Afrique : vingt ans de "santé reproductive", une déconstruction

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Rome, (Zenit.org) Marguerite A. Peeters | 766 clics

Dans « Vingt ans de santé et de droits sexuels et reproductifs en Afrique - Défis pour l’Eglise », Marguerite A. Peeters expose les la mise en oeuvre du programme d’action de la conférence onusienne du Caire au niveau des institutions politiques africaines depuis 1994 et la stratégie de ses agents au-delà de 2014.

Elle explique à Zenit les enjeux de cette enquête : les gouvernements africains « ont déjà cédé aux pressions en faveur d’un accès « universel » à la « santé et aux droits sexuels et reproductifs ».

Elle constate que « la santé reproductive est une « norme » politique mondiale contenant ce que l’Occident a de pire à offrir au reste du monde en quête de développement humain intégral ».

« La pression exercée sur les gouvernements des pays en voie de développement est maximale », déplore l’auteur avant d’inviter à l’action : « Puissent-ils saisir l’occasion de la prochaine session de l’Assemblée Générale [de l’ONU] pour se rallier courageusement au mouvement mondial d’opposition ! »

Enfin, elle diagnostique « le principal danger pour l’Eglise » : « celui des partenariats séduisants ».

Les lecteurs africains de Zenit qui souhaiteraient en savoir davantage sur la nouvelle publication peuvent s’adresser à : admin@dialoguedynamics.com

A.B.

Zenit - Pourquoi cette étude maintenant ?

Marguerite A. Peeters - En 1994, le Premier Synode des Evêques pour l’Afrique a discerné, avec une clarté qui fait autorité, la vocation spécifique de l’Eglise en Afrique comme famille de Dieu. Quelques mois plus tard, la Conférence Internationale de l’ONU sur la Population et le Développement qui s’est tenue au Caire a forgé un prétendu « consensus mondial » sur « la santé et les droits sexuels et reproductifs », un programme d’action irrémédiablement infecté par la perspective de la révolution sexuelle occidentale, qui a causé à saint Jean-Paul II d’intenses souffrances personnelles.

L’application agressive du plan d’action du Caire en Afrique, à laquelle la communauté internationale consacre des milliards de dollars chaque année, confronte l’Eglise universelle à de pressants défis pastoraux. Afin de pouvoir mieux évaluer leur ampleur, cette étude fournit une vue d’ensemble des accomplissements des agents du Caire en Afrique ces vingt dernières années et de leur stratégie au-delà de 2014. Il est opportun, à la veille du synode sur la famille, de se rappeler la vocation de l’Afrique et la splendeur du don qu’elle est pour l’humanité toute entière, mais aussi de discerner le grand combat entre la vie et la mort dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

Par ailleurs, 2014 est une année charnière pour la gouvernance mondiale. Son « cadre de développement » actuel, les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMDs), expire à la fin de l’année. Il sera remplacé par un nouveau « programme d’action mondial ». Bien que le programme du Caire était censé expirer en 2014, il a été prorogé indéfiniment par l’Assemblée Générale de l’ONU en 2010. Ses agents sont déterminés à intégrer leurs objectifs toujours plus profondément dans le développement et les politiques de la gouvernance mondiale. Ils veulent fusionner le suivi du Caire et le nouveau cadre de développement mondial.

Quelles ont été vos découvertes ?

En vingt ans, les avancées des agents du Caire en Afrique ont été phénoménales. L’Union Africaine, lancée en 2002, leur a servi de tremplin. Donnons-en trois indices particulièrement significatifs.

En 2003 l’Union adopte le Protocole de Maputo qui dédie un article entier (art. 14) à la santé et aux droits reproductifs, comportant notamment le droit à l’avortement.

Dix ans plus tard, le protocole est déjà signé par 48 - et ratifié par 36, des 53 états africains !

En 2006, l’Union favorise l’adoption par les chefs d’états et de gouvernements africains du Plan d’Action de Maputo sur la Santé et les Droits Sexuels et Reproductifs. En octobre 2013, tous les pays africains à l’exception du Tchad adoptent la Déclaration d’Addis-Abeba sur la Population et le Développement en Afrique après 2014.

Cette déclaration engage les pays africains à adopter non seulement des politiques, mais aussi des lois dictées par les véritables auteurs du prétendu consensus du Caire, à savoir le planning familial international et ses partenaires. Les gouvernements africains montrent ainsi que, s’ils résistent certes aux assauts du lobby LGBT, ils ont déjà cédé aux pressions en faveur d’un accès « universel » à la « santé et aux droits sexuels et reproductifs ».

Que comporte ce concept ?

Notamment l’accès universel à la contraception (quel que soit l’âge et le statut marital des individus et pour les adolescents, « sans la connaissance et le consentement des parents », « confidentiel »), y compris à la « pilule du lendemain », à l’avortement dit « sans risques », à une « éducation sexuelle » technique de style occidental, non seulement amorale, mais immorale dans son contenu…

La santé reproductive est une « norme » politique mondiale contenant ce que l’Occident a de pire à offrir au reste du monde en quête de développement humain intégral. Par ignorance ou complicité, les gouvernements africains se conforment à un projet qui n’a rien d’Africain.

L’Union Africaine a été prise en otage dès son lancement. Et l’Afrique devient progressivement, mais toujours plus vite, contraceptive et abortive, ce qui était inimaginable il y a une quinzaine d’années.

