Barcelone : La Sagrada Familia, une oeuvre « extraordinaire », selon J. Bonet

L’architecte qui dirige les travaux de l’église

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ROME, Vendredi 29 octobre 2010 (ZENIT.org) - L'un des secrets du succès de la Sagrada Familia de Barcelone, visitée chaque jour par huit à dix mille personnes, et que le pape consacrera le 7 novembre prochain, est son architecture moderniste, insolite, selon l'architecte en chef des travaux du ‘Temple expiatoire de la Sagrada Familia', Jordi Bonet.

« Il n'a pas son égal dans le monde », s'exclame-t-il, au cours de cet entretien accordé à ZENIT au début du mois d'octobre. « Les personnes qui viendront doivent penser qu'elles verront quelque chose d'extraordinaire », ajoute-t-il.

Fils de l'architecte Lluís Bonet, l'un des premiers continuateurs du projet de construction de la Sagrada Familia, l'actuel directeur des travaux souligne la nouveauté de l'architecture imaginée par Gaudí pour le temple expiatoire : formes à double courbure, nefs conçues comme une forêt, colonnes légèrement inclinées, couleurs... Bonet reconnaît en Antonio Gaudí « un homme pieux, de foi, génial ».

ZENIT : Comment se présente la Sagrada Familia aujourd'hui ?

Jordi Bonet : Nous faisons tout notre possible pour terminer dans les temps, et nous espérons y parvenir. L'église est déjà couverte. Il ne s'agit pas seulement de la nef centrale, mais de la totalité de l'espace occupé par l'église, qui comprend également les nefs latérales, le transept, les chapelles absidiales, le déambulatoire... La consécration ne peut avoir lieu que si l'église est totalement couverte par les voûtes, pour la protéger du vent et de l'eau. Ainsi, la cathédrale de Barcelone est consacrée depuis le 14e siècle, mais la flèche qui culmine avec la statue de Sainte Hélène n'a été achevée qu'en 1901.

Que reste-t-il à faire d'ici la venue de Benoît XVI ?

Il reste à carreler la partie de la façade de la Gloria. On a enfin reçu le porphyre, la pierre que Gaudí a choisie pour les quatre colonnes de soutien de la partie la plus haute de l'église, le ciborium dédié au Christ, qui s'élève à 170 mètres de haut. On l'a fait venir d'Iran, et c'est la pierre la plus résistante au monde.

Et nous attendons la venue d'une personnalité du Vatican pour mettre au point les derniers détails.

Que manque-t-il pour achever la Sagrada Familia dans son ensemble ?

Il reste encore près de 100 mètres pour élever la tour de Jésus, dédiée au Christ. Manquent aussi les ciboriums consacrés à la Vierge et aux quatre évangélistes, ainsi que les quatre tours de la façade de la Gloire dédiés à Pierre, Paul, André et Jacques.

Il faudra des années, mais l'intérieur de l'église sera pratiquement terminé. Pas tout car, par exemple, les vitraux des nefs latérales seront installés au fur et à mesure des dons reçus.

Vous avez des problèmes, sur le plan financier ?

De ce côté-là, aucun souci à se faire : nous recevons des dons du monde entier. Les promoteurs de la Sagrada Familia, l' ‘Association spirituelle des Dévots de Saint Joseph' (Devotos de San José), ont commencé à tout payer, rejoints ensuite par les Barcelonais, les Espagnols, ceux des colonies espagnoles... Par exemple, les bénitiers proviennent de dons des Philippines.

C'est beau de voir cette collaboration de gens du monde entier.

Que signifie pour le Comité constructeur de la Sagrada Familia le fait que ce soit Benoît XVI qui consacre le temple ?

C'est un honneur que le pape vienne à Barcelone. La Sagrada Familia est une église célèbre dans le monde entier.

Gaudí était, foncièrement, un homme pieux, de foi, et génial. Ses oeuvres, il les réalisait toujours comme des projets expérimentaux pouvant ensuite servir pour la Sagrada Familia. Dans cette œuvre, il applique, pour la première fois dans le monde, de nombreux éléments qu'il emprunte à la nature et qui peuvent être utilisés en architecture : des formes à double courbure, extrêmement résistantes, conçues selon une technique méditerranéenne traditionnelle, les ‘voûtes catalanes'. Ces formes naturelles suscitent une véritable admiration chez tous ceux qui visitent l'église. Il est naturel que le pape ait voulu être présent et intervenir dans sa consécration.

