Carême : la rencontre de deux soifs

Lectures du dimanche 23 mars

Rome, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 530 clics

La soif de Jésus et celle de la Samaritaine

Rite romain: IIIème dimanche de carême, année A: Ex 17,3-7 ; Rm 5,1-2.5-8 ; Jn 4,5-42.

[Rite ambrosien (à Milan) : IIIème dimanche de carême. Dimanche d’Abraham:

Ex 34,1-10 ; Ps 105 ; Gal 3,6-14 ; Jn 8,31-59. ]

1) Un pauvre qui demande pour pouvoir donner

Dans son exode, Jésus passe par la Samarie et s’arrête au puits de Jacob dans les environs de la ville de Sichar. Il s’assied sur le petit mur qui entoure le puits parce qu’il est fatigué de marcher, il a soif, mais il est pauvre et n’a pas de quoi puiser l’eau. Il attend que quelqu’un vienne puiser l’eau pour lui et le désaltérer, mais son humble requête est un « prétexte » pour pouvoir se donner lui-même.

Le Christ est tellement assoiffé de nous qu’il n’hésite pas à demander de l’eau pour son corps et pour pouvoir ainsi s’offrir lui-même comme la source d’eau qui désaltère à jamais, parce qu’il sait que ceux qui viennent chercher de l’eau au puits ont soif d’une autre eau, même s’ils croient qu’ils n’en ont pas besoin.

Le Christ a soif, pas seulement une soif physique mais une soif spirituelle : il a soif de nous qui sommes représentés, aujourd’hui, par la Samaritaine. Jésus se fait bon Samaritain pour la Samaritaine et, en lui proposant une soif qui désaltère aussi le cœur, il l’invite à la conversion…

Au fond, que signifie « conversion » ? Ce n’est pas seulement un acte de la volonté, mais c’est une réponse à l’amour de Dieu qui s’est fait la voie dans notre mode de vie souvent compliqué, confus ou désordonné, qui nous rend assoiffés de tout. Demandons au Christ de verser aussi dans nos cœurs le véritable amour pour que nous ayons un désir constant de lui, et de notre désert fleurira la vie et nous serons toujours dans ses mains amoureuses et fermes.

Le chemin de conversion, que parcourt le cœur de la femme de Samarie, n’est pas sans résistances. La recherche de Dieu par l’être humain court toujours le risque de se replier sur elle-même, elle est toujours menacée, et l’évangéliste Jean met à nu les racines de cette fermeture sur soi, en montrant que la Samaritaine ne comprend pas au début. En effet, lorsqu’il se laisse aller à ses instinct et à sa réactivité, l’homme n’est plus capable ni de comprendre la Parole de Dieu, ni d’interpréter correctement ses propres attentes. Son cœur a soif et, comme le cerf, il désire l’eau mais il ne la cherche pas de manière juste, à cause de ses prétentions et de ses préjugés. La femme devine quelque chose du don dont parle le Christ (l’eau) mais elle l’interprète à l’aune de ses propres préoccupations : « Seigneur, lui dit la femme, donne-la-moi, cette eau : que je n'aie plus soif, et que je n'aie plus à venir ici pour puiser. »[i] La tentation de celui qui cherche Dieu est toujours d’enfermer le don de Dieu à l’intérieur de ses propres attentes. Mais Dieu ne se laisse pas enfermer à l’intérieur des attentes de l’homme : il les dilate. La femme cherche à situer Jésus dans les catégories religieuses traditionnelles mais Jésus n’hésite pas à montrer qu’elles sont inadéquates. À deux reprises, à propos du don de l’eau et du lieu du culte, la femme évoque la grandeur des patriarches[ii], elle évoque le passé : sa recherche est enfermée dans le passé. Jésus l’oblige à regarder l’avenir et à prendre conscience que la nouveauté est arrivée dans le monde et qu’elle bouleverse les fondements du problème. La nouveauté n’est pas quelque chose qui désaltère le corps aride, mais Quelqu’un qui comble le cœur assoiffé.

