"Aimez" : un ordre donné au cénacle et sur la croix:

Lectio divina Ve dimanche de Pâques

Rome, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 899 clics

« Aimez »: un ordre donné au cénacle et sur la croix:

V Dimanche de Pâques - Année C - 28 avril 2013

Rite Romain

At 14-21b; Ps 144(145); Ap 21,1-5a; Jn 13,31a.34-35.

Rite ambrosien

At 4,32-37; Ps 132; 1Cor 12,31-13,8a; Jn 13,31b-35

            1) Le don d’un commandement nouveau : la loi de la charité.

            « Aimez » : ce commandement que Christ nous a donné, est la « Magna Carta » du Peuple qui, né des côtes transpercées est transformé de manière sainte par l’Amour. La charité du Christ nous pousse non seulement à des gestes d'amour  mais à une vie de charité en lui.

Malheureusement, la signification du mot "amour",  parlée ou écrite ordinairement, qui donne la vie, est réduite à un sentiment d’une douce bonté ou à la passion souvent sensuelle. Dans l’Evangile, le mot amour est marqué par la croix, qui indique une bonté passionnée, qui n’est pas la possession de l’autre mais le don de soi à l’autre. Quand Christ dit « je vous aime », la croix est incluse. Il entend  par cela la croix, c’est à dire le don passionné de soi. De cette façon, il nous montre que l’amour pur, sincère est l’amour que l’on donne librement.

             Christ révèle son amour passionnément : avec sa Passion  et la Mort sur la croix. L’amour, que Christ révèle et propose comme commandement est dit avec des mots délicats et avec le geste de « l’aller sur la croix », après nous en avoir donné la preuve avec la lavande des pieds, avec l’institution de l’eucharistie, qui fortifie et rend stable l’amour, et avec de nombreux enseignements fraternels.

    De nombreuses fois, nous avons lu et écouté les phrases de Jésus que l’évangile  romain d’aujourd’hui nous propose : « je vous donne un nouveau commandement: aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé » (Jn 13,33).

            Pour aider notre méditation, je propose -comme prémisse- l’explication synthétique des termes :

            Avant tout, il faut rappeler, que pour l’Evangéliste et Apôtre Jean, le terme « commandement » signifie la parole qui révèle l’amour de Dieu Le Père.  En effet, dans le texte grec, il utilise le terme « entolè » qui signifie précepte, conseil, instruction, prescription. C’est un peu comme la prescription d’un médecin qui donne une cure pour notre bien. Le patient décide ensuite de suivre ou pas ce qui a été prescrit. Dans ce cas,  Le commandement n’est pas un ordre  péremptoire, quelque chose d’obligatoire comme nous l’entendons dans sa signification courante. La preuve que Jean voulait donner cette signification au terme  commandement se trouve dans son Evangile où, lui, l’apôtre, pour définir le commandement de Moïse, n’utilise plus " entolè" mais "nomos". Pour servir et suivre le Christ, nous n’avons donc pas tant besoin de " nomos". Notre rapport avec Dieu, c’est beaucoup plus que suivre des règles,  si excellentes soient-elles. Dieu nous donne des commandements (entolè) qui nous guident, nous forment, nous conduisent sur son Sentier: brièvement, qui nous manifestent sa volonté de salut.

            En effet, le terme grec utilisé par Jean est en relation non seulement avec la limite de la légalité mais aussi avec celle de la responsabilité. Jésus, donc, ne communique pas une règle mais révéle une mission de salut et appelle à la responsabilité.  La traduction latine est correcte: « mandatum novum » qui vient de verbe latin mittere=envoyer. Jésus envoie donc ses disciples d’avant et d’aujourd’hui à exécuter ce mandat, « à créer »  cette charité réciproque  et il ajoute « le monde verra que vous êtes mes disciples ». Le monde comprendra  que l’Evangile est vivant et « en vigueur » (on dit que même la loi est en vigueur) si nous sommes amis, frères et sueurs entre nous. Le miracle des premiers siècles de l’ère chrétienne se renouvellera, comme l’atteste Tertullien (n.155 - m230) qui parle de la façon dont les gens païens était surpris et disaient : " regarde comme ils s’aiment, regarde l’amour qu’il y a entre eux" (Apol.19).

