Card. Poupard : « Donner une âme à l’Europe. La Mission et la Responsabilité des Églises »

Intervention lors de la Rencontre Européenne de Culture chrétienne de Vienne

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ROME, Vendredi 5 mai 2006 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous la conférence que le cardinal Paul Poupard, président du Conseil pontifical de la Culture et du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, a prononcée lors de l’inauguration du colloque « Donner une âme à l’Europe. La Mission et la Responsabilité des Églises » organisé par le Conseil pontifical de la Culture et le Département pour les Relations ecclésiales extérieures du Patriarcat de Moscou, le 3 mai 2006.



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Chers Cardinal Christoph Schönborn, Cardinal José da Cruz Policarpo,
Eminence Métropolite Kyrill et Illustres représentants de l’Eglise Orthodoxe Russe,
Eminences, Excellences,
Chers Amis,

1. « Rendons grâces à Dieu le Père de qui vient toute miséricorde » , Lui qui nous donne de vivre ensemble cette rencontre ecclésiale importante entre le Département pour les Relations ecclésiales extérieures du Patriarcat orthodoxe de Moscou et le Conseil Pontifical de la Culture du Saint-Siège, dans la conscience de la responsabilité conjointe de nos Eglises pour donner une âme à l’Europe. Nous avons fait chacun la moitié du chemin, depuis Rome et Moscou pour venir à Vienne rechercher ensemble les voies d’une action concertée de nos Eglises, au service des hommes et des femmes du vaste continent européen, pour relever les défis du relativisme moral, du scepticisme de la raison, de l’etsi Deus non daretur érigé en principe et en valeur par des politiques dépourvues de références transcendantes et de médias hédonistes plus préoccupés du succès de l’audimat que d’idéal humaniste. En ce commencement du nouveau millénaire, les défis sont nombreux qui nous invitent à unir nos forces pour offrir aux fidèles du Christ et à tous les hommes de bonne volonté, des points de repère lumineux dans une culture largement obscurcie par l’éclipse de Dieu et ballotée par les courants tumultueux d’une sécularisation galopante souvent porteuse de sécularisme.

2. Permettez-moi d’adresser de vifs remerciements à Son Eminence le Cardinal Christophe Schönborn, Archevêque de Vienne, Président du Conseil d’administration de la Fondation « Pro Oriente » et Membre du Conseil Pontifical de la Culture. Chère Eminence, vous venez de nous illustrer magnifiquement l’esprit de cette rencontre, et la chaleur communicative de votre accueil nous introduit dans un climat de joie partagée à ces jours de travail intense qui nous attendent. À travers vous, c’est toute ma reconnaissance que j’exprime envers la Fondation « Pro Oriente » : la promptitude avec laquelle la Fondation a répondu à la demande d’aide logistique et financière pour organiser cette Rencontre, la générosité des donateurs qui offrent en ce lieu privilégié des conditions remarquables de séjour et de travail, la célérité des solutions trouvées à toutes les difficultés d’organisation qui ont pu se présenter dans la phase de préparation, sont autant de raisons d’exprimer à la Fondation « Pro Oriente » et à ses mécènes ma vive reconnaissance.

3. Et ma profonde gratitude s’adresse à vous, Eminence Kyrill, Métropolite de Smolensk et Kaliningrad, Président du Département pour les Relations Ecclésiales Extérieures du Patriarcat Orthodoxe de Moscou. Je garde vivant en la mémoire du cœur le vif souvenir de ma visite du 17 novembre 2004 au Patriarcat, où Sa Sainteté le Patriarche Alexis II me faisait l’honneur de me recevoir avec le Père Ardura, Secrétaire du Conseil Pontifical de la Culture, et ouvrait, aux cours d’échanges emprunts de cordialité, des perspectives positives de collaboration dans le champ de la culture. Sa Sainteté me confiait sa préoccupation de transmettre les fondements de la culture russe aux jeunes générations souvent agressées par des sectes qui se multiplient en Russie. Et nous convenions ensemble de l’urgence d’un renouveau de la proposition de la foi pour relever les défis du sécularisme et de l’indifférence religieuse. En ces domaines, nos Eglises orthodoxe et catholique peuvent étroitement collaborer. C’est bien le sens de notre rencontre. Ajouterai-je que Sa Sainteté le Patriarche Alexis II m’offrait en signe de communion ecclésiale, la belle croix pectorale que j’aime à porter en cette rencontre d’Eglise significative.

