Aux côtés de Jean-Paul II, entretien avec le pape émérite Benoît XVI

"Aujourd'hui encore, sa bonté m'accompagne et sa bénédiction me protège"

Rome, (Zenit.org) Benoît XVI, pape émérite | 1388 clics

« Je suis certain qu’aujourd’hui encore sa bonté m’accompagne et sa bénédiction me protège », affirme le pape émérite Benoît XVI à propos du pape Jean-Paul II. Il dit aussi : « Le courage de la vérité est, à mes yeux, un critère de premier ordre de la sainteté. »

Voici en effet, à quelque semaines de la canonisation du grand pape polonais, des extraits exclusifs d’une interview du pape émérite Benoît XVI sur Jean-Paul II, tiré du livre de Wlodzimierz Redzioch « Aux côtés de Jean-Paul II. Des amis et des collaborateurs racontent » publié en italien aux éditions Ares ( « Accanto a Giovanni Paolo II. Gli amici e i Collaboratori raccontano »).

Cet entretien est intitulé : « Il m’est apparu de plus en plus clairement que Jean-Paul II était un saint » (pp. 13-24 de l’édition italienne, 12 pages au total). Voici notre traduction de l’italien.

A.B.

Souvenirs du Concile

Pendant le Concile, nous avions collaboré tous les deux à la Constitution sur l’Église dans le monde contemporain, mais dans différentes sections, de sorte que nous ne nous étions pas rencontrés. En septembre 1978, à l’occasion de la visite des évêques polonais en Allemagne, j’étais en Équateur en tant que représentant personnel de Jean-Paul I. L’Église de Munich et Freising est liée à l’Église équatorienne par un jumelage réalisé par l’archevêque Echevarría Ruiz (Guayaquil) et par le cardinal Döpfner. Et c’est ainsi qu’à mon grand regret j’ai perdu une occasion de rencontrer personnellement l’archevêque de Cracovie. Naturellement, j’avais entendu parler de son œuvre en tant que philosophe et pasteur et je désirais le connaître depuis longtemps.

Wojtyla, de son côté, avait lu mon « Introduction au christianisme », qu’il avait même citée lors de la retraite qu’il avait prêchée pour Paul VI et la curie pour le carême de 1976. C’est donc comme si, intérieurement, nous attendions l’un et l’autre de nous rencontrer.

J’ai éprouvé dès le début une grande vénération et une sympathie cordiale pour le métropolite de Cracovie. Lors du pré-conclave de 1978, il a analysé pour nous la nature du marxisme d’une façon stupéfiante. Mais surtout, j’ai tout de suite fortement perçu la fascination humaine qu’il exerçait et, en le voyant prier, j’ai pressenti combien il était profondément uni à Dieu.

La nomination comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi

Jean-Paul II m’a appelé en 1979 pour me nommer préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique. C’était à peine deux ans après ma consécration épiscopale à Munich et je trouvais impossible de laisser aussi vite le siège de Saint Corbinien. La consécration épiscopale représentait d’une certaine manière une promesse de fidélité à mon diocèse d’appartenance. J’ai donc prié le pape de surseoir à cette nomination […].

C’est au cours de l’année 1980 qu’il m’a dit qu’il voulait me nommer, fin 1981, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi comme successeur du cardinal Seper. Comme je continuais à me sentir obligé vis-à-vis de mon diocèse d’appartenance, il m’a permis, pour que j’accepte cette charge, de mettre une condition que je considérais néanmoins irréalisable. Je lui ai dit que je me sentais le devoir de continuer à publier des travaux théologiques et que je ne pourrais donner une réponse positive que si cela était compatible avec la charge de préfet. Le pape, qui avait toujours été très bienveillant et compréhensif avec moi, m’a dit qu’il allait s’informer sur cette question pour se faire une idée. Lorsque je lui ai ensuite rendu visite, il m’a expliqué que les publications théologiques étaient compatibles avec la charge de préfet ; le cardinal Garrone aussi, m’a-t-il dit, avait publié des travaux de théologie lorsqu’il était préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique. C’est ainsi que j’ai accepté cette charge, bien conscient de la gravité de la tâche, mais sachant aussi que l’obéissance au pape exigeait maintenant de moi un « oui ».

La collaboration entre le préfet Ratzinger et le pape Wojtyla

Ma collaboration avec le Saint-Père [Jean-Paul II] a toujours été caractérisée par l’amitié et l’affection. Elle s’est développée surtout sur deux plans : le plan officiel et le plan privé.

Tous les vendredis, à 6 h de l’après-midi, le pape reçoit en audience le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui soumet à sa décision les problèmes qui ont émergés. Ceux qui ont naturellement la priorité ce sont les problèmes doctrinaux, auxquels s’ajoutent aussi des questions à caractère disciplinaire : la réduction à l’état laïc de prêtres qui en ont fait la demande, la concession du privilège paulin pour les mariages dans lesquels l’un des conjoints n’est pas chrétien, etc. Après cela, venait aussi le travail en cours pour la rédaction du Catéchisme de l’Église catholique.

