tous les abus soient complètement corrigés. Ce devoir, de la plus grande importance, qui est confié à tous et à chacun des membres de l'Église, doit être accompli en excluant toute acception de personnes » (n. 183).

Mais, comme dit Mgr Ranjith, « il existe une quantité de documents (contre ces abus) qui sont malheureusement restés lettre morte, abandonnés dans les librairies ou couverts de poussière ou, pire encore, jetés au panier comme du vieux papier ».

Alexandre Ribeiro