Le jour suivant, Eminence, vous avez bien voulu nous accueillir au monastère de Saint-Daniel avec vos plus proches collaborateurs, dans un climat fraternel et le souci d’un examen approfondi et sans complaisance sur la situation culturelle et religieuse concrète de l’Europe. Nos riches échanges ont fait apparaître une convergence remarquable d’analyses et de diagnostic qui nous conduisaient à envisager une rencontre conjointe sur le plan de la culture pour assurer « la nécessaire coopération entre les deux Eglises dans l’affirmation des valeurs spirituelles et morales de la société moderne ». Il en va de la mission même de nos Eglises et, c’est ma conviction, de l’intérêt de l’Europe entière, d’unir nos forces pour « donner une âme à l’Europe ». Je vous suis vivement reconnaissant d’avoir accueilli avec bienveillance cette intuition qui va prendre forme à travers nos échanges où nous allons bénéficier en permanence, sous le regard du Dieu d’amour, d’une double approche en nos réflexions, riches de nos traditions millénaires respectives éclairées par la lumière de l’Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ, dans un même amour des hommes et des femmes de notre temps.

4. Je veux encore remercier chacune et chacun d’entre vous, qui avez répondu généreusement à notre invitation et avez préparé de riches contributions pour nous aider à trouver ensemble les voies d’une authentique collaboration fraternelle pour le service de l’Evangile et de l’Europe chrétienne. Nous voulons percevoir nos différences légitimes d’approches, d’analyses et de perspectives pour mieux mettre en lumière notre engagement commun pour l’âme chrétienne de l’Europe. Nous sommes ici parce que nous croyons en la force de l’Evangile, capable de susciter un véritable humanisme, « sel de la terre et lumière du monde » pour le nouveau millénaire. Nous sommes ici, parce que dans une Europe tant bien que mal en quête d’unité d’Est en Ouest, nous sommes convaincus que cette unité est de nature culturelle et d’essence spirituelle. Nous sommes ici, parce que nous ressentons profondément l’appel à affronter, en étant unis, les grands défis du début de ce nouveau millénaire, en commençant par celui d’une modernité par endroits teintée de post-modernité sur fond de sécularisation. Dans un dialogue sincère, nos échanges fraternels et confiants nous permettront d’élargir nos horizons, de compléter nos informations, d’échanger nos propositions, et d’aborder ensemble les difficultés que rencontre notre projet commun à l’aube de nouveau millénaire : donner une âme à l’Europe.

Nous voulons échanger parce que nous sommes convaincus de l’importance vitale pour les femmes et les hommes de nos contrées, de respirer avec les deux poumons d’Eglise, de l’Orient et de l’Occident. Nous voulons nous écouter parce qu’ « il est bon et beau de vivre ensemble et d’être unis », et parce que nous croyons en l’Esprit-Saint, capable de susciter des fruits de sainteté en toutes les cultures. Nous avons tant à partager et tout d’abord un même idéal, qui inspire la vie de nos Eglises, l’Evangile, la bonne nouvelle de l’amour du Christ, bonne nouvelle pour l’Europe aujourd’hui ! Ensemble, nous prenons conscience des obstacles, pour mieux les affronter, et des défis pour mieux les surmonter. Ils sont légion : relativisme moral et scepticisme diffus, Europe sans Dieu et sans âme, Europe froide, emprisonnée dans un carcan de lois et dirigée par une recherche constante du profit. Nous voulons alerter les autorités civiles et nos fidèles sur le danger des sectes, dénoncer toute forme de terrorisme et nous insurger contre celles et ceux qui utilisent le nom de Dieu pour justifier l’injustifiable violence à des fins de nihilisme. Nous voulons construire ensemble une Europe de paix, fondée sur les piliers de la vérité, la justice, la charité, la liberté, ainsi que les énonçait le Bienheureux pape Jean XXIII, il m’en souvient, j’étais alors son jeune collaborateur français, dans son admirable Lettre encyclique Pacem in terris.

