Au couchant, huit diamants qui scintillent

Paroles du Christ dans sa Passion

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Père Daniel-Ange

ROME, jeudi 5 avril 2012 (ZENIT.org) – Voici une méditation pour le Vendredi Saint, sur « ces huit paroles » du Christ dans sa Passion, comme « huit diamants », selon l’expression du P. Daniel-Ange.

A l’occasion du Triduum pascal, le P. Daniel-Ange propose en effet aux lecteurs de Zenit des méditations sur le Jeudi Saint (le lavement des pieds, l’eucharistie et el sacerdoce, l’agonie à Gethsémani, et l’arrestation de Jésus : cf. Zenit du 4 avril 2012), le Vendredi Saint (la crucifixion et les paroles de Jésus en croix, ci-dessous), sur le Samedi Saint et la Résurrection (que nous publierons demain, 6 avril).

Au couchant, huit diamants qui scintillent

Viens, écoute ! Écoute maintenant ces huit paroles, les toutes dernières paroles de Dieu sur la terre, qui vont consteller ses dernières heures parmi nous. A l’aube de sa vie apostolique, nous entendions son chant avec les huit couplets. Au soir couchant, nous recevons ces huit paroles. Alors, des couplets de chant. Ce soir, des murmures d’agonisant. Alors, joués sur une colline, au bord du lac de Galilée. Ce soir, criées sur une colline, aux abords des murs de la Cité.

Aucun des évangélistes ne les rapporte toutes. Feuilles d’automne emportées par le vent, tombant çà et là, et qu’il nous faut recueillir une à une, ultimes diamants de la Parole de Dieu[1].

Chacune de ces paroles est murmurée ou criée, suivant le cas, au prix d’atroces douleurs. Elles sont littéralement arrachées à son corps tétanisé. Pour avoir le souffle nécessaire pour murmurer ne fût-ce qu’une seule syllabe, il lui faut se soulever sur ses pieds transpercés, en tirant sur ses poignets aussi transpercés. Cha cune de ces ultimes paroles est donc chargée d’une souffrance intolérable, donc d’un amour inimaginable. Souffrance à son paroxysme. Amour à son apogée. Leur prix : infini, comme cet Amour-là.

Ils sont inconscients :

sois d’autant plus aimant !

[Lc 23, 34]

La première parole, il ne la dit pas une fois en passant, mais il la répète longtemps, longtemps. Parole qui habitait son cœur tout au long de sa Passion, mais tout à coup la voici sur ses lèvres : « Père, pardonne ! Ils ne savent ce qu’ils font ! »

Elle est lancée alors que, à coups de marteau, on enfonce les clous dans ses poignets et dans ses pieds posés l’un sur l’autre. Comment la dire avant que sa chair ne soit déchirée ? Elle déchire le voile du ciel, pour en faire descendre la tendresse du Père sur notre pauvre terre. Ses blessures : portes par où la miséricorde peut s’engouffrer sur notre terre. Tous les pardons déjà donnés à Myriam de Magdala et à tant d’autres, tout au long de ses routes, étaient autant d’anticipations de cet instant-ci où il allait dire : « Père, pardonne ! »

Cette parole : source de tous les pardons que nous-mêmes pouvons donner à notre tour. C’est ici, aux sources de ses mains ouvertes, que nous les puisons. Sources de tous les pardons qu’il va donner encore et encore, tout au long de l’Histoire, par les lèvres et les mains des serviteurs des pardons de l’Amour : les prêtres. Ici, cette cascade sans fin est déclenchée. Comme hier soir, en disant : « Ceci est mon corps… », toutes les messes du monde étaient enclenchées.

Sur les lèvres de tant de martyrs, ces mêmes mots vont éclore sous le souffle de l’Esprit. A commencer par le premier d’entre eux : Étienne [cf. Actes VII, 60]. Elles obtiendront la conversion de ce Saul qui garde les vêtements de ceux qui le lynchent : il en deviendra l’apôtre du monde entier. Saint Paul est l’enfant de la prière, de la souffrance, donc de l’amour d’Étienne.

Le jardin fermé, je te l’ouvre !

[Lc 23, 39-43]

À peine a-t-il imploré cette compassion du Père sur toute l’humanité qu’immédiatement il va l’appliquer à ce gangster, là, à ses côtés. On tue Jésus entre deux gangsters, dans l’espoir qu’on ne se souviendra pas plus de lui que de ces deux-là. Et c’est le contraire qui va se passer. Pour toute l’éternité, on entendra parler de ces deux hommes, à cause de lui. Il les a immortalisés par sa seule présence, surtout l’un des deux.

