Andrea Riccardi et les chrétiens non-conformistes des années 2010

Colloque organisé au Collège des Bernardins

Rome, (Zenit.org) Antoine Arjakovsky | 2703 clics

Le colloque organisé au Collège des Bernardins les 16-17 novembre 2012 par l’Académie Catholique de France en partenariat avec le Collège des Bernardins, portait sur le thème « Une crise chrétienne de l’Europe ? L’urgence européenne ». Andrea Riccardi, ministre de la coopération du gouvernement italien, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, et actuel titulaire de la Chaire des Bernardins, y a prononcé une conférence importante intitulée « L’Europe du christianisme, jardin ou désert ? »

Je recommande vivement à ceux qui n’auront pu écouter l’intellectuel italien de lire le texte de son intervention dans les actes à venir de ce colloque passionnant. Mais puisqu’il s’agit d’une question d’actualité j’aimerais en partager dès à présent un élément saillant. S’il fallait résumer d’une phrase le propos du professeur Riccardi, on pourrait dire que selon lui l’Europe pour l’Eglise n’est pas un désert mais un jardin, c’est-à-dire une terre à travailler. C’est pourquoi A. Riccardi repousse toute attitude de repli confessionnel ou de confiance naïve. Il imagine plutôt que la juste attitude des chrétiens dans le siècle qui vient sera celle du non-conformisme. On connaît l’époque des intellectuels non-conformistes des années 1930-1935 (de Emmanuel Mounier à Robert Aron et Jean de Fabrègues) grâce à Jean-Louis Loubet del Bayle (Les non conformistes des années 30, Paris, Seuil, 1969). J’ai moi-même travaillé sur les non-conformistes russes de la même période (La génération des penseurs religieux de l’émigration russe, Paris, L’Esprit et la Lettre, 2002). On imagine moins bien en revanche à quoi pourrait ressembler le non-conformisme des intellectuels chrétiens des années 2010. J’ai noté trois caractéristiques majeures de cette attitude d’esprit dans les propos d’Andrea Riccardi.

Tout d’abord selon A. Riccardi l’intellectuel non-conformiste a conscience que l’Eglise n’est pas une société comme une autre, ou un parti qui serait partagé entre une gauche et une droite.

Il y a certes des courants différents dans l’Eglise. Mais l’ekklesia est un corps avant tout, c’est-à-dire, dans le langage de la science politique post moderne, une communauté où lorsque le plus petit, le plus minoritaire, souffre, tout le corps est atteint. Mais Riccardi invite les chrétiens à faire un pas de plus dans l’intelligence de soi. Il s’agit pour eux aujourd’hui de retrouver, par delà les errances colonialistes des siècles passés, le lien structurel qui existe entre l’être de l’Eglise et son désir de témoigner. Le sens de la mission au XXIe siècle n’est pas celui du souci de conversion prosélyte. La mission dit Riccardi c’est « un échange vital » entre l’Eglise et la société qui signifie autant « communication de la foi » que « réception du vécu d’autrui ». En définitive le modèle ecclésial non conformiste c’est un style de vie conciliaire ouvert et prophétique. Il a été expérimenté à une échelle nouvelle au XXe siècle par l’Eglise catholique grâce en particulier au concile Vatican II puis à la vision œcuménique et inter-religieuse de l’Una Sancta chez Jean Paul II et Benoît XVI.

Deuxièmement l’attitude non conformiste est une attitude réaliste. Andrea Riccardi est très clair sur ce point. Il insiste sur la nécessité pour les chrétiens d’ouvrir les yeux sur la déchristianisation de l’Europe. Il appuie son constat sur une intervention récente du cardinal Willem Jacobus Eijk, archevêque catholique d’Utrecht, annonçant un programme de fermeture de 1000 églises aux Pays Bas entre 2008 et 2018 (dont 400 églises catholiques), soit une fermeture de 2 à 3 églises par semaine ! Ce réalisme invite en réaction le chrétien à une certaine audace. Le chrétien non conformiste sait qu’en régime séculier son témoignage, même le plus innocent, peut éventuellement le conduire au martyr. Persécution souvent invisible, sans effusion de sang, et néanmoins bien plus efficace que l’agit-prop de la Ligue des sans dieu des années 1920. Témoigner de l’ortho-doxie, c’est-à-dire de la verticalisation authentique, dans un monde qui cherche au contraire à aplatir toute pensée sur la doxa dominante des médias et des instituts de sondage provoque la gêne, les railleries, la mise à l’écart, et finalement l’exécution silencieuse. 

La troisième caractéristique du chrétien non-conformiste est son ouverture d’esprit humaniste. L’Europe est probablement le cœur de l’Eglise dit A. Riccardi. Selon lui l’Eglise a peu d’avenir dans le monde si elle devait quitter l’Europe (et se réfugier en Côte d’Ivoire comme l’envisagea un temps le président Houphouet Boigny en construisant sa cathédrale à Yammassoukro). Peut-être pourrait-on ajouter parce que l’Europe est celle qui connaît le mieux la religion globale contemporaine dominante, encore inconsciente d’elle-même, de la modernité. Mais l’Eglise ne parviendra à reconquérir l’Europe poursuit Andrea Riccardi que si elle se comprend comme « experte en humanité », que si elle se débarrasse de son ecclésiocentrisme et de son cléricalisme. L’Eglise catholique qui a fait acte de repentance par rapport à ses erreurs du passé en 2000 doit aujourd’hui faire confiance aux laïcs, au peuple croyant. Elle évitera de la sorte l’attitude de repli propre aux minorités et de nostalgie des anciennes identités nationales. Elle pourra alors affronter les grandes questions à la fois politiques, économiques et spirituelles du monde globalisé. C’est précisément le thème de la chaire qu’occupe Andrea Riccardi aux Bernardins.