Saint Paul, déjà, avait compris que Jésus est « l’eau qui désaltère », lorsqu’il affirmait : « et ce rocher, c’était le Christ »[iii], se référant au texte de la première lecture de ce jour. Parfois, nous pouvons sentir que nous sommes éprouvés par la morsure de la soif, mais Jésus sera toujours proche de nous avec l’eau vive de son amour. L’eau qu’est le Christ non seulement désaltère mais purifie et donne la vie. En effet, du côté ouvert du Christ, l’eau et le sang ont jailli, symbole des sacrements du baptême et de l’Eucharistie. Mais il ne suffit pas d’être désaltéré, purifié, vivifié par l’eau du Christ. Cette eau n’est pas seulement pour nous, elle est pour tous.

La Samaritaine a compris cela. Elle a laissé Jésus pendant quelques instants pour aller en ville, se faisant « missionnaire » pour ses concitoyens. Toute l’humanité a besoin d’être désaltérée et lavée par cette eau du Christ. La femme, arrivée au point où Jésus voulait la conduire, lâche ses préoccupations passées et court à la ville (cf. Jn 4,28). Sa rencontre avec le Christ se fait communautaire, son chemin devient missionnaire.

Cette recherche et cette rencontre de la femme de Samarie et de ses concitoyens sont, de toute évidence, une image du chemin de tout homme vers Dieu.

2) La soif de Jésus, le Maître.

L’Évangile nous parle d’un environnement « scolastique » inhabituel, un puits, et d’un maître inattendu : Dieu. Un maître qui, aujourd’hui, choisit comme chaire un petit mur pour enseigner, non pas d’en-haut mais à la hauteur du cœur, et comme auditeur, une femme. Les disciples sont les premiers à s’en étonner, soit parce que c’était une Samaritaine[iv], soit parce que c’était une femme ; ils ne savaient pas encore que l’Église du Christ allait faire d’une Femme la médiatrice entre ses enfants et son Fils. C’est la Vierge Marie qui a réuni en elle-même, unique entre toutes, les deux perfections suprêmes de la femme : la vierge et la mère, elle qui a souffert pour nous de la nuit de la naissance à la nuit de la mort de Jésus, notre frère.

Un maître qui demande à boire, pour faire puiser la vérité à son cœur. L’Évangile ne dit que deux fois que Jésus a soif : dans cette rencontre avec la Samaritaine et sur la Croix. Et sur la Croix, il continue à dire « j’ai soif », s’adressant à chacun de nous, parce que chacun de nous a soif, et il nous dit : « Je connais ton cœur, ta solitude et ta souffrance, les réactions, les jugements et les humiliations. Tout cela, je l’ai supporté avant toi. Tout cela, je l’ai porté sur moi pour toi, afin que tu puisses partager aussi ma puissance et ma victoire. Je connais particulièrement ton besoin d’amour et de boire à la source de l’amour et de la consolation. Combien de fois ta soif a-t-elle été vaine, lorsque tu te désaltérais de manière égoïste, remplissant ta soif de plaisirs illusoires, entraînant un vide plus grand encore que le péché ! As-tu soif d’amour ? « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi… » (Jn 7,37). Je vous donnerai à boire en plénitude. As-tu soif d’être aimé ? Je t’aime plus que tu ne peux imaginer, au point de mourir sur la croix pour toi. J’ai soif de ton amour. Oui, c’est la seule manière de te dire mon amour : J’AI SOIF DE TOI. J’ai soif de t’aimer et d’être aimé. Pour te montrer combien tu es précieux à mes yeux ! J’AI SOIF DE TOI. Ne doute jamais de ma grâce, de mon désir de te pardonner, de te bénir et de vivre ma vie en toi. J’AI SOIF DE TOI. Ouvre-moi, viens à moi, sois assoiffé de moi, offre-moi ta vie. Et moi, je te montrerai combien tu comptes pour mon cœur ».[v] Jésus-Christ, le Fils de Dieu, a soif de notre soif (cf. saint Grégoire de Naziance), il désire notre désir. Il a besoin de nous, il a soif d’avoir des frères.

Notre question est une réponse à la soif du Christ. Il n’est pas si paradoxal d’affirmer que notre prière de demande est une réponse. C’est un donné de fait. Avec la force de l’amour, nous sommes appelés à répondre à la plainte du Dieu vivant : « Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées »[vi], à donner une réponse de foi à la promesse gratuite de salut[vii], une réponse d’amour à la soif du Fils unique[viii].