D’abord, tous deux l’insultent, comme tout le monde. A partir d’un certain moment, voilà que celui de droite a le cœur retourné. Que s’est-il passé ? On ne peut que le pressentir. Sans doute bouleversé par la douceur des yeux de Jésus posés sur lui, soudain il voit, non plus un condamné ruisselant de sueur et de sang, mais il voit… son Roi !

Il regarde un condamné à mort : il reconnaît le Maître de la mort. Il voit une potence : il pense à un Royaume ! Il voit un homme dans sa nudité, il entrevoit un Souverain en majesté.

Et il lui murmure une prière toute simple qui traversera tous les siècles, prière du pauvre d’entre les pauvres. Une des plus belles qui soient. Elle jaillit de son cœur : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ! » C’est tout. Il ne lui demande que cela : se souvenir de lui. Mais en répétant sa prière, en insistant. Et Jésus va lui accorder tout : le Royaume ! Rien de moins !

Le paradis ! Où donc Jésus a-t-il été pêcher son dernier mot ? J’ai beau chercher dans psaumes, prophètes, livres historiques, recueils de sagesse, nulle part je ne le trouve. Il faut remonter à l’Origine… Depuis que les grilles du Jardin s’étaient refermées, ce mot même en avait été oublié [Gn 2, 8]. Ce soir, l’ami perdu s’est laissé retrouver. La porte des Noces s’est ouverte… La terre de la Promesse, déjà le pauvre peut y entrer.

Pour la première fois, ce mot réapparaît sur les lèvres de Jésus, au moment même où il y introduit son ami. Il lui promet son Royaume, non pas pour demain, mais dès ce soir, d’ici une heure !

Mais avant même de lancer sa demande, ce beau gangster a été le seul a prendre la défense de Jésus, le seul à se faire l’avocat de Dieu durant sa Passion. Ce que Marie et Jean aimeraient faire – mais ne le peuvent –, ce que personne d’autre n’a fait (sauf un peu Pilate, mais en s’en lavant les mains). Au risque d’être à son tour conspué, le larron ose attester : « Celui-là n’a rien fait de criminel ! » Après avoir humblement avoué que lui, au contraire, mérite d’être ainsi châtié. En vérité, il se fait le témoin de l’innocence de Dieu, lui le coupable !

La réponse de Jésus est la première canonisation de l’Histoire : lui certifier qu’il sera dans le paradis, c’est dire qu’à cet instant il devient un saint.

Et la liturgie syriaque de s’écrier :

« Ô larron, fleur précoce de l’arbre de la croix, tu es le premier fruit du bois du Golgotha ! »

Après saint joseph, saint Jean-Baptiste et les enfants innocents de Bethléem, on peut dire que c’est le premier racheté par Jésus qui entre directement en paradis. Il ouvre la brèche, il fraye le chemin à une multitude à travers toute l’Histoire. Celui qui semblait au fond du précipice devient premier de cordée ! En notre nom, il pénètre dans le Royaume.

Jésus part juste un peu avant lui. La veille au soir, n’avait-il pas confié :

« Quand je partirai, j’irai vous préparer une place, afin que, là où je suis, vous soyez là aussi avec moi. » [Jn 14, 3]

Et n’avait-il pas prié son Père :

« Je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi. » Un 17, 24]

Nous pouvons deviner l’âme de ce Bon Larron, en voyant ceux d’aujourd’hui : parfois de grands criminels qui, in extremis, se tournent vers Jésus.

Rappelle-toi ce Pranzini – meurtrier d’une femme et de ses deux petites filles –, que Thérèse a enfanté à la vie éternelle. Cette petite Normande de 14 ans a voulu à tout prix – au prix de ses veilles et de ses jeûnes – l’arracher à l’enfer pour l’enfanter à sa vie divine. Ce qui avait poussé la Petite Thérèse à se passionner pour l’âme de cet homme à sauver, c’était une simple image : le sang de Jésus coulant de ses mains, pendant qu’il dit : « Pardonne ! » Elle ne veut pas que ce sang reste stérile. Elle veut lui faire porter du fruit. Elle veut appliquer ce sang à cet homme qui défraye la chronique. Et, à force de supplications, elle obtient son âme pour l’offrir au Seigneur. Clin d’œil du Seigneur : à la dernière minute, déjà sur l’échafaud, cet homme qui refusait jusque-là de voir l’aumônier, arrache le crucifix de ses mains et se met à en baiser… les Saintes Plaies

Nous avons tant de Pranzini à l’heure actuelle. Entre tant d’autres, je pense à notre Jacques Fesch[2] qui, durant ses mois de prison, vécut une bouleversante découverte de Jésus, grâce justement à cette Petite Thérèse. Il partira vers le Seigneur le même jour qu’elle, un 30 septembre (elle, en 1897. Lui en 1954).

