Albino Luciani, vrai pasteur qui se voyait comme un oiseau troglodyte (II)

Par Marco Roncalli, biographe de Jean-Paul Ier

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Renzo Allegri

Traduction d’Hélène Ginabat

ROME, mercredi 10 octobre 2012 (ZENIT.org) – Jean-Paul Ier était « un vrai pasteur », « ferme sur la doctrine et les principes, mais plein de compréhension pour la fragilité humaine, proche des problèmes concrets des familles » et pourtant il se voyait comme un « de ces troglodytes qui piaillent sur la dernière branche de l’arbre », explique le biographe de Jean-Paul Ier. Sa devise ? « Humilitas ».

A l’occasion du 34ème anniversaire de l’élection de Jean-Paul Ier comme pape, puis de sa mort inattendue (26 août et 28 septembre), et du centenaire de sa naissance (17 octobre), Renzo Allegri a rencontré pour Zenit Marco Roncalli, auteur d’une biographie sur celui que l’on appelle désormais « le pape au sourire ».

(La première partie de l’interview a été publiée mardi 9 octobre)

Zenit - Et après le séminaire ?

Marco Roncalli - Il a été ordonné prêtre à 23 ans. Il a travaillé pendant deux ans dans la paroisse pour aider le curé, exerçant « ce menu apostolat parmi les gens que j’aimais tellement », disait-il. Puis il est retourné au séminaire comme enseignant et vice-directeur. Ce furent pour lui dix années supplémentaires de séminaire, de 1937 à 1947.

C’était les années de la Seconde guerre mondiale, des années difficiles, dramatiques, surtout pour l’Italie. Il les a vécues intensément, s’engageant aussi dans des activités à l’extérieur du séminaire. Il a réussi, pendant ces années-là, à obtenir summa cum laude un diplôme en théologie, à l’Université grégorienne à Rome. Mais il étudiait surtout les événements qui étaient en train de se dérouler dans le monde, la vie des hommes qui étaient en dehors du séminaire et pour lesquels il préparait les guides spirituels de l’avenir.

Puis, en 1947, ce fut le temps de l’action. Ce fut un moment difficile parce que c’est précisément à cette époque qu’il a eu de graves problèmes de santé et qu’il a dû entrer au sanatorium. Mais ses supérieurs le tenaient en grande estime et il fut nommé alors pro-vicaire du diocèse, puis vicaire général et, en 1958, évêque de Vittorio Veneto.

Il prit, comme devise de son blason, le mot « Humilitas » qu’il expliquait ainsi : « Je suis la poussière pure et pauvre ; dans cette poussière, le Seigneur a inscrit la dignité épiscopale de l’illustre diocèse de Vittorio Veneto ». Il n’a jamais eu une grande considération de lui-même. Il écrivait : « Certains évêques ressemblent à des aigles qui planent, avec des documents magistraux de haut niveau ; moi, j’appartiens à la catégorie des troglodytes qui piaillent sur la dernière branche de l’arbre ».

L’année 1962 a vu le début du concile Vatican II. Luciani était déjà évêque : comment l’a-t-il vécu ?

Avec beaucoup d’enthousiasme, mais dans l’effacement. On ne connaît pas ses interventions directes, mais il a toujours été présent à toutes les sessions. Il regardait cet événement avec étonnement. Il en parlait avec un langage sportif, le comparant à une « partie extraordinaire » où jouent « plus de 2000 évêques » et où « l’arbitre est le pape ». Mais cet événement a eu pour lui une signification immense. Il écrivait : « Le concile m’a obligé à redevenir étudiant et à me convertir aussi mentalement ». Après le concile, son action pastorale a connu un élan d’initiatives nouvelles, fortes, que beaucoup jugent, parfois, carrément révolutionnaires.

Dans quel sens ?

C’était des années de changement, de progrès économique aussi et dans la vie des chrétiens, se profilaient des problèmes nouveaux et nombreux. Luciani se montre un vrai pasteur, qui refuse de se laisser mettre dans les cases des stéréotypes habituels de « conservateur » ou « progressiste ». Il était ferme sur la doctrine et les principes, mais plein de compréhension pour la fragilité humaine, proche des problèmes concrets des familles.

