Argentine: "Faire des sacrifices pour être une Nation libre"

Entretien de Fides avec Mgr Karlic

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CITE DU VATICAN, Vendredi 11 janvier 2002 (http://www.zenit.org) - Le président de la conférence des évêques argentin souligne qu´il faut "faire des sacrifices pour être une Nation libre".



Une semaine après sa nomination, le nouveau président de la République d´Argentine, M. Eduardo Duhalde, a rencontré les représentants de l´Episcopat argentin, Mgr Estanislao Karlic, archevêque de Parana et président de la Conférence des évêques, le Cardinal Giorgio Bergoglio et Mgr Eduardo Miras, le 9 janvier au siège du Gouvernement. Le président argentin Duhalde a demandé l´aide de l´Eglise, et il s´est engagé à organiser et à diriger un vaste dialogue sur la politique de l´Etat. Fides a interrogé Mgr Karlic à ce propos. L´evêque expose les problèmes et les urgences du pays.

Dans le contexte des tensions actuelles, l´épiscopat avait convoqué, les 7 et 8 janvier, une réunion extraordinaire des vingt membres de sa Commission permanente. Après la rencontre avec le Président Duhalde, les évêques ont publié un document intitulé " Reconstruire la Patrie ".

F. - Excellence, que se passe-t-il en Argentine?
Mgr K. - Il est difficile de comprendre ce qui se passe, même pour nous. Nous vivons le résultat d´un long processus, qui dure depuis de nombreuses années. C´est un problème profond, d´ordre moral et religieux. Surgi avec grande force en quelques mois, il a fait se bouger également les classes moyennes qui, par tradition, sont très tranquilles. Des groupes violents et bien organisés ont profité de la situation, comme on a pu le voir dans les assauts lancés contre les supermarchés, et dans les grandes manifestations sur la Plaza de Mayo et sur la Place des deux Congrès, à Buenos Aires.

F. - Pouvons-nous dire que le pire est passé ?
Mgr K. - Qu´est-ce qui est le pire ? Si c´est la violence et la mort, nous pouvons dire qu´il est passé. Si c´est ce que l´on trouve dans le coeur de l´homme, capable de ressortir dans des actes de perturbation sociale, alors, nous devons dire que le pire est encore là. Les coeurs ne sont pas suffisamment changés. Il est absolument nécessaire que nous tous, Argentins, et notamment les dirigeants, nous reconnaissions la profondeur de la crise actuelle. La solution ne viendra pas en peu de temps, et ne viendra qu´avec des mesures et des lois extérieures. Le changement nécessaire est culturel, et surtout moral. Changement de valeurs, de vertus sociales, qui s´acquièrent seulement par la persévérance, par l´éducation dans la famille, à l´école et dans la société. Nous avons besoin de changer les coeurs. L´homme et les peuples se construisent et se détruisent en partant du dedans, de l´esprit. Les dirigeants politiques doivent vivre leur vocation comme un service pour le bien commun des peuples. La démocratie doit être soutenue, vivifiée par les valeurs. Si elle est vide de valeurs, la démocratie peut devenir dictature.

F. - Les dirigeants actuels argentins sont-ils l´autorité qui convient ?
Mgr K. - Dans la dernière déclaration de ces jours passés, nous autres, Evêques, nous avons demandé à tous nos dirigeants sociaux, aux hommes politiques, aux syndicalistes, de faire une examen de conscience sérieux sur nos responsabilités. Pour nous, les dirigeants qui ne se sentent pas capables de faire des renoncements et les efforts nécessaires pour redresser le Pays, doivent se mettre de côté.

F. - Croyez-vous que la population, que vous connaissez bien, est disposée faire ces sacrifices ?
Mgr K. - Il y a des gens qui souffrent beaucoup actuellement, qui ont fait de grands efforts, qui ont cru aux différentes décisions politiques prises par les autorités. Aujourd´hui, ces gens se sentent traités de manière injuste : ils voient que beaucoup de gens, sans avoir de sens patriotique, ont retiré de grands bénéfices. Par exemple, ceux qui, par égoïsme, ont retiré d´Argentine leurs capitaux, ceux qui fraudent les impôts, ceux qui ont été condamnés et qui continuent à vivre dans l´impunité. Malgré tout cela, il y a encore des gens disposés à des renoncements profonds, à renouveler leur engagement en faveur du bien commun, à lutter pour l´avenir, même au prix de nombreux sacrifices. Tous n´ont pas cette attitude, mais beaucoup, oui !

F. - Pour beaucoup, l´Argentine a été le Pays de l´espérance et de l´avenir. A présent toutefois, on respire un air de résignation, de pessimisme, de désespoir. Une bonne politique est-elle suffisante pour redonner l´espérance aux gens ?
Mgr K. - La politique ne suffit pas. Elle n´a jamais été suffisante ; et mois encore à présent. Pour la vie de la société, il est nécessaire d´avoir un coeur pur, bon, il faut un changement des coeurs. Il est nécessaire d´abandonner la corruption, généralisée d´une manière tellement incroyable chez nous. Nous devons avoir des liens sociaux plus forts et même les recréer. Nous devons construire le tissu de la société avec ce rapport profond qui s´inspire à la doctrine sociale de l´Eglise.

F. - Les Ambassades européennes et les Consulats sont remplis de jeunes qui veulent partir de l´Argentine. Que diriez-vous à un jeune pour le faire rester dans le Pays ?
Mgr K. - Il y a des gens qui veulent s´en aller, mais beaucoup d´autres restent, car ils aiment leur Patrie, et ils décident de rester ici, même s´ils sont perplexes et s´ils souffrent beaucoup. Il faut accepter leur droit d´émigrer. Il est très douloureux pour les Argentins de voir tous ces jeunes qui s´en vont, après que le pays ait été un Pays d´immigration. Mais l´invitation à construire une grande Patrie doit rester. Ce n´est pas un travail facile ; il ne l´a pas été du temps de nos parents et de nos grands-parents, mais c´est possible et c´est un travail merveilleux. Je veux inviter, une fois encore - et nous devons toujours le faire si nous voulons conserver cette nation envie - à payer notre tribut quotidien de rêves, de sacrifice et de liberté et de projets, que requiert l´effort pour être une Nation. Ces paroles font partie de la Prière pour la Patrie, que nous avons composée, et que l´on récite maintenant dans tout le Pays.

F. - Que peut dire l´Eglise dans cette situation?
Mgr K. - A l´Eglise, Mère et Maîtresse, il revient de défendre sa doctrine sociale qui a comme pour centre l´homme, la personne humaine dans toutes ses dimensions, et qui, nous le savons, est imago Dei, image de Dieu. L´Eglise doit aller du côté de ses enfants avec la prière, avec sa consolation, avec la grâce des sacrements. En italien on dit : " Le Seigneur envoie le froid selon les vêtements ". Le Seigneur nous aide, même dans nos problèmes actuels".