Tu vois, ces trois croix manifestent ce qui se passe toujours. Il y a celui qui est révolté contre la souffrance et la mort. Il y a celui en qui cette révolte se change en offrande d’amour. Et au milieu, il y a Celui qui donne les pardons de l’Amour. Pour les trois, c’est la même souffrance physique, mais quelle différence entre chacune des croix ! La souffrance peut provoquer amertume et ressentiment – ce qui en augmente tellement la douleur – ou au contraire être chemin de sainteté, donc d’éternel bonheur. Et en attendant, d’une paix indicible dans le cœur.

Maman, je te la donne !

[Jn 19, 25-27]

Viens et vois Jésus, d’abord tourné vers ceux qui le crucifient, puis vers celui qui semble le plus loin de lui. Il se tourne maintenant vers ceux qui lui ont toujours été intimes, ce petit groupe autour de la Croix : fidèles d’entre les fidèles !

Regarde les deux Marie : celle de Nazareth et celle de Magdala. Celle qui, par avance, a été pardonnée pour que jamais elle ne chute. Et celle qui, après sa chute, a été relevée. Toutes deux – l’une par avance, l’autre par après – sont les enfants de son sang, c’est-à-dire de son amour.

Mystérieuses connivences entre elles : l’immaculée et la souillée. La Tendresse en personne et la pécheresse par excellence…

En voyant la beauté de Marie de Nazareth, comme transmise à Marie de Magdala, Jésus comprend que cela vaut la peine de répandre son sang. Qu’il ne sera pas stérilisé. Qu’il portera d’innombrables fruits. Le Bon Larron, Myriam de Magdala : voilà les deux premiers fruits visibles de son sang versé. Un homme, une femme ! Un gangster, une prostituée ! Et tous, grâce à sa Croix, vont pouvoir entrer au ciel, s’ils y consentent. Jésus peut dire à Myriam de Magdala : « Que tu es belle ! Sur ton visage, je vois la pureté de ma Mère… »

Tout à côté, il y a son bien-aimé : Jean. Jésus va alors faire son don suprême. Hier soir, il a donné jusqu’à son corps et son sang. Tout lui a été arraché : ses amis, sa réputation, sa liberté, ses pauvres vêtements. Il ne lui reste qu’elle. Plus rien qu’elle ! Avant de donner son âme à son Père, il reste sa Maman à donner à toute l’Église.

Marie a le cœur transpercé, avant que celui de Jésus ne le soit. Il s’ouvre pour enfanter Jean à sa vie divine. Elle devient la maman de Jean. C’est d’autant plus étonnant, que la propre maman de Jean (selon la chair) est là !

Marie ici reçoit Jean du cœur de Jésus. Plus tard, elle recevra Jésus des mains de Jean, quand il dira la messe pour elle, et lui remettra l’hostie dans les mains, pouvant lui dire : « Ceci est ton Enfant, celui-là même que tu portais dans tes mains à Bethléem… »

A Bethléem, Marie n’avait pas enfanté dans la douleur. C’est ici et maintenant qu’elle doit enfanter par un cœur qui se déchire. Commencée à l’Annonciation, sa maternité s’achève avec la Passion. Elle engendre dans la compassion ceux que son Enfant sauve par sa Passion.

Il la donne à toi et à moi. Jean, c’est toi et moi…[3] Marie engendre en moi saint Jean. Elle fait de moi un disciple d’amour, fidèle jusqu’au bout.

Oui, le jeune homme qu’est Jean, est à ce moment-là notre ambassadeur à tous. Le seul représentant – car le seul présent – des autres Apôtres qui ont fui par peur, par lâcheté. Il représente donc tous les prêtres et évêques, et chacun de nous. A travers lui, c’est toute l’Église qui est confiée à la Mère de Dieu. A ce moment précis, elle devient effectivement Mère de tous les enfants de Dieu. Jésus pourrait lui dire : « J’ai été ton enfant, je ne serais pas ici sans toi, tu m’as donné la vie… Tu m’as donné de quoi tout donner : ce corps qui me permet de souffrir et mourir pour eux. Cette chair que je puis leur donner en nourriture, ce sang que je puis verser. Maintenant, en moi, vois tous mes frères et sœurs que je suis en train d’engendrer à Dieu ! Sois leur Maman à tous, à toutes, à chacun, à chacune… »

Sa maternité passe de son corps physique à son Corps mystique. De son corps de chair pour le temps de la terre, à son Corps-Église pour toute l’éternité[4].