5. Pourquoi ce thème de notre rencontre ?
« Donner une âme à l’Europe. Mission et responsabilité des Eglises. »
Nous en avons tous une vive conscience : l’effondrement de l’idéologie marxiste léniniste athée et la chute du Mur qui avait durablement séparé l’Est et l’Ouest de l’Europe, la privant de son Centre commun, avait suscité chez tous un immense espoir, celui d’un renouveau spirituel accompagné d’un renouveau de la conscience morale, et pour tous les chrétiens, celui d’un nouveau printemps d’Eglise.

Or, à quinze ans de distance, l’éclat de l’été a fait place aux brumes d’un automne empli de tempêtes et traversé de bourrasques, prélude d’un hiver rigoureux : l’hiver démographique européen [1] progresse d’année en année. L’un de mes compatriotes français, spectateur engagé comme il aimait se définir, Raymond Aron, déjà en ses Mémoires (1983), estimait que les Européens étaient en train de se suicider par dénatalité. L’absence de postérité, bibliquement vécue comme un châtiment divin, est même devenue aujourd’hui en certains pays un idéal, un refus d’enfants : children free. Le désir d’enfant ne se décrète pas. Son absence est chez la femme le produit d’une culture matérialiste hédoniste qui atteint largement nos Eglises. Ce n’est pas une idéologie, mais une attitude pratique devant l’existence conçue comme un fruit à cueillir pour en jouir égoïstement, à un ou à deux, de même ou autre sexe, sans contrainte et sans entraves, dans un horizon intramondain où l’espérance de la vie éternelle s’est engloutie dans un temps sans espoir.

Dans un Symposium sur Le Christianisme et la culture en Europe. Mémoire, conscience, projet, voici 15 ans déjà, j’avançais ce diagnostic :
« Avec la mort du marxisme-léninisme athée, l’Eglise a vu descendre dans la tombe l’ennemi peut-être le plus terrible qui s’est levé contre elle au cours des 2 000 ans de son histoire. Sa disparition ne va-t-elle pas bouleverser l’équilibre du monde ? Vers quoi se portera la charge eschatologique de l’humanité ? Sortir de cette impasse existentielle demande de refaire, d’Est en Ouest, les assises spirituelles profondes des personnes et des nations. » [2]

Cette préoccupation explique la structure de notre rencontre ecclésiale européenne et l’architecture de nos six sessions de travail :
1. Retrouver les fondations : philosophie, théologie, anthropologie, sciences et art.
2. Europe : les Églises devant les défis de la mondialisation et de la modernité, des sectes et des nouvelles formes de non-croyance et de l'indifférence religieuse.
3. Ressourcement à l'aube du troisième millénaire : communautés paroissiales, monachisme, famille, école, université, centres culturels.
4. L'influence de l'éthique chrétienne en politique, économie et dans les médias.
5. Coopération entre les Églises pour les valeurs chrétiennes dans la culture européenne : éthique, forum public, mémoire partagée et coopération culturelle.
6. Le dialogue des Églises avec les autres religions et l'humanisme des cultures sécularisées.