D’une fois sur l’autre, le Saint-Père recevait à temps la documentation essentielle et il connaissait donc à l’avance les questions qui allaient être traitées. De cette façon, nos conversations sur les problèmes théologiques ont toujours été fructueuses. Le pape était très calé en littérature allemande contemporaine et c’était toujours beau, pour tous les deux, de chercher ensemble la décision juste sur toutes ces choses […]

[…] Enfin, c’était l’habitude du pape d’inviter à déjeuner les évêques en visite ad limina, ainsi que les groupes d’évêques et de prêtres de différentes origines, selon les circonstances. C’était presque toujours des « déjeuners de travail » au cours desquels un thème théologique était souvent proposé.

[…] Le grand nombre de personnes présentes rendait toujours la conversation très variée et lui donnait une ample respiration. Et pourtant, il y avait toujours aussi de la place pour la bonne humeur. Le pape riait volontiers et ces repas de travail, avec tout le sérieux qui s’imposait, étaient en fait aussi des occasions d’être en joyeuse compagnie.

Les défis doctrinaux abordés ensemble

La théologie de la libération

Le premier grand défi que nous avons abordé fut celui de la théologie de la libération qui se diffusait en Amérique latine. En Europe comme en Amérique latine, l’opinion commune était qu’il s’agissait d’un soutien aux pauvres et donc d’une cause qui devait forcément être approuvée. Mais c’était une erreur.

La pauvreté et les pauvres étaient sans doute au centre de la théologie de la libération et cependant dans une perspective très spécifique. Les formes d’aide immédiate pour les pauvres et les réformes qui amélioraient leurs conditions étaient condamnées pour réformisme, [et accusées d’avoir] pour effet de consolider le système : elles étouffaient, affirmait-on, la colère et l’indignation qui étaient au contraire nécessaires pour la transformation révolutionnaire du système. Il n’était pas question d’aides et de réformes, disait-on, mais du grand bouleversement d’où devait jaillir un monde nouveau. La foi chrétienne était utilisée comme moteur de ce mouvement révolutionnaire, et transformée en une force de type politique. Les traditions religieuses de la foi étaient mises au service de l’action politique. De cette manière, la foi était profondément coupée d’elle-même et le véritable amour des pauvres s’affaiblissait aussi. [… Ici, le pape poursuit sur le thème de la théologie de la libération].

L’œcuménisme

L’un des principaux problèmes de notre travail, dans les années où j’étais préfet, a été l’effort pour parvenir à une compréhension correcte de l’œcuménisme.
Dans ce cas-là aussi, il s’agit d’une question qui a un double profil : d’un côté, on affirme, avec son caractère urgent, le devoir de travailler à l’unité et on ouvre des voies qui y conduisent ; de l’autre, il faut repousser les fausses conceptions de l’unité, qui voudraient parvenir à l’unité de la foi par le biais d’une foi diluée. […]

La tâche de la théologie aujourd’hui

En dernier, nous nous sommes aussi occupés de la question relative à la nature et à la tâche de la théologie à notre époque. Pour beaucoup, aujourd’hui, le caractère scientifique et le lien avec l’Église semblent être des éléments qui se contredisent. Et cependant, la théologie ne peut subsister que dans l’Église et avec l’Église. Sur cette question, nous avons publié une Instruction.

Les principales encycliques de Jean-Paul II

Je pense qu’il y a trois encycliques qui ont une importance particulière. En premier lieu, je voudrais mentionner Redemptor hominis, la première encyclique du pape, dans laquelle il a offert sa synthèse personnelle de la foi chrétienne. […]

En second lieu, je voudrais mentionner l’encyclique Redemptoris missio […].

En troisième lieu, je voudrais citer l’encyclique sur les problèmes moraux, Veritatis splendor. Elle a nécessité des années de maturation et elle demeure d’une actualité durable. La constitution de Vatican II sur l’Église dans le monde contemporain, face à l’orientation au droit naturel de la théologie morale qui prévalait à l’époque, voulait que la doctrine morale catholique sur la figure de Jésus et son message ait un fondement biblique. On s’y est essayé à travers des esquisses mais seulement pendant une période brève, puis s’est affirmée l’opinion selon laquelle la Bible n’avait aucune morale propre à annoncer, mais qu’elle renvoyait à des modèles moraux valides d’une fois à l’autre. La morale est une question de raison, disait-on, et non de foi.

C’est ainsi qu’a disparu, d’une part, la morale comprise dans le sens du droit naturel, mais aucune conception chrétienne n’a été affirmée à sa place. Et ne pouvant reconnaître de fondement ni métaphysique ni christologique à la morale, on a recouru à des solutions pragmatiques : à une morale fondée sur le principe de l’équilibre des biens, dans laquelle il n’existe plus ce qui est vraiment mal et ce qui est vraiment bien, mais seulement ce qui est mieux ou pire du point de vue de l’efficacité.