A dater de cet instant, Marie ne pourra plus regarder ou penser à son Enfant, sans en même temps te voir : ton visage en son Visage. Te recevoir, ton cœur au-dedans de son Cœur. Nous voilà désormais à jamais inséparables du Fils unique. Te voilà fils et fille en Jésus, et donc fils et fille de Marie.

Le « oui » de Gaël

Un témoignage bouleversant m’a permis d’approcher de ce mystère :

18 février 1981. Gaël fête gaiement ses 12 ans. En raccompagnant ses petits invités à l’ascenseur, il reste coincé entre les deux grilles. Personne ne parviendra à le délivrer. Pendant une longue demi-heure, il va étouffer. Et sa mère est là, derrière la terrible grille… Elle le voit, elle l’entend, elle ne peut rien faire. Rien ? Elle l’assiste comme jamais de tout son amour. Un seul mot passe encore sur ses lèvres : « Mon petit, tu es avec Jésus ! Tu es avec Jésus ! Tu es avec Jésus ! » Pour avoir une telle certitude en cette heure, comme il faut que Jésus soit avec elle[5] !

Gaël, lui, ne dit rien. A Jésus qui est avec lui : il s’ouvre, il souffre, il s’offre. Son visage en est tout apaisé. La veille, n’avait-il pas soigneusement écrit sur son calepin de louveteau :

« J’ai choisi comme mot clef : oui. Un oui de volonté, d’amour, mais pas un oui d’obéissance sous un ordre. Un oui qui veut dire : d’accord, je te suis, j’abandonne tout, je ne penserai plus qu’à toi. Pour moi, qu’est-ce que la foi ? La foi, c’est croire sans voir, accepter sans comprendre, accepter sans condition. »

Gaël ! Hier soir, une jeune fille t’aurait-elle invité dans sa chambre de Nazareth, pour que ce mot t’ait été ainsi donné ? Le mot qui, de son cœur, passe dans le tien, juste avant que Jésus ne vienne te prendre dans ses bras… qu’une petite Normande – Thérèse, toujours elle ! – osait appeler « l’ascenseur du ciel ». Ce mot clef qui t’ouvre les portes du ciel. Ce oui d’amour qui ne marchande pas, tu le partages en silence avec ta maman. C’est ta manière de lui répondre : « Maman, Marie est avec toi ! » La cruelle grille a beau vous séparer, vous êtes un comme jamais vous ne l’avez été. Un surtout avec cet autre Enfant, cette autre Maman qui, eux aussi, ne formaient qu’un cœur, qu’une âme, qu’un tout.

Ici, en toute vérité, Marie est Reine.

N’avait-elle pas entendu : « Il régnera sur le trône de David. » Le voici, son trône royal : la Croix. Elle y croit. Elle partage son trône, sa Croix : elle règne par sa foi. Si, un jour, il peut la couronner Reine du ciel et de la terre, de tout le cosmos et de toute l’Église, Reine des saints et des martyrs, Reine des pauvres et des pécheurs, c’est parce qu’elle a été, ici et maintenant, cette pauvre veuve éplorée ayant tout perdu, ayant donné Celui qui est le tout de sa vie. Mais debout, courageuse, vaillante. Elle s’offre avec son enfant pour t’enfanter, toi, à la vie du Père, dans l’Esprit Saint. Elle voit agoniser son Petit pour t’assister à ton tour en tous tes combats.

Et toi, voudrais-tu d’une autre Mère, d’une autre Reine ? N’es-tu donc pas fier, content, heureux d’elle ?

Ne la trouves-tu donc pas encore assez belle ? Voudrais-tu qu’elle soit plus humble, plus douloureuse, plus donnée ? Tu n’en trouveras pas dans le monde entier, ni dans toute l’histoire du monde ! Qu’attends-tu pour l’accueillir, alors que Jésus te la confie ? Pourquoi refuser ce don ? Pourquoi décevoir cette confiance que Dieu te fait ? Pourquoi mépriser un tel trésor d’amour ?