            Cet amour « commandé » par le Christ a deux caractéristiques : « neuf » et « comment ».

            Le commandement de l’amour réciproque, fraternel est défini " neuf" par Jésus. Il ne s’agit pas d’une nouvelle purement chronologique, mais d’une nouvelle qualitative. Le commandement de l’amour est neuf comme Jésus est neuf, le nouveau Moïse qui écrit la loi de l’amour sur notre coeur et non sur des planches de pierre. L’amour réciproque, fraternel et gratuit est la nouveauté de la vie de Dieu qui fait irruption dans notre vieux monde, en le régénérant. C’est le début de la vie éternelle, définitive et stable à laquelle nous aspirons.

2) Le don d’un commandement qui invite à aimer sans mesures.

             L’adverbe grec « kathòs » utilisé dans l’Evangile d’aujourd’hui est traduit avec le terme  comme : « Comme je vous ai aimé, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. »

            Comment comprendre ce « comme »? Peut-être que les disciples devront imiter le comportement du Maître? Ceci serait réductif, on finirait par faire de Jésus  un personnage du passé duquel on hérite des consignes à appliquer de manière à ce que l’action des disciples perpétue dans le temps celle de Jésus. Une interprétation plus profonde est possible.

            Kathos qui, comme dans d’autres textes, n’a pas le sens d’une similitude, mais celui d’une origine. On peut traduire : « Avec l’amour avec lequel je vous ai aimé, aimez-vous les  uns les autres » c’est version plus proche à la signification du texte.

            L’amour du Fils pour ses disciples génère en eux un mouvement de charité : c’est son amour, l’amour de Jésus, qui passe en eux lorsqu' ils aiment leurs frères et réciproquement.

C’est l’amour avec lequel Jésus aime chaque homme qui rend possible la fraternité et engage dans ce sens chaque communauté chrétienne. Un amour toujours neuf, toujours gratuit et profond, comme l’alliance que Dieu révéle en aimant l’humanité et le monde (cf. Jn 3,6; Ez 34-37; Jer 31,31).

            S’aimer les uns les autres avec le coeur du Christ, voici le commandement nouveau.

Mais, si la mesure de la charité de notre Rédempteur est " aimer sans mesures (cf. St Bernard de Clairvaux (De diligendo Deo, 16), comment pouvons-nous être à la hauteur de l’amour du Christ. C’est un devoir inégal. Jésus a aimé éperdument, jusqu' à perdre sa propre vie.

Comment peux-t-on faire de même? Il a donné sa propre vie pour son prochain, pour nous tous.

Au paradis, son premier compagnon était un condamné à mort : le bon voleur.

            L’amour du Christ est un amour dans lequel avant le « moi », il y a « l’autre ». Comment est-ce possible de vivre et d' avoir cet amour. S’abandonner à cet amour. Si nous acceptons d’être sa propriété, comme déjà le prophète Jérémie l’avait pressenti : « Seigneur, toi tu m’as séduit et je me suis laissé séduire », nous serons pour toujours ses Enfants. L’Amour qu’il nous a choisi  dès le moment où ses mains ont modelé notre corps, nous appelle à être comme des sarments qui adhèrent à la vigne et qui produisent des fruits de vraie vie  pour les autres.

            Les Vierges consacrées sont un exemple claire et éminent.  Avec Leur réponse de l’offrande de soi-même à Dieu dans la chasteté, elles montrent  que la loi du ciel est descendue sur la terre, parce que l’amour de Dieu rend possible le saint amour envers le prochain, dans le partage de la foi et de la réciproque et serviable charité.

Lecture Patristique

St Augustin d’Hippone

Sur le précepte de l’amour

Sermon 332.

POUR UNE FÊTE DE MARTYRS.

LA CHARITÉ CHRÉTIENNE.

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/sermons/sermons2/solpan/332.htm

ANALYSE. — Les martyrs sont les amis de Dieu pour avoir accompli le précepte de la Charité chrétienne dans toute sa perfection, en mourant par charité. Demandons à Dieu cette charité ; elle sera pour nous un titre qui nous fera recevoir dans la cité sainte, d'où sont bannis les impudiques.

