Abba Angelo, une vie pour l'Éthiopie

Un évêque italien au service des plus démunis

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Eva-Maria Kolmann

ROME, lundi 4 juin 2012 (ZENIT.org) – « Abba Angelo, Abba Angelo », crient les enfants en apercevant la vieille jeep au pare-brise cassé. « Abba Angelo », saluent aussi les adultes en voyant passer le véhicule. Mgr Angelo Moreschi, évêque de Gambella, est au volant. Ici, chacun le reconnaît de loin. Même les nombreux soldats qui arrêtent les automobiles le long de cette route lui font des signes de la main et le laissent passer. On le sent bien: l’évêque italien originaire de Brescia est véritablement chez lui ici. « C’est en Éthiopie que j’ai vraiment compris l’Évangile », affirme-t-il, les yeux brillants.

Le vicariat apostolique de Gambella synthétise beaucoup de ce que l’Afrique évoque pour la plupart des gens. Il y a même encore des lions et d’autres animaux sauvages. Tout récemment, des chasseurs ont tué un grand crocodile, dans l’estomac duquel ils ont trouvé des t-shirts. Il avait dévoré quatre personnes. Lorsque les gens se baignent dans les rivières, ils craingnent pour leur vie. Il fait aussi extrêmement chaud, et les intempéries sont d’une rare violence. Cette année, une tempête a arraché une chapelle entière et l’a emportée un kilomètre plus loin, raconte l’évêque. En effet, de nombreuses chapelles ne sont composées que de quelques planches ou branches assemblées. Une forte tempête les emporte facilement.

Malheureusement, il y a aussi ce à quoi la plupart des gens pensent en évoquant l’Éthiopie : la faim. Surtout en période de sécheresse, il n’y a presque pas de nourriture. Dans chacune des nombreuses chapelles de village, on voit des enfants dont les cheveux crépus sont tout décolorés à cause de leur malnutrition. La plupart de ces enfants vont mourir parce qu’ils n’offrent plus aucune résistance aux maladies qui les attaquent et les tuent. Dans la première rangée, cette petite fille à la savante coiffure composée de mille petites tresses, qui chante et prie ardemment, frappant dans ses mains au son du tambour, est déjà marquée par la faim. Survivra-t-elle ? Deux bébés sont lovés sur les genoux d’une femme amaigrie. Combien de temps la mère pourra-t-elle encore les allaiter? À la vue de petits enfants, il ne faudrait pas penser à la mort. Et pourtant, cette pensée s’impose inéluctablement. Le cœur lourd, on regarde le petit groupe de jeunes enfants en pensant secrètement face à chacun d’eux: "Pas toi, pourvu que tu n’en meures pas!".

Lorsqu’il se rend dans les villages, Mgr Abba Angelo apporte aux enfants sous-alimentés des biscuits spéciaux riches en éléments nutritifs. Sagement, les petits se mettent en rang, attendant patiemment leur tour, jusqu’à ce que chacun d’entre eux ait reçu son paquet. Aucun des enfants ne pousse ni ne bouscule les autres, aucun ne crie : "Moi, moi, moi !" Lorsque l’évêque les bénit, ils joignent pieusement les mains et se plongent dans la prière. Sur l’autel fabriqué de branches est posée la nourriture pour leurs âmes : une Bible pour enfants éditée par « L’Aide à l’Église en détresse », toute usée à force d’avoir été lue et relue. Les enfants n’arrêtent pas de demander au catéchiste de leur lire des passages de cette Bible, ils ne se lassent jamais de ses histoires. La Bible pour les enfants dispense la Bonne Parole dans les cœurs de ces tout petits. Lorsqu’ils entendent parler de Jésus, leurs yeux brillent.

L’Église catholique est la bienvenue ici. Beaucoup de gens disent aux prêtres : « Quand arrive l’Église catholique, tout devient fertile ». Et ils s’étonnent : « Là où il y a l’Église, il y a de l’eau. Le gouvernement nous donne de l’eau qui est mauvaise, mais l‘Église apporte de l’eau qui est bonne. Nous aimons votre Dieu, s’il vous plaît, venez aussi chez nous ! » L’Église n’apporte pas seulement de l’eau, mais aussi des moulins à céréales, des jardins d’enfants et de l’aide au développement de l’agriculture. Elle souhaite aussi contribuer à la réconciliation entre les tribus qui, beaucoup trop souvent, sont impliquées dans de sanglantes querelles entre les clans cultivateurs et les clans éleveurs. Les troupeaux de ces derniers paissent sur les champs des cultivateurs, détruisant la récolte, tandis que les cultivateurs privent les pasteurs de leurs pâturages. « C’est le conflit entre Caïn et Abel, exactement comme dans la Bible », dit Mgr Angelo. Il arrive encore trop souvent que des hommes soient tués à cause de ce conflit. L’Église veut apprendre aux tribus ennemies qu’il existe d’autres solutions aux conflits que la loi des balles.

Mgr Angelo Moreschi, qui mérite dignement son prénom significatif - « ange » -, fêtera ses 60 ans le 13 juin prochain. Cette année, il pourra célébrer aussi un autre anniversaire, car il vit et travaille en Éthiopie depuis 30 ans: la moitié de sa vie. En vérité, c’est toute une vie, car il a tout donné. Sa santé en a pâti, il a offert son existence aux hommes et aux femmes d’Éthiopie, auxquels revient tout son amour. Son action pastorale a déjà laissé des traces visibles. Dans le vicariat apostolique de Gambella, certains enfants appellent chaque Blanc « Abba Angelo ». Ils ne peuvent pas s’imaginer qu’il y ait des hommes blancs qui ne soient pas comme lui.

Et pourtant, l’issue de l’histoire est plus qu’incertaine. La situation dans la région est hautement explosive. Tout récemment, des rebelles ont abattu huit hommes venus de l’extérieur et qui travaillaient dans une exploitation agricole. Le père Philippe, un salésien italien, a même vu leurs cercueils à l’aéroport. Peu de temps après, un grand propriétaire terrien d’origine pakistanaise a été assassiné. La région est en effervescence.

De riches étrangers rachètent des centaines de milliers d’hectares de terres arables, aussi vastes que la superficie de certains pays européens. Chaque avion amène des investisseurs étrangers. Les autochtones, par contre, sont expropriés. « Imaginez-vous donc que la moitié de la France soit vendue à des Indiens ou à des Pakistanais », explique Mgr Moreschi. La population locale n’en profite nullement, mais elle est spoliée de ses moyens de subsistance. Encore plus de gens souffrent de la famine, les pasteurs ne trouvent plus de pâturages pour leur bétail, les forêts sont détruites. La haine et les troubles sociaux augmentent, la colère s’accroît, l’armée tente de maîtriser la situation. Mais la résistance commence même à s’opposer aux soldats, car ils maltraitent souvent la population. Vient s’y ajouter la guerre entre le Soudan et le Soudan du Sud, qui génère un afflux de réfugiés et l’augmentation des actes de violence commis par les rebelles dans la région frontalière.

Lors du dîner, un prêtre autochtone s’exclame soudain : « Ils vont encore tuer tous les étrangers qui sont ici. » Même l’évêque et les prêtres étrangers devraient s’inquiéter, pense-t-il. Mgr Angelo ne veut pas y croire : « Fadaises, les gens d’ici nous connaissent ! Vous avez bien vu comment ils nous ont fait des signes de la main ! » Et pourtant, les doutes subsistent. Ce ne serait pas la première fois dans l’Histoire qu’une ambiance changerait. Dieu fasse que l’exclamation de ce prêtre ne soit pas prophétique !