Regarde cette multitude d’hommes et de femmes, de jeunes et d’enfants, dont elle a été la grande douceur, la suprême douceur ! Cette Mère et cette Reine que les austères moines, au fond de leur désert, aiment chanter chaque soir, avec saint Bernard : « Ô douce Vierge Marie, salut, Reine ! » Pour qui sanglotait François d’Assise, à la seule pensée de sa Maman au pied de la Croix : « Salut, Dame Sainte ! »

Marie a connu tout ce que nos femmes vivent de plus terrible, de plus douloureux. Elle a connu toutes nos détresses, et on oserait dire qu’elle ne nous comprend pas, qu’elle serait lointaine, distante, indifférente ? Mais enfin, que te faudrait-il de plus pour l’aimer et te laisser aimer d’elle ?

Mais peut-être n’as-tu jamais connu de maman, ou du moins celle que tu as eue n’a pas été très ressemblante à Marie. Peut-être que tu rejettes Marie, à cause de ta maman… Peut-être que tu projettes sur Marie tous les travers, les petits côtés maternants, possessifs ou autres, que tu as pu rejeter…

Si tel est le cas, aujourd’hui, devant cette Maman avec son Enfant sur la croix, voudrais-tu donner un pardon à ta propre mère ? Voudrais-tu au moins dans ton cœur accueillir ta maman, même si elle n’a pas été ce qu’elle aurait dû être (ce qui reste à prouver, tellement nous pouvons être subjectifs). N’oublie jamais qu’après Dieu, c’est à elle que tu dois la vie. Tu ne connaîtras qu’au ciel tout ce qu’elle a pu souffrir pour te nourrir, peiner pour te porter, s’épuiser pour t’élever. Peut-être l’as-tu rejetée, insultée, bafouée… Accepte aujourd’hui de l’aimer telle qu’elle est – avec toutes ses pauvretés –, et de la confier à Marie.

Jésus te confie sa Mère. Toi, confie ta mère à Jésus !

Franchement, dis-moi : comment aimer Jésus, sans aimer Celle qu’il a le plus aimée au monde ? Celle qui l’a le plus aimé au monde… Celle qu’il s’était préparée, choisie. En qui il a habité pendant neuf mois… Et qui ne l’a pas quitté pendant les neuf heures de la Croix : le temps de gestation de l’Église.

C’est lorsque son Père semble s’effacer, que sa Mère est là, présente comme jamais. Délicatesse du Père ? S’effacer quelques instants pour que l’Enfant se tourne vers sa Maman… Et pour nous aussi, quand Jésus semble se taire, Marie est parole vivante, nous parlant de son Fils. Tant de personnes, d’abord attirées par Marie, ont pu être conduites par Elle à la grotte de Bethléem, à la colline du Calvaire, au jardin de Pâques !

Pour d’autres, c’est le contraire : Jésus doucement leur présente sa Mère…

Peut-être que dans certains moments de prière silencieuse, ou bien en contemplant son icône où son Enfant est presque toujours dans ses bras[6], tu pourras entendre Jésus te murmurer : « Ta maman, la voici ! Je te la confie… » Et tu entendras Jésus lui dire à elle : « Le voici, ton petit, ta petite ! Donne-lui ta beauté, ta pureté, ta lumière ! »

Ne l’oublie pas : c’est d’abord Jean qui est confié à Marie, ensuite seulement : Marie à Jean.

Pour la recueillir en la maison de ton cœur, il te faut commencer par te laisser, toi, recevoir par Elle, en Elle. Avant de la protéger, Elle. Par Elle te laisser enfanter.

Oui, vas-tu l’accueillir, la recueillir, la bénir ?

S’il te plaît, une gorgée d’eau !

[Jn 19, 28-29]

Lors des trois premières paroles, il s’oublie totalement (comme avec les filles de Jérusalem). Il ne pense qu’aux autres. Maintenant, écoute deux grands cris lancés dans l’espace, en plein cosmos. Qui va les recueillir ? Ils ne s’adressent à personne en particulier, du moins en apparence :

« J’ai soif ! »

Te rappelles-tu ? Ce pèlerin fatigué, sur la margelle d’un puits, mendiant un peu d’eau à une femme dite de mauvaise vie [Jn 4, 7]. Maintenant à bout de forces, en cette même heure de midi, le voici mendiant l’eau de ton amour. Il va mourir sans que personne ne lui offre un peu d’eau fraîche. Mais comme il sera désaltéré tout au long des siècles ! Ces milliards d’actes de pure générosité, de don de soi pour les plus petits de ses frères auxquels il s’est identifié, c’est à lui qu’on les faits. Chaque fois, c’est une gorgée d’eau claire.