A l’époque, dans notre pays, la présence d’immigrés appartenant à d’autres religions était déjà en augmentation. Il regardait ces personnes avec un cœur de père. Il écrivait : « Certains évêques sont effrayés ; mais alors, et si demain les bouddhistes viennent et font leur propagande ?… » ou encore « il y a quatre mille musulmans à Rome : ont-ils le droit de se construire une mosquée ? Il n’y a rien à dire : il faut les laisser faire ».

Compréhensif, disponible, ouvert, mais aussi intraitable sur la rigueur doctrinale et la discipline. Il a redit l’impossibilité de concilier christianisme et marxisme. Il a condamné les abus de ceux qui voulaient faire du concile « une arme pour désobéir, un prétexte pour légitimer toutes les « bizarreries » qui leur passent par la tête ». Il a toujours été dur avec les mouvements catholiques de la dissension. A Venise, comme cardinal, quand les étudiants universitaires de la Fédération universitaire catholique italienne (FUCI) se rangèrent du côté du « non » à l’abrogation de la loi sur le divorce, il a dissout l’association.

Si Luciani avait eu un pontificat plus long, quels changements, selon vous, aurait-il réalisé à l’intérieur de l’Eglise ?

Pendant les 33 jours de son pontificat, il a continué de se comporter dans la simplicité la plus absolue, comme il l’avait toujours fait. Quand, aussitôt après son élection, les cardinaux lui ont demandé quel nom il voulait prendre comme pape, il a choisit celui des deux papes qui l’avaient précédé, pour indiquer qu’il voulait se mettre dans la voie de la continuité. A la demande rituelle, il a répondu : « Je m’appellerai Giampaolo I ». Mais les cardinaux lui firent remarquer que ce nom, « Giampaolo » était trop « familier » pour un pape et c’est ainsi qu’il s’est adapté en prenant celui, plus solennel, de « Giovanni Paolo I ». Ses premières paroles aux cardinaux furent : « Qu’avez-vous fait ? Que Dieu vous pardonne ».

Dans les différents discours de ces 33 jours de pontificat, il a continué à se référer à la dimension absolue du message évangélique, en soulignant la pauvreté et le bon usage de la propriété. Il avait véritablement assimilé l’encyclique Populorum progressio de Paul VI et il aurait certainement promu une Eglise plus solidaire avec les pauvres, une plus grande communion et davantage de partage au sommet.

Il est le premier pape à avoir demandé de parler à la foule la première fois qu’il est apparu à la loggia de Saint-Pierre, ce qui était interdit par le maître des cérémonies pontificales, Virgilio Noè ; il a refusé le couronnement, la tiare, comme Paul VI, et la sedia gestatoria, sur laquelle on l’a parfois obligé de s’asseoir lors d’audiences générales. Pour parler plus spontanément, il laissait de côté les textes officiels, ce qui ne manquait pas d’alarmer les milieux de la curie romaine et de la diplomatie. Au cours des audiences, pour donner des leçons d’humanité, il invitait les enfants à dialoguer avec lui comme lorsqu’il était à Vittorio Veneto et à Venise.

Ces 33 jours ont suffi pour créer un changement de climat imprévisible dans l’Eglise. Bannissant toute forme de rhétorique, ils ont montré, par des paroles et par des gestes, la beauté du christianisme. S’il avait eu un long pontificat, il aurait certainement laissé un signe fort et incomparable.

Quelle est votre opinion sur la mort du pape Luciani ?

D’après les documents que j’ai examinés, je suis certain que sa mort est arrivée par des causes naturelles. Certain à cent pour cent. Mais il y a eu beaucoup d’hypocrisies : la première personne qui a trouvé le pape mort dans sa chambre fut la sœur qui lui apportait son café, donc une femme, ce qui a semblé inconvenant. A partir de là, on a commencé à raconter des histoires, à ajuster la vérité, à émettre des communiqués de presse embrouillés, ce qui a provoqué une confusion qui, avec les autres détails et les déclarations inopportunes, ont alimenté l’hypothèse du complot et de l’empoisonnement.