1. Quand nous honorons les martyrs, nous honorons en eux les amis du Christ. Vous voulez savoir comment ils sont devenus les amis du Christ ? Le Christ nous l'enseigne lui-même lorsqu'il dit : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres ». Ne s'aiment-ils pas les uns les autres, ceux- qui se réunissent, soit pour contempler des histrions, soit pour s'enivrer dans les tavernes, soit pour former une association coupable? Aussi, après ces mots : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres », le Christ a dû faire connaître la nature spéciale de cet amour. C'est ce qu'il a fait; écoutez-le. Après donc ces paroles : « Voici mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres », il ajoute aussitôt : « Comme je vous ai aimés » ; oui, aimez-vous les uns les autres, en vue du royaume de Dieu, en vue de l'éternelle vie; aimez-moi tous ensemble. Ce serait aimer ensemble que d'aimer ensemble un histrion ; ensemble aimez davantage Celui qui ne saurait vous déplaire en rien, votre Sauveur.

2. Ce n'est pas tout; le Seigneur a poussé plus loin ses enseignements. Supposant donc que nous lui demandons comment il nous a aimés pour apprendre par là comment à notre tour nous devons aimer : « Il n'y a pas de plus grand amour, dit-il , que de donner sa vie pour ses amis (1) ». Aimez-vous donc les uns les autres jusqu'à être prêts à donner chacun votre vie pour autrui. C'est effectivement ce qu'ont fait les martyrs, conformément à ces paroles de saint Jean l'évangéliste

1. Jean, XV, 12, 13.

dans son épître : « De même que pour nous le Christ a donné sa vie, ainsi nous devons donner la nôtre pour nos frères (1)».

Vous vous approchez d'une grande table; vous savez, fidèles, quelle est cette table. Eh bien ! rappelez-vous ces mots de l'Ecriture : «En  t'approchant de la table d'un prince, sache que tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois (2)». Quel est ce prince qui t'invite à sa table? C'est Celui qui se donne à toi lui-même et non des aliments préparés avec art; c'est le Christ qui t'invite à t'asseoir à sa table, à te nourrir de lui. Approche et rassasie-toi. Sois pauvre et tu seras rassasié. « Les pauvres mangeront et se rassasieront (3)». — « Sache que tu dois te préparer à rendre ce que tu reçois ». Pour comprendre ces mots, écoute l'explication de saint Jean. Peut-être ignorais-tu ce que signifie : « En approchant de la table d'un prince, tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois »; écoute le commentateur : « Si le Christ a donné pour nous sa vie, nous devons nous préparer » à en faire autant. A en faire autant? qu'est-ce à dire? « à donner notre vie pour nos frères ».

3. Mais tu étais, pauvre quand tu t'es mis à table : comment te disposer à traiter à ton tour? A Celui-là même qui t'a invité, demande de quoi le recevoir. S'il ne te donne, tu ne le pourras. Mais tu as déjà quelque peu de charité ? Ne te l'attribue pas : « Qu'as-tu, en effet, que tu n'aies reçu (4) ? » Tu as déjà quelque charité ? Demande à Dieu de l'augmenter, demande-lui de la perfectionner en toi, jusqu'à pouvoir prendre part à ce banquet qui n'a rien de préférable sur la terre. « Il n'y a

1. I Jean, III, 16. — 2. Prov. XXIII, 1, 2. — 3. Ps. XXI, 27. — 4. I Cor. IV, 7.

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pas de charité plus grande que de donner sa vie pour ses amis ». Tu es venu pauvre, tu retournes riche; ou plutôt tu ne retournes pas, tu restes riche en demeurant. C'est au Seigneur que les martyrs sont redevables d'avoir souffert pour lui, croyez-moi, c'est à lui qu'ils en sont redevables; le Père de famille leur a donné moyen de le recevoir. Puisqu'il est également notre Père, demandons-lui aussi. Ne méritons-nous pas d'être exaucés ? demandons par l'entremise de ses amis, de ceux qui lui doivent d'avoir pu le traiter.. Ah ! qu'ils le prient de nous donner aussi. Il n'y a, en effet, que le ciel qui, puisse nous accorder plus que nous n'avons. Ecoute ce que dit Jean le précurseur : « L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel (1) ». Du ciel donc aussi nous tenons ce que nous avons, et pour avoir davantage, c'est du ciel encore que nous.devons recevoir.....