L’invitation de Dieu se renouvelle pour tous : « Ah ! Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait »[ix], « que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement »[x]. C’est une invitation claire de Jésus-Christ à tous les hommes. C’est un encouragement à « boire » à la source éternelle : l’unique source qui enlève la soif du cœur et de l’esprit, qui guérisse l’âme et le corps, l’unique source qui donne le salut, la seule qui donne le bonheur sans fin.

Mais gardons bien présent à l’esprit que cette eau jaillit aussi de ceux qui ont cru en lui comme le Sauveur, et qui, semblables à des vases d’argile, sont appelés à être remplis de l’eau de la vie[xi] et se disposent humblement à la partager.

Les  vierges consacrées sont appelées à vivre ce partage à travers leur consécration, le don total d’elles-mêmes à Dieu, porté par elles comme dans des vases sacrés, fragiles comme l’argile mais forts de la grâce, où puiser l’amour que Dieu a déversé en elles.

Les vierges consacrées, en se consacrant assidument à la prière, témoignent que celle-ci et une vie spirituelle authentique sont semblables à la première impulsion, celle instinctive de la soif qui est un besoin élémentaire. C’est une nécessité presque « animale », analogue à celle que le prophète Jérémie évoque dans la soif des ânes sauvages qui, pendant la sécheresse, « dressés sur les hauteurs, hument l’air comme des chacals », parce qu’ils ont la bouche desséchée et que « leurs yeux s’obscurcissent faute de verdure »[xii]. Mais la prière et la vie, vécues comme une réponse à la soif de Dieu, leur permettent, ainsi qu’à nous, de prier ainsi : « Meilleur que la vie, ton amour ; mes lèvres diront ton éloge »[xiii]. Ces femmes témoignent qu’elles ont compris la leçon de Jésus à la Samaritaine. Elles ne cherchent pas Dieu sur la montagne de Samarie ni de Sion. Elles le cherchent et le trouvent dans leur cœur comme un puits d’où jaillit l’eau de la vie éternelle. Elles sont assoiffées de Dieu et pour cette raison leur Rite pour la Consécration cite le Psaume 41 : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon ame te cherche, toi, mon Dieu » (v. 2). Après, en étant désaltérées par Dieu, elles sont «  consacrées au culte divin et au service de tous les hommes » (Prière eucharistique IV mention pour les vierges consacrées dans le Rite de leur Consécration).

Par leur vie, ces femmes disent, comme Abraham[xiv] : « J’ai confiance en toi, je me confie en toi, Seigneur ». Elles nous rappellent que croire en Dieu signifie fonder sur lui ma vie, laisser sa Parole l’orienter tous les jours, dans les choix concrets, sans peur de perdre quelque chose de soi, sans hésiter à se consacrer à Dieu, entièrement.

Lecture patristique

Des « catéchèses » de saint Cyrille de Jérusalem, évêque

(Catéch. 16, sur l’Esprit-Saint 1,11-12.16; PG 33,931-935.939-942)

L’eau vive de l’Esprit-Saint.

« L’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle ». C’est une eau toute nouvelle, vivante, et jaillissante, jaillissant pour ceux qui en sont dignes. Pour quelle raison le don de l’Esprit est-il appelé une « eau » ? C’est parce que l’eau est à la base de tout; parce que l’eau produit la végétation et la vie ; parce que l’eau descend du ciel sous forme de pluie ; parce qu’en tombant sous une seule forme, elle opère de façon multiforme. Elle est différente dans le palmier, différente dans la vigne, elle se fait toute à tous. Elle n’a qu’une seule manière d’être, et elle n’est pas différente d’elle-même. La pluie ne se transforme pas quand elle descend ici ou là mais, en s’adaptant à la constitution des êtres qui la reçoivent, elle produit en chacun ce qui lui convient. L’Esprit-Saint agit ainsi. Il a beau être un, simple et indivisible, il distribue ses dons à chacun selon sa volonté. De même que le bois sec, associé à l’eau, produit des bourgeons, de même l’âme qui vivait dans le péché, mais que la pénitence rend capable de recevoir le Saint-Esprit, porte des fruits de justice. Bien que l’Esprit soit simple, c’est Lui qui, sur l’ordre de Dieu et au nom du Christ, anime de nombreuses vertus.