Combien y a-t-il de visiteurs par jour ?

C'est un peu difficile de donner une réponse exacte : entre huit mille et dix mille personnes par jour. Il s'agit d'un cas unique au monde : autant de visites pour une église en construction !

Les personnes qui viendront, doivent avoir conscience qu'elles verront quelque chose d'extraordinaire. Il y a quelques mois, le secrétaire d'Etat du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone, a visité la Sagrada Familia, et il a écrit sur le Livre d'or de l'église : « J'ai admiré le Dante de l'architecture ».

Selon vous, quel est le secret de son succès ?

L'architecture est très novatrice, elle est sans égale dans le monde. Gaudi disait qu'il voulait dépasser le gothique. C'est pourquoi il n'y a pas de grands contreforts ni d'arc-boutants, mais des colonnes légèrement inclinées. Il a imaginé les nefs comme une forêt, dans laquelle la lumière pénètre par le haut.

Quand a-t-il commencé la construction de cette église emblématique ?

La première pierre a été posée le jour de la Saint Joseph, en 1882. La crypte a été achevée par Gaudi lui-même, mais il n'était pas le premier architecte du Temple expiatoire. C'était l'architecte diocésain Villar.

Une fois la crypte achevée, arriva un don si important que les dévots de Saint Joseph décidèrent que ce serait une église monumentale, et on passa de une à dix-huit tours ou clochers.

Voyant que la construction pouvait durer des siècles et qu'il ne serait pas là pour la voir, Gaudi laissa ses idées dans des maquettes, qui ont été sauvées de l'incendie de son atelier, en 1936. A partir d'un travail de recherches, nous avons retrouvé les lois géométriques que Gaudi avait conçues. Il disait que l'architecture doit être vivante et que la vie se révèle dans la couleur et le mouvement. A l'aide de la géométrie, il produit cette architecture nouvelle caractérisée par des formes à double courbure générées par des lignes droites.

Plus tard, cette technique sera utilisée pour la cathédrale de Brasilia, qui est un énorme hyperboloïde, ou des paraboloïdes hyperboliques, pour le Pavillon Philipps du Corbussier. Gaudí, je le répète, était un génie.

Selon vous, la construction de la Sagrada Familia est-elle fidèle à cette idée originale ?

Bien sûr. Nous avons des maquettes à l'échelle 1 :10. Demandez aux architectes s'ils construisent des édifices à cette échelle. Mais il le faisait parce que c'était quelque chose de tellement novateur, qu'elle devait être comprise, par les architectes comme par les donateurs. Les maquettes ont pu être restaurées et nous y avons trouvé toutes les lois géométriques qui nous permettent de faire exactement ce qu'il voulait.

La construction, tout près des fondations, d'un tunnel creusé pour le passage d'un train à grande vitesse a-t-elle endommagé la Sagrada Familia ?

Oui, elle l'a endommagée, et elle le fera encore probablement au bout d'un certain temps, car les réactions du sous-sol ne sont pas immédiates.

On a perdu énormément de temps avec cela et, depuis 2007, nous sommes toujours en procès contre le percement du tunnel, mais les tribunaux ne se sont pas encore prononcés. Nous avons perdu beaucoup d'énergie et de temps à nous battre contre quelque chose d'impensable. Ils ont pensé que la technique peut tout faire. Elle peut certes faire des choses valables, mais elle se trompe parfois, et selon nous c'est une absurdité.

Quels sont les risques encourus par la construction du tunnel et le passage éventuel du train ?

Le premier risque est que le tunnel de la ligne de train à grande vitesse (l'Ave) passe en dessous du niveau de la nappe phréatique, où sont les eaux souterraines. D'anciens cours d'eau traversaient la rue Sardenya et la plaza Gaudí, et l'eau continue à couler par là. Dès le début, nous nous sommes opposés à un creusement sous la nappe phréatique, parce que l'eau est toujours source de danger. Tous les pavements de la Sagrada Familia sont au-dessus de la nappe phréatique. Le tunnel forme comme un mur de soutènement. En outre, le mur-écran qu'ils ont voulu installer pour prévenir tout dommage éventuel à la Sagrada Familia n'est, au fond, qu'un autre barrage. L'eau va alors s'infiltrer sous le sol et soulever le niveau, provoquant une pression : plus le niveau de l'eau augmente, plus la pression sera grande. Il pourrait en résulter que le sable, qui n'est pas consolidé dans cette partie du sous-sol, soit entraîné et que nous restions avec nos fondations sans la partie du sous-sol qui doit les supporter. Une chose envisageable au bout de trois ou trente ans, on ne sait pas, mais qui s'est déjà produite dans d'autres sites.