4. Telle est la cité qui descend du ciel, et pour y entrer voilà ce que nous devons être.. Vous venez de voir, en effet, quels sont ceux qu'on y admet, et quels sont ceux qu'on en exclut. Ah ! ne ressemblez pas à ceux qu'on vient de vous faire voir comme n'y devant pas entrer ; ne ressemblez pas surtout aux fornicateurs.

En désignant ceux qui n'y seront pas admis, l'Ecriture a nommé les homicides: vous n'avez pas eu peur ; elle a nommé les fornicateurs (2); je vous ai entendus vous frapper la poitrine, Oui, je vous ai entendus, je vous ai entendus, je vous ai vus ; ce que je n'ai pas vu sur vos couches, je l'ai compris au bruit que vous avez fait, , e l'ai vu dans vos cœurs, lorsque vous vous êtes frappé la poitrine. Ah ! bannissez-en le péché, car se frapper la poitrine sans se corriger, ce n'est que s'endurcir dans l'iniquité. O mes frères, mes enfants, soyez chastes, aimez la chasteté, embrassez la chasteté, .chérissez la pureté ; l'auteur même de toute pureté, Dieu la cherche dans son temple, et ce temple c'est vous ; de ce temple bannissez

1. Jean, III, 27. — 2. Gal. VI, 19-21.

tout ce qui est immonde. Contentez-vous de vos épouses, puisque vous voulez qu'elles se contentent de vous. Tu veux qu'elle ne fasse rien sans toi: ne fais rien sans elle. Il est vrai, tu es le maître, elle, la servante ; mais Dieu vous a formés tous deux. « Sara, dit l'Ecriture, obéissait à Abraham, qu'elle appelait son seigneur (1) ». Le fait est incontestable, l'évêque a souscrit à ce contrat ; vos épouses sont vos servantes, vous en êtes les maîtres. Mais s'agit-il de l'oeuvre conjugale ? « La femme n'a pas puissance sur son corps, c'est le mari ». Tu tressailles, tu te redresses, tu fais le fier. L'Apôtre à bien dit, ce Vase d'élection a dit merveilleusement : « La femme n'a pas puissance sur son corps, c'est le mari ». — Je suis donc le maître ? — Tu as applaudi, écoute ce qui suit, écoute ce dont tu ne veux pas et que je te prie de vouloir. Qu'est-ce ? Ecoute : « Le mari de même » ; le mari, le maître de tout à l'heure ; « le mari de même n'a pas puissance sur son corps, c'est la femme (2) ». Ecoute cela volontiers. C'est le vice qu'on. t'interdit, ce n'est pas l'autorité ; on t'interdit l'adultère, on n'élève pas ta femme au-dessus de toi.

Tu es le mari, vir, montre-le; car vir vient de vertu, ou vertu de vir. Tu as de la vertu ? Dompte en toi la volupté. « L'homme, dit encore l'Ecriture, est-le chef de la femme (3) ». Si tu es son chef, mène-la et qu'elle te suive; mais observe où tu la conduis. Tu es son chef, mène-la où elle peut te suivre, et garde-toi d'aller où tu ne veux pas qu'elle t'accompagne. Ne tombe point dans le précipice , marche dans la droite voie.

Voilà comment vous devez vous préparer à approcher de cette nouvelle épouse, de cette épouse embellie et ornée, pour charmer son mari, non pas de pierres précieuses, mais de vertus. Car si polir approcher d'elle vous êtes bons, saints et chastes, vous aussi vous serez des membres de cette épouse nouvelle , de cette heureuse et glorieuse Jérusalem du ciel.

1. I Pierre, III, 6. — 2. I Cor. VII, 4. — 3. I Cor. XI, 3.