Il emploie la langue de celui-ci au service de la sagesse ; il éclaire par la prophétie l’âme de celui-là ; il donne à un autre le pouvoir de chasser les démons ; à un autre encore celui d’interpréter les divines Écritures. Il fortifie la chasteté de l’un, il enseigne à un autre l’art de l’aumône, il enseigne à celui-ci le jeûne et l’ascèse, à un autre il enseigne à mépriser les intérêts du corps, il prépare un autre encore au martyre. Différent chez les différents hommes, il n’est pas différent de lui-même, ainsi qu’il est écrit : « Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous » (1 Cor 12,7).

Son entrée en nous se fait avec douceur, on l’accueille avec joie, son joug est facile à porter. Son arrivée est annoncée par des rayons de lumière et e science. Il vient avec la tendresse d’un défenseur véritable, car il vient pour sauver, guérir, enseigner, conseiller, fortifier, réconforter, éclairer l’esprit : chez celui qui le reçoit, tout d’abord ; et ensuite, par celui-ci, chez les autres.

Un homme qui se trouvait d’abord dans l’obscurité, en voyant soudain le ciel, a le regard éclairé et voit clairement ce qu’il ne voyait pas auparavant ; ainsi celui qui a l’avantage de recevoir le Saint-Esprit a l’âme illuminée, et il voit de façon surhumaine ce qu’il ne connaissait pas.

[i] Jn 4,15.

[ii] Jn 4,12-20.

[iii] 1 Cor 10,4.

[iv] Nous ne devons pas oublier que, entre les juifs et les Samaritains, il n’y avait pas de bonne relation depuis que ces derniers s’étaient formé un royaume et un culte autonome. C’était des schismatiques et, en plus, ils s’étaient mêlés à des colons étrangers (assyriens) qui pratiquaient des cultes païens. Les relations étaient marquées par l’hostilité : les rapports personnels étaient condamnés et on évitait même de traverser la région, située entre la Judée et la Galilée, en prenant un parcours bien plus long pour les éviter. Les Samaritains opposaient au Temple de Jérusalem le leur, situé sur le mont Garizim. Il est clair que pour les juifs, cela représentait un fait extrêmement grave puisqu’ils considéraient comme essentiel d’avoir un unique temple, lieu de la présence de Dieu au milieu de son peuple.

[v] Prière de la bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, qui a voulu que soit écrit, à côté du crucifix posé derrière l’autel de toutes les chapelles des maisons de ses sœurs : « I THIRST » (« J’ai soif »). Cf. http://www.motherteresa.org.

[vi] Jr 2,13.

[vii] Cf. Jn 7,37-39 ; Is 12,3; 51,1.

[viii] Cf. Jn 19,28; Zc 12,10; 13,1.

[ix] Is 55,1.

[x] Ap 22,17.

[xi] Jn 7,38-39.

[xii] Jr 14,6.

[xiii] Ps 63,4.

[xiv] Le second dimanche de carême de rite ambrosien est « consacré » à ce patriarche. Abraham, le croyant, nous enseigne ce qu’est la foi et, étranger sur cette terre, il nous indique la vraie patrie. La foi fait de nous des pèlerins sur la terre, insérés dans le monde et dans l’histoire, mais en chemin vers la patrie céleste. Croire en Dieu fait donc de nous des porteurs de valeurs qui, souvent, ne coïncident pas avec la mode et l’opinion du moment. Dans tant de nos sociétés, Dieu est devenu le « grand absent » et, à sa place, il y a de nombreuses idoles, un très grand nombre d’idoles différentes et surtout la possession et le « je » autonome. Mais aussi les remarquables progrès, positifs, de la science et de la technique, ont induit dans l’homme une illusion de toute-puissance et d’autosuffisance, et un égocentrisme croissant qui a créé bien des déséquilibres au sein des rapports interpersonnels et des comportements sociaux. Et pourtant, la soif de Dieu ne s’est pas éteinte et le message évangélique continue de résonner à travers les paroles et les œuvres de beaucoup d’hommes et de femmes de foi.