La grande tâche que s’est donnée le pape dans cette encyclique a été de retracer de manière nouvelle un fondement métaphysique dans l’anthropologie et, de même, une concrétisation chrétienne de la nouvelle image de l’homme dans l’Écriture sainte. Étudier et assimiler cette encyclique demeure un devoir de taille important.

L’encyclique Fides et ratio a aussi une grande valeur […].

[…] Enfin, il est absolument nécessaire de mentionner Evangelium vitae, qui développe un des thèmes fondamentaux de tout le pontificat de Jean-Paul II, la dignité intangible de la vie humaine, dès le premier moment de sa conception.

La spiritualité du pape polonais

La spiritualité du pape se caractérisait surtout par l’intensité de sa prière et, en même temps, elle était profondément enracinée dans la célébration de la sainte Eucharistie, et faite en union avec toute l’Église, par la récitation du bréviaire.

Dans son livre autobiographique « Don et mystère », on peut voir combien le sacrement du sacerdoce a déterminé sa vie et sa pensée. Ainsi, sa dévotion ne pouvait jamais être purement individuelle, mais elle était toujours aussi pleine de sollicitude pour l’Église et pour les hommes. […]

Nous avons tous connu son grand amour pour la Mère de Dieu. Se donner tout entier à Marie signifiait être, comme elle, tout entier pour le Seigneur. […]

La réputation de sainteté de Wojtyla pendant sa vie

Pendant les années de collaboration avec lui, le fait que Jean-Paul II soit un saint est devenu pour moi de plus en plus clair. Il faut avant tout garder à l’esprit, naturellement, sa relation intense avec Dieu, cette immersion de son être dans la communion avec le Seigneur, dont je viens de parler. C’est de là que venait sa joie, au milieu des grandes fatigues qu’il a dû supporter, et le courage avec lequel il s’est acquitté de sa tâche à une époque vraiment difficile.

Jean-Paul II ne demandait pas qu’on l’applaudisse, et il ne s’est jamais soucié de savoir comment ses décisions seraient accueillies autour de lui. Il a agi à partir de sa foi et de ses convictions et il était prêt aussi à recevoir des coups. Le courage de la vérité est, à mes yeux, un critère de premier ordre de la sainteté.

C’est seulement à partir de son rapport à Dieu que l’on peut comprendre aussi son indéfectible engagement pastoral. Il s’est donné avec une radicalité qui ne peut s’expliquer autrement.

Son engagement fut inlassable, et pas seulement dans les grands voyages, dont les programmes étaient chargés de rendez-vous, du début à la fin, mais aussi jour après jour, depuis la messe du matin jusqu’à tard dans la nuit.

Lors de sa première visite en Allemagne (1980), j’ai fait pour la première fois l’expérience très concrète de cet engagement immense. Pour son séjour à Munich, en Bavière, il avait décidé qu’il devait faire une pause plus longue à midi. Pendant cet intervalle, il m’a appelé dans sa chambre. Je l’ai trouvé en train de réciter le bréviaire et je lui ai dit : « Saint-Père, vous devriez vous reposer », et lui : « Je pourrai le faire au Ciel ».
Seul celui qui est profondément rempli de l’urgence de sa mission peut agir ainsi.

[…] Mais je dois rendre aussi honneur à sa bonté et sa compréhension extraordinaires.
Il aurait souvent pu avoir des motifs suffisants pour me blâmer et pour mettre fin à ma charge de préfet. Toutefois, il m’a soutenu avec une fidélité et une bonté absolument incompréhensibles.

Dominus Jesus

Je voudrais en donner un exemple. Face à la tourmente qui s’était développée autour de la déclaration Dominus Jesus, il m’a dit qu’il avait l’intention, à l’angélus, de défendre le document sans équivoque. Il m’a invité à écrire un texte pour l’angélus qui soit, en quelque sorte « étanche », et qui ne permette aucune autre interprétation. Il devait apparaître sans la moindre équivoque qu’il approuvait le document de manière inconditionnelle.
J’ai donc préparé un bref discours ; mais je ne voulais pas être trop brusque et j’ai donc cherché à m’exprimer avec clarté, mais sans dureté. Après l’avoir lu, le pape m’a demandé encore une fois : « Est-il vraiment suffisamment clair ? ». Je lui ai répondu que oui.

Lorsqu’on connaît les théologiens, on ne s’étonnera pas de savoir que, malgré cela, il y eut par la suite des personnes qui ont soutenu que le pape avait prudemment pris ses distances par rapport à ce texte.

La dernière phrase

Le souvenir que j’ai de Jean-Paul II est rempli de gratitude. Je ne pouvais pas, et je ne devais pas, essayer de l’imiter, mais j’ai cherché à poursuivre son héritage et sa tâche du mieux que j’ai pu. Et c’est pourquoi je suis certain qu’aujourd’hui encore sa bonté m’accompagne et sa bénédiction me protège.

Propos recueillis par Wlodzimierz Redzioch

Traduction de Zenit, Hélène Ginabat