6. Chers amis, la culture est au centre de notre rencontre, parce que l’homme est le destinataire du message d’amour évangélique du Christ. Permettez-moi un autre souvenir très cher. Résonnent encore en ma mémoire les paroles du successeur de Jean XXIII, le Serviteur de Dieu Paul VI, à la clôture du Concile Vatican II : nous avons reçu de Notre-Seigneur, la charge
« de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque : l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité. Tout l’homme phénoménal… l’homme tragique victime de ses propres drames, l’homme qui, hier et aujourd’hui, cherche à se mettre au-dessus des autres, et qui, à cause de cela, est toujours fragile et faux, égoïste et féroce ; puis l’homme insatisfait de soi, qui rit et qui pleure ; l’homme versatile, prêt à jouer n’importe quel rôle, et l’homme raide qui ne croit qu’à la seule réalité scientifique : l’homme tel qu’il est, qui pense, qui aime, qui travaille, qui attend toujours quelque chose, « l’enfant qui grandit », et l’homme qu’on doit considérer avec une certaine vénération à cause de l’innocence de son enfance, le mystère de sa pauvreté et sa douleur pitoyable ; l’homme individualiste et l’homme social ; l’homme « qui loue le temps passé » et l’homme qui rêve à l’avenir ; l’homme pécheur et l’homme saint ; et ainsi de suite. » [3]

Cet homme est à la fois « fils et père de sa culture », selon la belle expression du Serviteur de Dieu Jean-Paul II. Nous voulons lui transmettre la bonne nouvelle du salut, et pour ce faire, le rencontrer tel qu’il est à notre époque, complexe et tourmenté, dans sa vie quotidienne, le milieu dans lequel il croît et s’épanouit, en un mot, la culture qui le façonne, pour en comprendre les multiples facettes, l’aider à combattre ses pulsions de mort et conduire ses élans de vie vers Celui qui leur donne sa plénitude, Jésus, « le chemin, la vérité et la vie ». Cette œuvre, nous pouvons, nous devons l’accomplir ensemble, chacun selon notre grâce, la richesse de nos traditions millénaires, dans la fidélité à l’Evangile de Notre Seigneur.

7. La culture. Pour le dire avec le grand poète russe Viatcheslav Ivanov,
« la culture elle-même prise dans sa véritable acception n’est pas selon moi une surface horizontale… En elle aussi il y a quelque chose de vraiment sacré… De même, la culture contient un mouvement secret qui nous entraîne vers les sources primordiales de la vie… Chaque grande culture, en tant qu’émanation de la mémoire, est l’incarnation d’un fait primordial fondamental, et celui-ci un acte et un aspect particulier de la Révélation du Verbe dans l’histoire : c’est pourquoi chaque grande culture ne peut être que l’expression multiple d’une idée religieuse qui en constitue le noyau. La dissolution de la religion est donc à considérer comme un symptôme infaillible de l’extinction de la mémoire dans le cercle donné. Le christianisme seul, étant la religion absolue, a la force de faire revivre la mémoire ontologique des civilisations auxquelles il se substitue, si bien que la culture chrétienne – qui est la culture gréco-latine dans ses deux aspects, celui d’Orient et celui d’Occident – revêt nécessairement le caractère universel, dont la plénitude, que nous ne pouvons que pressentir, est le principe téléologique contenu dans son germe divin ». [4]

L’Evangile a scellé l’identité de l’homme européen d’une marque indélébile. Les Européens constituent une communauté enracinée dans une tradition propre dans laquelle l’Evangile a une part déterminante. Notre identité culturelle trouve son fondement et sa cohésion dans l’ethos chrétien. En ce temps de profondes mutations culturelles, l’Européen recherche avec angoisse ses racines : il sent intuitivement que son identité risque de lui échapper, il éprouve le sentiment confus de perdre son âme. La tradition chrétienne est l’anamnèse de l’Europe. Nous en sommes ensemble les héritiers, responsables de la mémoire chrétienne d’une Europe aujourd’hui en proie à l’aphasie et menacée d’amnésie. Responsable de sa mémoire chrétienne, qui le constitue comme tel, l’Européen à la croisée des chemins peut l’accueillir ou la récuser, l’enrichir ou la travestir. A cet égard, l’illusion n’est plus de mise : l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, connaît une réelle déchristianisation. Une sécularisation croissante, porteuse d’un sécularisme insidieux, la prive du contact nourricier avec le Centre profond de son être millénaire. Restent jusque dans ses contrées les plus sécularisées des traces de cette identité dont témoigne son dynamisme profond, cette tension vers un plus, cette volonté de dépasser l’horizon immédiat, cette ouverture vers l’Infini qui confère à la culture puisée à la source évangélique la capacité d’assimiler le meilleur des courants étrangers purifiés de leurs scories, pour enrichir son propre patrimoine. L’Europe chrétienne existe, et notre présence commune à Vienne en témoigne : nous en sommes tous, avec le Christ, les citoyens.