Récemment, j’étais dans un bidonville de Port-au-Prince (Haïti), chez les petites sœurs de Mère Teresa. Dans toutes leurs chapelles, il y a cette parole : « J’ai soif ! » Et en chacun de ces petits enfants mourant du Sida – qu’elles recueillent et qu’elles soignent –, elles voient Jésus !

De même que Marie te voit sur le visage et t’aime dans le cœur de son Fils, de même toi, vois dans le cœur et le visage de chaque agonisant, de chaque personne blessée par la vie et par l’amour : Jésus

Entendant ce cri, un homme saisi de compassion lui tend une éponge imbibée de vinaigre. Pour ne pas lui faire de peine, pour ne pas l’humilier devant ses camarades, pour ne pas rendre vain ce beau geste de bonté, il en aspire une petite gorgée, au prix d’une nouvelle intolérable douleur (les poignets se déchirant un peu plus encore). Il reçoit comme faits à lui-même tous les gestes de miséricorde qui seront faits aux plus petits de ses frères.

Et que ferai-je, moi, pour le désaltérer ? L’eau de mes larmes n’y suffira pas… Chaque acte d’amour : un verre d’eau fraîche qui désaltère Dieu…

Mais un peu plus tôt, il avait refusé le breuvage anesthésiant (vin mêlé de fiel) [Mt 27, 34], pour pouvoir vivre pleinement jusqu’au bout, en toute lucidité, conscience tout éveillée, ce qu’il a à vivre. Pour pouvoir en faire une célébration.

Oui, il célèbre sa mort, comme le prêtre célèbre l’Eucharistie.

Sur les lèvres de Dieu,

les mille « pourquoi » de ton cœur.

Les minutes s’écoulent, longues, longues, longues comme des siècles… Tous ricanent. On le tourne en dérision : « Roi d’Israël », « l’Élu », « Christ », « Fils de Dieu », ses plus beaux titres : diamants jetés aux pourceaux !

Et il entend les milliards de fois où, tout au long de l’Histoire, on prostituera ses paroles, on détournera son message, on défigurera son visage, dans la satyre, le sarcasme et jusque dans le porno.

Il entend. Il se tait. C’est à toi et moi qu’il laisse le soin de prendre sa défense. Tel le Bon Larron, témoin de l’innocence de Dieu !

Et voici la cinquième parole, la plus mystérieuse. Celle qui va le plus dérouter. Il savait que, régulièrement, elle serait retournée contre lui par les hérétiques. Mais il a préféré prendre ce risque, plutôt que nous ignorions jusqu’où il a épousé nos détresses. Jusqu’au fond de quel abîme il est descendu pour nous en arracher :

« Mon Dieu, mon Dieu, tu m’as abandonné… Pourquoi ? Pourquoi ? »

Alors qu’il disait : « Abba ! » dans le jardin, hier soir, il ne peut même plus le dire. Il est comme tant d’entre nous dans les heures de révolte et de détresse, où nous ne sommes même pas capables d’appeler Dieu notre Père. Tout juste pouvons-nous encore dire : « Mon Dieu… »

Ce pourquoi qui était le premier mot de Marie dans l’Évangile (après le Magnificat) [Lc 2, 48], et les premiers mots de l’Enfant de 12 ans, c’est aujourd’hui son dernier mot. Tous les pourquoi que tu portes, ils pénètrent son Cœur, affluent sur ses lèvres. Comment traverser la vie sans être assailli de doutes, de questionnements devant tant de détresses, de souffrances, d’injustices criantes, d’épreuves de toutes sortes ? Nous sommes bouleversés, heurtés par le Mal, parce que notre cœur est comme celui de Dieu.

Les souffrances et la mort de Jésus sont à la hauteur de l’atrocité du Mal. Pourquoi sa Passion aurait-elle été si terrible, si le Mal dans le monde n’était pas si horrible ? Pourquoi une mort aussi tragique, si le Mal n’était à ce point dramatique ? Pourquoi sa mise à mort criminelle, si n’existe pas le péché originel ? Nier le péché, c’est renier le Sauveur !

C’est parce que nous sommes tant aimés par Dieu, que nous sommes révoltés par le Mal.