Quels sont les défis politiques à relever maintenant ?

La 69èmesession de l’Assemblée Générale des Nations-Unies s’ouvre le 16 septembre prochain. Cette session revêt une importance critique pour la gouvernance mondiale puisqu’y seront débattues les orientations du nouveau « cadre » de développement mondial, censé être adopté au Sommet de septembre 2015.

Le 22 septembre, juste avant l’ouverture du débat général le 24, se tiendra une session spéciale de l’Assemblée Générale sur le suivi du programme d’action de la conférence du Caire. Cette session a été préparée au niveau intergouvernemental par la 47ème session de la Commission pour la Population et le Développement. Elle a pour objectif de rappeler aux gouvernements qu’ils doivent « s’engager à nouveau, au plus haut niveau politique, à atteindre les buts et les objectifs du Programme d’Action » du Caire (résolution A/RES/67/250 de l’Assemblée Générale).

Ne sera permise aucune « réouverture » des « acquis » du Caire : l’Assemblée Générale a réaffirmé que « la session extraordinaire sera organisée sur la base et dans le plein respect des dispositions du Programme d’Action et que les points d’accord qui y figurent ne seront pas négociés ». Plus que jamais, en dépit d’une opposition croissante, le « consensus » du Caire est verrouillé, signe de son manque d’authenticité, voire de son caractère totalitaire : l’application effective de la santé reproductive est devenue une condition pratique de l’aide au développement et est considérée centrale à la réalisation du « développement durable » et de la « justice sociale ».

Une bonne « santé reproductive » serait le fondement du développement. La pression exercée sur les gouvernements des pays en voie de développement est maximale. Puissent-ils saisir l’occasion de la prochaine session de l’Assemblée Générale pour se rallier courageusement au mouvement mondial d’opposition !

Et les défis particuliers pour l’après-2015 ?

Les thèmes récurrents des documents émanant de la « communauté mondiale de la santé reproductive » (ONGs telles que l’IPPF, organes onusiens, Fondations…), indiquent les priorités de cette dernière pour l’après-2015.

Elles sont les suivantes : accélération de l’octroi de l’accès à la contraception moderne pour les femmes et les filles les plus pauvres, vivant dans les lieux les plus difficiles à atteindre ; priorité aux jeunes et cooptation de la jeunesse dans le plaidoyer en faveur de la santé reproductive à tous les niveaux, du mondial au local ; éducation sexuelle dite « complète », à un âge de plus en plus jeune (dès l’enfance), favorisant l’utilisation de la contraception et le choix de l’orientation sexuelle ; combat actif d’attitudes et de lois jugées « discriminatoires », notamment en condamnant le manque d’accès à la contraception et à l’éducation sexuelle », l’avortement ou les pratiques homosexuelles ; emphase mise sur les droits sexuels et reproductifs ; renforcement du financement, et des fonds privés en particulier, en faveur de la santé reproductive ; octroi de toujours plus de pouvoir politique effectif à la soi-disant « société civile », à savoir des ONGs défendant des intérêts particuliers ; renforcement des mécanismes de surveillance d’application des objectifs du Caire ; cooptation des communautés religieuses et des cultures, des hommes et des femmes, des parents et des jeunes dans le projet de transformation de leur propre mentalité : on veut que les individus s’approprient les objectifs du Caire.

Ils deviennent alors les agents de leur propre sécularisation et déconstruction anthropologique. Ces défis sont d’autant plus grands qu’ils sont de plus en plus profondément intégrés dans les politiques de développement et donc de plus en plus invisibles.

Une opposition croissante se manifeste publiquement, dans différentes régions du globe. Que feront les agents des SDSR s’ils ne parviennent pas à intégrer leurs objectifs dans le nouveau cadre de développement ?

Ils y parviendront vraisemblablement, du moins jusqu’à un certain point. Ils jouissent du soutien de la majorité des gouvernements occidentaux et d’organisations supranationales telles que l’Union Européenne. Par ailleurs les ONGs et autres « acteurs non étatiques » gravitant autour de l’ONU et promouvant ce projet ont acquis un pouvoir politique mondial sans précédent. Certes, ils sont préoccupés par la montée de l’opposition.

Mais depuis le Caire, qui fut pour eux une percée historique et décisive, quelles que soient désormais leurs victoires ou défaites au niveau des négociations intergouvernementales, leur priorité est désormais pragmatique, sur le terrain, avec pour mot d’ordre : « activisme, activisme, activisme ».

Et pour agir plus efficacement en contournant les processus décisionnels démocratiques, ils renforcent sans cesse leurs « partenariats » avec une multiplicité d’acteurs, notamment économiques et financiers. L’Afrique représente un énorme marché pour l’industrie des contraceptifs.

Quel est, selon vous, le plus grand défi pour l’Eglise ?

L’Eglise universelle est profondément blessée par la destruction humaine, culturelle et spirituelle que ce programme, qui a déjà produit ses fruits amers en Occident, opère aujourd’hui rapidement en Afrique et dans les pays en voie de développement. Le principal danger pour l’Eglise dans ces pays est à mon sens celui des partenariats séduisants dans lesquels les agents du Caire veulent engager les congrégations religieuses, les ONGs caritatives, les prêtres, les femmes, les jeunes, voire même les évêques, à travers des techniques « douces » telles que la manipulation sémantique, une fausse conception du « dialogue », de la « participation de la base », du « consensus ».