C’est dire l’ampleur de notre tâche. Prolongeant l’expression célèbre de Viatcheslav Ivanov, je dirais que son cœur continuera à battre pleinement, à deux poumons, et que ces deux poumons de nos traditions orientales et occidentales pourront respirer ensemble quand ils seront reliés par le même vaisseau sanguin, la mémoire commune de la même foi, source du même amour.

8. Le vide spirituel vertigineux dont témoigne Le destin de Iouri Voronine [5], appelle de toute évidence un sursaut pour redonner à l’Europe la conscience de ses racines spirituelles et de son identité culturelle, condition indispensable pour créer à l’aube du nouveau millénaire une nouvelle culture pleinement européenne, qui soit authentiquement humaine et chrétienne, marquée par le respect de l’homme, de tout homme quel qu’il soit, mon prochain, mon frère, dont le visage, cette fenêtre ouverte sur l’infini, atteste une présence et témoigne d’une transcendance où le chrétien décèle l’image et la ressemblance de Dieu.

Ce respect de l’homme nous entraine à construire ensemble l’Europe comme une communauté de nations fraternelles. Nos Églises ont une grande tâche éducative à remplir pour aider tous les Européens à aimer chacun sa nation d’un amour privilégié, mais non exclusif, comme composante irremplaçable d’un plus grand ensemble dans la communauté des peuples. C’est dire que pour nous chrétiens, l’Europe dont nous sommes les fils n’est pas une simple entité géographique, ni une pure union économique, mais une personne morale. Et pour la construire, il faut lui donner un esprit, un idéal, une âme.

Vous me permettez de citer à cet égard l’un de mes compatriotes qui fut un grand homme d’Etat et un véritable Européen. Chef du gouvernement français voici un demi-siècle, il ne craignait pas d’affirmer dans un débat public au Centre catholique des intellectuels français à Paris :

« Il importe de nous rendre compte que l’Europe ne saurait se limiter à la longue à une structure purement économique. Il faut qu’elle devienne aussi une sauvegarde pour tout ce qui fait la grandeur de notre civilisation chrétienne : dignité de la personne humaine, liberté et responsabilité de l’initiative individuelle et collective, épanouissement de toutes les énergies morales de nos peuples.

Une telle mission culturelle sera le complément indispensable et l’achèvement d’une Europe qui jusqu’ici a été fondée sur la coopération économique. Elle lui confèrera une âme, un anoblissement spirituel et une véritable conscience commune. Il ne faut pas que nous ayons de la future Europe une conception étriquée, se confinant dans les préoccupations matérielles, si nous voulons qu’elle résiste à l’assaut des coalitions racistes et aux fanatismes de tout genre. » [6]

9. L’homme européen, nous le savons, est malade et affaibli par la progressive sécularisation culturelle et spirituelle, et nous le déplorons, elle affecte même des membres de nos Eglises. Il en résulte un affaiblissement de l’adhésion de foi à la Révélation de Dieu, la remise en cause théorique et pratique de la morale chrétienne, l’abandon massif de la pratique religieuse, le refus de prises de positions publiques de l’Eglise devant les orientations de certaines politiques contre l’institution sacrée du mariage et de la famille, la pseudo libération sexuelle, les développements parfois inquiétants de la science au mépris de la dignité de la personne humaine, les dérives de la presse et des médias souvent véhicules de haine envers la religion, sous prétexte d’un droit qui serait inaliénable et absolu d’une liberté de conscience et d’expression sans entraves et irresponsable.