Il existe un autre risque. Nous savons que les calculs et évaluations requis ne sont pas faits. Le mur-écran est un émetteur des vibrations causées par le passage du train, et même si des éléments réduisant ces vibrations ont été introduits, ils ne vont pas réduire la longueur d'onde. Espérons qu'il ne se produira pas un phénomène de résonance, qui provoque la chute des ponts.

Nous avons placé des capteurs et nous communiquons les données nouvelles à l'Audience nationale (Audiencia Nacional). L'UNESCO a déclaré que si certains paramètres étaient dépassés, il fallait arrêter le tunnelier.

Mais nous verrons s'ils tiennent compte de la mise en garde de l'UNESCO. Comme elle n'est pas contraignante, le Ministère continue à son rythme et fait ce qu'il pense devoir faire, peu importe les éventuels désagréments susceptibles d'être causés à long terme. En toute connaissance de cause, il y a quelques jours, l'architecte Margarit, professeur en architecture de l'université polytechnique de Catalogne, a dénoncé cette absurdité de faire passer le tunnel si près des fondations de la Sagrada Familia et de la Casa Milà. Mais le pouvoir ne veut rien savoir, parce que ce serait reconnaître qu'il s'est trompé.

En fait, le tracé du projet de tunnel a été modifié en 2003 pour éviter que le train passe sous l'église de la Sagrada Familia, et il a été prévu de creuser le tunnel sous les maisons, avec l'accord de toutes les administrations. Mais en 2004, dans le quartier barcelonais du Carmel, quand le tunnel d'une ligne de métro s'effondra, ce fut un désastre parce qu'on pensa que tout s'arrangerait en évitant de faire passer le tunnel sous les immeubles.

Mais on a une expérience dans ce domaine. En revanche les oeuvres de Gaudi sont exceptionnelles, on a aucune expérience et cela peut coûter cher.

Où se trouve maintenant la machine de percement du tunnel ?

Le tunnelier se trouverait, je crois, aux alentours de la place Gaudí. Je ne sais pas si l'engin passera par la Sagrada Familia avant ou après la visite du pape, mais il est possible que nous l'ayons au-dessous l'église d'ici quelques jours. Le sous-sol est traître et, au moment où l'on s'y attend le moins, on se heurte à un problème. Le tunnelier de la Ligne 9 du métro de Barcelone est resté enlisé un an, et c'est une chose qui peut arriver. Dans le sous-sol, on sait ce qui se passe à un endroit précis, mais vingt centimètres plus loin, la nature du terrain peut varier.

Récemment, on a parlé de fissures sur la Sagrada Familia. Ont-elles quelque chose à voir avec les travaux de l'AVE ?

Ces fissures existent depuis plus de quatre-vingt ans. Nous avons commencé à les réparer et nous continuerons en fonction de nos possibilités. En ce qui nous concerne, elles ne suscitent pas d'inquiétude. Elles sont anciennes, en partie causées durant la révolution qui a suivi de quelques jours le soulèvement de 1936  : il y avait des échafaudages en bois, auxquels on a mis le feu avec de l'essence.

Actuellement, le procès en béatification d'Antonio Gaudí est ouvert. Personnellement, pensez-vous qu'il soit saint ?

Je ne l'ai pas connu, mais mon père, qui le fréquentait depuis 1914, l'admirait et, je dirais même qu'il le vénérait.

Votre père a participé à la construction de l'église ?

Oui. C'est mon père qui a rapporté les échantillons de mosaïque de Vénétie qui ont servi à Gaudi pour la coloration des tours, qu'il a fabriquées directement et dont il était satisfait.

Selon vous, quand la Sagrada Familia sera-t-elle achevée ?

Je ne sais pas. Si je le disais, je me tromperais. Nous ne savons pas ce qui va arriver dans le monde. Plus de 10 à 12 ans, c'est sûr. Quand on lui posait cette question, Gaudí répondait : « Mon client n'est pas pressé ».

Propos recueillis par Patricia Navas