Cambodge : les mines anti-personnel « volent la dignité » des personnes

Par Mgr Enrique Figaredo Alvargonzalez

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Traduction d'Hélène Ginabat

ROME, jeudi 14 novembre 2012 (ZENIT.org) – Les mines anti-personnel « volent la dignité » des personnes, déclare Mgr Enrique Figaredo Alvargonzalez, SJ.

Pourtant, « la véritable mine est dans les cœurs, la violence est dans nos cœurs et nous devons nettoyer ce « champ miné » qui est en nous », affirme-t-il encore, partageant également sa certitude que « les personnes handicapées participent aux souffrances de Dieu ».  

Le préfet apostolique de Battambang au Cambodge, a la charge d’une communauté très pauvre qui détient le triste record de l’indice le plus élevé du pays pour les personnes mutilées par les mines anti-personnel.

Il évoque le fléau des mines anti-personnel au Cambodge pour l’émission radio-télévisée hebdomadaire Là où Dieu pleure, en collaboration avec L’Aide à l’Eglise en Détresse.

Au Cambodge, le nombre des catholiques est très réduit, à peine 0,2% de la population. S’agit-il de familles de tradition catholique ? Ou de personnes converties ?

Mgr Enrique Figaredo Alvargonzalez - Nous avons tous les cas de figures : il y a des catholiques de tradition, depuis des générations, par exemple ceux qui ont survécu à l’époque de Pol Pot, et puis il y a les personnes qui s’approchent de la foi parce que, cherchant à donner un sens à leur vie, elles rencontrent le Christ et trouvent en lui leur force. Nous avons énormément de conversions, surtout parmi les jeunes. Le jeune Cambodgien, en effet, est toujours en recherche et, grâce à Dieu, nous sommes là pour proposer notre foi et proclamer qui est Jésus. Il y a des communautés qui se développent. Au Cambodge, on enregistre environ 300 baptêmes par an ; en plus des enfants, des nouveau-nés, il y a aussi des adultes. C’est une communauté très catholique avec une foi vraiment vivante. Nous essayons aussi de faire en sorte que la culture cambodgienne soit présente dans la liturgie.

Quels sont les éléments particuliers de la culture cambodgienne ?

Nous respectons le style local. Les personnes sont habillées à la manière cambodgienne, non pas à la manière moderne, et nous introduisons ensuite quelques danses dans le style des ballets cambodgiens ; de même, nos petites églises sont construites selon le style du pays. Tout est très simple. Les chants aussi sont dans la langue et sur des mélodies cambodgiennes, pour que les habitants ne se sentent pas étrangers et perçoivent la religion chrétienne comme la leur, ou en tous cas qu’ils se sentent des catholiques cambodgiens.

Un des défis les plus difficiles que vous ayez à affronter quotidiennement est le nombre immense de personnes mutilées par les mines anti-personnel, environ 10 millions au Cambodge.

Oui, chez moi, j’ai accueilli 53 enfants, parmi lesquels des enfants handicapés, parfois atteints de poliomyélite. A cause de la polio, comme nous n’avions pas de vaccins pendant la guerre, nous avons maintenant des garçons et des filles de 15 à 17 ans qui souffrent de cette maladie et qui sont en fauteuils roulants, comme les victimes des mines. Si nous n’avions pas pris ces enfants chez nous pour les aider dans la société, ils auraient été marginalisés et n’auraient jamais été considérés comme des personnes.

On a parfois du mal à se faire une idée de l’effet que produit l’explosion d’une mine sur une personne ; elle perd beaucoup plus qu’une jambe…

Oui, elle perd l’espérance, on lui vole sa dignité. Au Cambodge, comme ailleurs, si une personne est physiquement « entière », elle est plus apte à travailler et peut s’intégrer socialement plus facilement.

En revanche, si une personne est mutilée physiquement, elle est mutilée en tout : pour s’intégrer dans la société, elle se sent en trop et, souvent, elle vit dans un désespoir profond et désire mourir parce que sa vie n’a aucun sens.

Pour moi, un enfant handicapé, c’est comme si le Seigneur me parlait et me disait : « je suis là, aime-moi et donne-moi ma dignité entière ». C’est Dieu qui pleure, qui souffre, qui vous appelle et vous parle dans le quotidien, et il veut que vous m’accordiez de la valeur, comme une personne « entière ».

Dans ce contexte, pourriez-vous expliquer le sens de votre croix pectorale, qui est particulière puisqu’elle représente le Christ, mutilé d’une jambe…

Oui, cette croix pectorale a deux significations principales : montrer que les personnes handicapées participent aux souffrances de Dieu ou, comme le dit saint Paul dans la Lettre aux Colossiens, que nous complétons ce qui manque aux souffrances du Seigneur. Pourquoi le Christ est-il mutilé ? Il est mutilé par les manques de compréhension et d’affection. Et ensemble, nous sommes le Christ tout entier.

Nous sommes donc le corps du Christ…

Oui, nous sommes les bras, les jambes, le cœur du Seigneur, et ce Christ est incomplet. En montrant ma croix pectorale, je veux faire comprendre que nous sommes tous engagés pour apporter l’amour, l’affection, l’espérance, le cœur du Seigneur et qu’ainsi seulement cette jambe incomplète se reconstituera. C’est lui qui nous inspire.

C’est un appel, non seulement pour les personnes qui travaillent directement avec vous, mais aussi pour nous tous, une invitation faite à tout le monde.

Oui, c’est pour dire que le Christ est blessé et que nous devons le soigner ; il faut donner de l’amour, de la miséricorde, apporter aide et compréhension à tous, et le Christ nous le rappelle, au-delà des mines, au-delà de la situation du Cambodge, parce que Jésus s’adresse à tout le monde.

Il s’agit aussi de reconstruire le cœur de ces personnes auprès desquelles vous travaillez…

Oui, et cela, je l’ai appris d’un moine bouddhiste qui disait que la véritable mine est dans les cœurs, la violence est dans nos cœurs et nous devons nettoyer ce « champ miné » qui est en nous. Et si nous nettoyons nos cœurs, il n’y aura plus de mines ni dans les cœurs, ni sous terre. La mine ne blesse pas uniquement les jambes, mais elle blesse surtout la manière dont nous sommes en relation les uns avec les autres, et avec Dieu. De même que le tissu social est rompu, ainsi nos rapports les uns avec les autres sont blessés.

Il est rompu parce que cela engendre de la méfiance et de la peur…

Quand on a été blessé par une mine, on ne fait pas de différence entre la personne que l’on a devant soi et celle qui a posé la mine. Une si grande souffrance détruit la relation avec le Seigneur. C’est pourquoi il faut déminer et retisser des rapports sociaux et une relation avec le Seigneur qui soient plus libres.