Le drame, c’est lorsque nos pourquoi sont lancés dans le vide et tournent en rond. Alors que lui, il les lance vers son Père. Quand nos pourquoi peuvent être lancés vers une Personne, cela empêche au moins le pus de l’amertume et de la révolte d’infecter nos plaies. Quand nous pouvons nous mettre en colère contre Dieu, comme job : « Mais je ne comprends pas ! », « Mais qu’est-ce que tu fais ? », « Mais qu’est-ce qui t’arrive ? », « Mais qu’est-ce qui te prend ? » Au moins alors, nous traitons Dieu comme une Personne. Même si c’est pour se fâcher contre lui. Et finalement, je crois qu’il aime bien cela…

Viens et vois ton Roi : un pitoyable supplicié ! Misérablement pendu à un poteau. Dieu se tait.

Les anges se cachent. La foule blasphème. Les chefs rigolent. Les juges triomphent. Les disciples s’enfuient. L’enfer ricane. Les femmes pleurent. Le larron témoigne. Jean prie. Marie-Madeleine désespère. Marie aime…

D’un tel Dieu, aurais-tu honte ?

Un tel Dieu, le laisserais-tu seul ?

Dans tes bras comme un enfant

Mais voilà, tous ces pourquoi du monde, dans le Cœur de Jésus, viennent s’apaiser. Écoute la parole qui suit immédiatement… Ce n’est plus « mon Dieu ». Tout à coup, il retrouve « mon Père » [Lc 23, 46]. Il est de nouveau ce petit Enfant qui s’abandonne. A 12 ans, n’avait-il pas déjà dit : « C’est chez mon Père qu’il me faut être » [Lc 2, 49]. Tous nos « » doivent devenir en lui des « mon Dieu ! mon Père ! ». Et tous nos pourquoi doivent devenir des « Entre tes mains ».

« Pourquoi m’as-tu abandonné ? » : « entre tes mains je m’abandonne. »

Que toutes nos impressions d’être abandonnés passent dans un sentiment de nous abandonner dans les très doux bras du Père. Et sans doute voit-il sa Maman, entre les bras de qui il s’abandonnait, quand il s’endormait dans la grotte de Bethléem. Et Elle, ici ce soir, de le confier sûrement aux bras de son Père.

Et voici : il remet son âme dans le Cœur de son Père.

Librement, volontairement, amoureusement.

Il est le seul à s’arracher à la vie humaine. De lui-même. Quand et comme il le veut :

« Ma vie, nul ne la prend, nul ne me l’arrache : la donner et la reprendre, j’en ai le pouvoir ! » [Jn 10, 18-20]

Tel est son dernier acte de liberté. Liberté suprême ! Il le fait pour que jamais aucun de nous ne s’arrache la vie de lui-même.

De même : l’instant où tu as reçu la vie et l’instant où tu entreras dans la Vie n’appartiennent qu’à Lui seul. A lui seul avec son Père de décider de l’instant final, comme ils avaient décidé du commencement de ton existence.

Sa mort – comme sa naissance – est la plus libre qui soit, car la plus amoureuse qui soit. C’est l’Enfant-Roi qui meurt comme un enfant.

Royalement. Majestueusement.

Enfin son dernier mot. L’ultime. Le septième. Dans un grand cri :

« Tout est accompli. » [Jn 19, 30]

Réalisé. Consommé. Achevé. Jusqu’à la fin. Jusqu’à la perfection. J’ai tout dit ! J’ai tout fait ! J’ai tout aimé ! J’ai tout donné, Père !

Je n’ai pas pu donner davantage, me donner plus profondément…

Oui, toute l’ouvre que tu m’avais confiée, la voilà réalisée !

Le Cœur, intarissable source de l’Amour et de la Vie

La huitième parole : l’ultime cri !

[Jn 19, 31-37]

Et voici tout à coup la surprise ! Inattendue ! Inespérée ! Imprévue !

On dirait qu’à peine son âme de Fils a-t-elle – enfin ! – retrouvé son Père, à peine s’est-il blotti à tout jamais dans le Cœur de son Père, qu’il lui dit : « Papa, je crois qu’il manque encore une parole… Tout ce que j’ai pu dire, j’ai peur que cela n’aille pas encore assez loin dans les cours, assez profond dans leur vie… Ah ! leur dire encore un tout dernier mot ! Comme le point final qui marque la fin d’un livre, le point d’orgue d’une symphonie. Une ultime parole qui les signe toutes. »

Mais le problème, c’est que chez les humains, après la mort, on ne peut plus parler, sinon d’une autre mystérieuse manière ?

