A la redécouverte de la solidarité (II/II)

Réflexions duThéologien de la Maison pontificale

Rome, (Zenit.org) Nicola Gori | 816 clics

La responsabilité personnelle et la solidarité avec les plus vulnérables se renforcent là où l’État « n’assume pas la charge de répondre à tous les besoins du citoyens, comme s’il était pour ainsi dire une baby-sitter », estime le P. Wojciech Giertych.

Voici la seconde partie d’un entretien avec le dominicain Wojciech Giertych, théologien de la Maison pontificale, que nous publions avec l’aimable autorisation de L’Osservatore Romano (cf. Zenit du 12 mars 2013 pour la première partie).

La crise économique et sociale a-t-elle changé le sens de la solidarité et de la charité ?

La crise économique doit nous rappeler que la solidarité est une réponse de charité aux besoins des autres. Elle devrait aussi nous conduire à réfléchir au sens que l’on doit donner à l’État social. La mentalité commune croit que l’État doit être comme une nounou qui prend sous sa responsabilité l’homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort et lui garantit tout. Or une conception aussi absolue risque de porter à une déresponsabilisation de l’individu et à un avilissement du concept de solidarité.  

Dans la vision chrétienne, l’État ne doit être ni tout-puissant ni omniprésent, de manière à ce que cette solidarité inter-citoyenne puisse justement évoluer, pour encourager un principe de subsidiarité qui soit peut-être moins bureaucratique et moins onéreux. Car lorsque les impôts sont bas, la générosité et la responsabilité personnelle ont plus de chance de s’exprimer dans la vie sociale. Quand il y en a trop, c’est le contraire, il y a « idolâtrie » de l’État et on remet tout dans ses mains, alimentant ainsi l’indifférence personnelle.

On le voit bien surtout dans les nations où l’État devient de plus en plus impérieux et présent dans tous les domaines de la vie. Plus les États assument des responsabilités à la place des citoyens, plus ils deviennent tout-puissants, plus ils s’écartent de l’éthique, car il leur est impossible d’imposer de hautes valeurs morales à tous.

Est-ce une critique contre l’État social ?

Non. C’est un constat : là où les impôts sont plus bas, il y a plus de place pour la générosité, les dons fleurissent et les personnes se sentent plus responsables des autres. J’espère que la crise économique aidera à redécouvrir et à faire renaître ces concepts de solidarité et de subsidiarité. Il y a un grave problème, quand les États font d’énormes dépenses et mettent leurs dettes sur les épaules des générations futures.

Je me rends compte qu’en Europe on ne discute pas beaucoup de cela. Il est moralement incorrect que des enfants pas encore nés, aient à payer les frais de ce que les générations précédentes ont consommé. Si les gouvernements continuent à suivre de telles politiques, on arrivera à un affrontement intergénérationnel dramatique. Il arrivera un moment où l’État ne pourra plus rien donner, avec toutes les conséquences que cela comporte.

Dans l’optique éthique et sociale catholique, la situation est meilleure, quand l’État est moins présent et qu’il laisse plus d’espace à la créativité personnelle. Et puis n’oublions pas que dans la vision chrétienne de la vie, le Salut attendu n’est pas celui qui arrive de l’État, mais celui qui vient de Dieu.

Le carême peut-il aider l’homme moderne à retrouver le sens du péché ?

Je vais dire quelque chose que tout le monde ne partage pas. Nous observons aujourd’hui une séparation entre la conscience du mal et du péché et la foi en la force de la grâce. Plus que la perception du mal et du sens de la faute ou du péché, ce qui a disparu c’est la conviction que dans le sacrement de la pénitence il y a un contact objectif avec la grâce de la rédemption, c’est-à-dire que l’on n’a plus conscience qu’il est possible de sortir du péché par la grâce du Christ offerte dans les sacrements. Il est important de redécouvrir le Mystère pascal, de se préparer à Pâques durant le carême, de reconnaître que le Christ a pris sur Lui les conséquences de nos fautes pour nous libérer.

Y a-t-il encore de la place pour le silence et pour la pénitence dans un monde en quête permanente de performance et de succès ?

La performance, le succès et la gratification du plaisir sont proposés depuis des siècles comme étant le salut. Ce qui n’est pas dans la vision du chrétien, et on en voit les limites. L’État et la société ne peuvent offrir sans cesse une gratification. Dans la vision chrétienne, le but n’est pas le succès, ni même la perfection humaine ; c’est au contraire la sainteté, c’est-à-dire une rencontre entre la faiblesse humaine et la grâce de Dieu. On considère plus la fécondité de la grâce que l’efficacité de l’activisme.

L’efficacité est mesurable en économie, la fécondité, elle, va beaucoup plus loin. Quand on offre un verre d’eau à quelqu’un, quel est le bénéfice de ce geste de charité ? L’eau en soi n’est pas grand-chose, mais celui qui la reçoit se sent aimé, touché par un amour authentique et généreux.

L’Année de la foi que nous vivons représente une invitation à redécouvrir les fondements de notre Credo. En quoi réactualiser le message du concile Vatican II peut-il être utile ?

En comparant cette Année de la foi à celle décrétée par Paul VI après le concile, il y a une différence. Aussitôt après le déroulement du concile, il y a eu un peu d’égarement, on ne voyait plus très bien quelles étaient les vérités de la foi. On pensait que le concile avait changé tant de choses que les dogmes aussi avaient changé. À la fin de cette année-là, Paul VI publia Humanae Vitae pour réaffirmer que la morale n’avait pas changé. Et puis il formula le Credo du peuple de Dieu. Aujourd’hui, nous avons le Catéchise de l’Église catholique et les encycliques de Jean-Paul II pour nous éclairer sur les vérités de la foi.

Ce n’est pas tant pour apporter un éclairage sur le contenu de la foi que Benoît XVI a décrété cette Année de la foi, que pour réagir au manque de foi proprement dit.

Traduction d’Océane Le Gall