L’histoire millénaire de l’Europe nous l’enseigne, et tout particulièrement celle du siècle tragique qui vient de s’achever : une culture amputée de sa dimension transcendante est livrée, comme saint Jean nous l’enseigne en sa première Epître, à « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie » (1 Jn 2, 17). Sans cette ouverture à l’Esprit, le relativisme dominant rend toujours plus difficile l'exercice authentique de la liberté personnelle, dépourvue de critères, sans autre norme que les impératifs changeants des maîtres du jour, sans autre motif que la loi des plus forts orchestrée par la complicité de médias complaisants. Dans cette situation, il est de la plus grande importance que nos Eglises unissent leurs voix dans le débat public, notamment pour que le droit civil et le droit moral se retrouvent dans une juste relation réciproque. [7] Le pape Benoît XVI le rappelait dans son discours au Corps diplomatique près le Saint-Siège, le 9 janvier dernier :

« Même dans les relations internationales, la recherche de la vérité réussit à faire apparaître les diversités jusque dans leurs plus subtiles nuances, et les exigences qui s’ensuivent, et pour cela même aussi les limites à respecter et à ne pas dépasser, pour la protection de tous les intérêts légitimes des parties. Cette même recherche de la vérité vous porte également à affirmer avec force ce que tous ont en commun, qui appartient à la nature même des personnes, de tout peuple et de toute culture, et qui doit être pareillement respecté. Quand ces aspects, distincts et complémentaires – la diversité et l’égalité –, sont connus et reconnus, alors les problèmes peuvent se résoudre et les dissensions s’apaiser selon la justice; des ententes profondes et durables sont possibles. Tandis que, lorsque l’un de ces aspects est méconnu ou que l’on n’en tient pas compte, c’est alors que se font jour l’incompréhension, le conflit, la tentation de la violence et des abus de pouvoir. […]

Les diversités indéniables qui caractérisent des peuples de différentes parties du monde et leurs cultures peuvent se rassembler non seulement dans une coexistence tolérante, mais dans un projet d’humanité plus haut et plus riche. Au cours des siècles passés, les échanges culturels entre judaïsme et hellénisme, entre monde romain, monde germanique et monde slave, de même qu’entre monde arabe et monde européen, ont fécondé la culture et favorisé les sciences et les civilisations. Il devrait en être de nouveau ainsi aujourd’hui – et dans une mesure plus grande encore! –, les possibilités d’échange et de compréhension réciproque étant de fait beaucoup plus favorables. » [8]

10. Le défi de la sécularisation de la foi nous provoque à donner ensemble le témoignage d’une authentique vie évangélique, source d’une sainteté lumineuse pour la société. Permettez-moi d’évoquer ici le souvenir de Mère Teresa : elle a fait beaucoup plus en notre monde que bien des sermons dans les églises, pour aider nos contemporains à sortir d’une vue réductrice de la foi au Christ en un moralisme rigide, sans amour et sans joie. Devant la tentation de l’activisme, la substitution du croire par le faire, l’idée selon laquelle il vaut mieux d’abord améliorer la terre pour ne penser qu’ensuite au ciel – dénoncée par le Pape Benoît XVI dans son Encyclique Deus caritas est – nous avons à proposer le « salut intégral » de l’homme dans toutes les dimensions de sa vie, indiquer la voie à suivre pour entrer dans la joie de Dieu en construisant une civilisation de l’amour. De la rencontre en vérité de nos Eglises, naîtra une nouvelle Pentecôte d’amour pour les hommes et les femmes habitants d’une Europe unie, ouverte à la diversité de cultures fécondées par le levain de la foi au Christ.