Alors voici la trouvaille de génie de l’Esprit Saint…

Tout doucement, comme craignant de le blesser, le soldat enfonce sa lance… et violemment en jaillit un torrent d’eau et de sang[7]. Sa vie entière avait commencé par ce petit muscle encore tout ouvert qui commença à battre au 18e jour dans le sein de Marie. Et voici que tout s’achève avec ce Cœur qui, peu à peu, s’est rempli de tous ceux qu’il a rencontrés et, derrière eux, de toute l’humanité. Ce Cœur s’ouvre, comme le vase d’albâtre de Marie de Béthanie. Il faut que tout l’amour qu’il porte s’exprime et donne jusqu’à la dernière goutte. Blessure merveilleuse ! Blessure qui ne lui fait pas mal ! La seule dont il n’a pas souffert[8].

Te souviens-tu du suspense laissé à propos de la huitième béatitude, celle des persécutés qui exultent de joie ? Voici enfin la réponse.

L’ultime parole n’est pas prononcée : elle est faite, elle est geste. Elle n’est pas entendue : elle est vue, elle est signe. Parole au-delà de toute parole.

Aucune traduction ne pourra la trahir, aucun commentaire l’édulcorer. D’un seul regard, les analphabètes – les pauvres et les petits que nous sommes – pourront saisir son message : le Père n’est qu’un Cœur ouvert !

Dans toutes les langues de la terre, on le dira ! Dans toutes les cultures, on le comprendra !

Parole jaillie du Cœur et frappant chaque cœur…

Un Cœur transpercé, pour bouleverser les cours brisés. Un Cœur ouvert, pour ouvrir tous les cours.

8 : chiffre de la plénitude.

Cœur ouvert : plénitude débordante de l’Évangile.

La Parole faite chair, ici se fait Cœur, avant de se faire Pain.

Ne restent que le silence, l’émerveillement, l’adoration.

[1] Ici et là, je m’inspire du plus beau livre qui ait jamais été écrit sur ces paroles, celui de mon maître en théologie, le cardinal Charles Journet : Les Sept paroles de Jésus en croix, Le Seuil.

[2] Lis ce beau témoignage d’un jeune de ton âge : Dans 5 heures je verrai JésusJournal (de prison) de Jacques Fesch, collection « Lumière », Le Sarment-Fayard.

[3] En trois versets, cinq fois le mot mère. D’abord deux fois sa mère, puis deux fois la mère (pour marquer le passage d’une maternité personnelle à cette maternité universelle) Enfin : ta mère ! Il ne dit pas « votre mère » au pluriel. Car pour une mère, chaque enfant est toujours unique. Et le don par Jésus de sa propre Mère est donc ici personnalisé : à Jean, à toi, à moi… Et non globalisé, généralisé. – Je m’inspire ici de quelques beaux enseignements du Père Marie-Dominique Philippe.

[4] Martin Luther dira que la Mère de Dieu est aussi « Mère de l’Église de tous les temps, étant Mère de tous les fils qui naîtront du Saint-Esprit » [WA 49, 492-8].

[5] Cela me rappelle cette scène bouleversante d’un camp de travail forcé, en Roumanie. Quand le petit Mikaël de 7 ans peut enfin venir y voir sa mère, vieillie de vingt ans – les gardes s’interposant pour qu’ils ne puissent pas s’approcher l’un de l’autre –, que lui crie-t-elle de loin, plus fort que la bise glaciale, plus fort que les hurlements et les sarcasmes des sbires ? « Mikhaï, mon petit, aime Jésus ! » Rien d’autre, mais tout est dit de ce qui fait la vie. Cf. Mikhaël Wurmbrandt, Le fils du pasteur, p. 97.

[6] En fait, toujours des icônes de Jésus d’abord, mais avec sa Mère.

[7] Le mot grec pour le coup de lance suggère une grande douceur. Et celui pour le jaillissement : une violence.

[8] En étudiant de près, sur le Saint Suaire, la grande tache du côté, les médecins ont pu calculer très précisément que « le soldat était placé de trois quarts à gauche, que la lance a pénétré de biais par le côté droit, juste au-dessus de la sixième côte, dans le cinquième intervalle intercostal. La blessure mesure 1,5 x 4,5 centimètres. Le sang du cœur s’y mêle au liquide pleural », nettement détectés sur le Linceul. René Laurentin, Vie authentique de Jésus-Christ, Fayard, p. 457.