11. Permettez-moi pour conclure, d’évoquer cet heureux souvenir de mon dernier séjour à Moscou, ces groupes d’enfants que j’observais dans l’extraordinaire Galerie Tretjakov, conduits joyeusement par leurs maîtresses d’école pour leur donner de découvrir, à travers les chefs d’œuvre de Roublev et de l’art Byzantin, l’âme de la Russie et les racines chrétiennes de l’Europe. Les œuvres de beauté qui sont notre héritage, sont l’un des chemins de l’évangélisation qui, mieux que d’autres, nous donne de saisir l’éblouissante harmonie de la riche mosaïque de l’Europe chrétienne, l’Europe de la foi et de la culture, appelée à retrouver ses racines les plus profondes pour se nourrir de la lymphe de l’Evangile, toujours capable et, c’est ma conviction, seule capable de lui insuffler une nouvelle vie. Je le disais à Moscou, dans mon intervention au Séminaire organisé par le Centre culturel “Bibliothèque de l’Esprit” sur L’échange de dons entre l’Orient et l’Occident, le 16 novembre 2004 : « L’Europe a besoin de retrouver son âme, sa conscience et son cœur pour mériter d’être la légitime héritière des merveilleuses réalisations du passé, et permettre de nouveaux élans pour une nouvelle Pentecôte, dans la vérité, la liberté, la beauté et l’amour partagé des différents peuples, exprimés en chacune des cultures et dans la sagesse qui leur est commune ».



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[1] Cf. Jacques Dupâquier, Yves-Marie Laulan, L’avenir démographique des grandes religions, F.-X. de Guibert, 2005.
[2] P. Poupard, Christianisme et culture en Europe. Mémoire, conscience, projet. Mame, Paris, 1992. Russe, Vybor, Moscou, 1992. Cristianesimo e cultura in Europa. Memoria-Coscienza-Progetto, Atti del Simposio presinodale, Vaticano 28-31 octobre 1991, Ed. CSEO, Forlì, 1991. Chrześcijaństwo i kultura w Europie. Pamięć, swiadomość, program. Jedność, Kielce, 1992. Cristianismo y cultura en Europa, Rialp, Madrid, 1992. Christentum und Kultur in Europa. Gedächtnis, Bewuβtsein, Aufgabe. Stimmen der Weltkirche, Bonn, 1993. Cristianismo e cultura na Europa. Memoria, conscienza, projecto. Rei dos Livros, Lisboa, 1995.
[3] PAUL VI, Discours de clôture du Concile, le 7 décembre 1965 ; AAS 58 (1966) pp. 51-59. Cité dans Paul POUPARD, Eglise et Cultures. Jalons pour une pastorale de l’intelligence, Ed. SOS, 1980, p. 184-185 ; italien : Chiesa e culture. Orientamenti per una pastorale dell’intelligenza, col. "Verifiche e progetti" - 2, Vita e Pensiero, Milano, 1986, p. 168-169 ; espagnol : Iglesia e culturas. Orientación para una pastoral de inteligencia, EDICEP, Valencia et México, 1988, p. 179-180 ; russe : Moscou, 1993.
[4] V. Ivanov, M. Gerschenson, Correspondance d’un coin à l’autre, Ed. L’Age de l’homme, Lausanne, 1979, p. 57, 78, 91.
[5] Henriette Jelinek, Grand prix du roman de l’Académie française, Ed. de Fallois, Paris, 2005.
[6] Robert Schuman, « Est-il trop tard pour faire l’Europe ? », dans Quelle Europe ? Recherches et débats, N° 22, Paris, Fayard, 1958, pp. 227. Cité dans : Cardinal Paul Poupard, L’héritage chrétien de la culture européenne dans la conscience des contemporains, Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Centre de Recherches européennes, Lausanne, 1986, p. 15.
[7] Cf. Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelium Vitae, n. 71.
[8] Cultures et Foi, Conseil Pontifical de la Culture, Cité du Vatican, 2006/1, p. 2-3.