Combattre la pauvreté n'intéresse pas l'économie mondiale (I)

Réflexions du président de Caritas Internationalis

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Traduction d’Océane Le Gall

ROME, mercredi 19 décembre 2012 (ZENIT.org) –  Selon le Forum Urbain Mondial (FUM) des Nations-Unies, l’Amérique Latine est la région du monde où la disparité entre riches et pauvres est la plus forte.  A peine 20% de la population possèdent presque 60% des richesses. Et, plus triste encore, c’est que ce mal, qui entraine derrière lui tout le continent, ne s’améliore pas mais empire avec les années.

En collaboration avec « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED), Maria Lozano a interrogé pour le programme Where God Weeps (Là où Dieu pleure), le cardinal Oscar Rodriguez Maradiaga, archevêque de Tegucigalpa, au Honduras, président de Caritas Internationalis.

AED - Eminence, vous n’avez jamais cessé de dénoncer l’injustice, partout où celle-ci se trouve. En avez-vous payé les conséquences?

Card. Oscar Rodriguez Maradiaga - Si nous sommes des disciples du Seigneur Jésus, lui nous a dit que le disciple n’est pas plus grand que le maître. Il nous a enseigné, par sa vie même, que dire la vérité et proclamer l’Evangile peut conduite à la persécution, c’est donc une occasion pour se configurer un peu plus à la croix du Sauveur.

Certes, il arrive souvent qu’il y ait des insultes, parfois aussi des attaques physiques mais souvent – pourquoi ne pas le dire –  nous recevons des soutiens et des prières, si bien que je m’efforce tout simplement de suivre ma conscience, de suivre la doctrine sociale et surtout l’Evangile, et j’essaie de faire de mon mieux.

Vous êtes membre de beaucoup de congrégations -  dont la Congrégation pour le clergé et la congrégation pour la justice et la paix -  membre de la commission pontificale pour les communications sociales et pour l’Amérique, mais aussi président de la Caritas... Où trouvez-vous le temps de recharger vos batteries?

Don Bosco nous a dit qu’un salésien se reposera au ciel, espérons donc, avec la miséricorde de Dieu, de pouvoir atteindre la patrie céleste. Cela dit, il est toujours bon que nous réservions du temps surtout à la prière, pour moi c’est un moment pour se restaurer, pour reprendre des forces spirituellement, et un moment que je trouve très important dans ma vie : la prière personnelle, la prière communautaire, la célébration eucharistique et, plus spécialement la Lectio Divina, qui nourrit vraiment beaucoup mon esprit : je me restaure.

A l’occasion de la crise politique en 2009 au Honduras, vous avez dit que des personnes essayaient d’instaurer systématiquement dans le pays un climat de haine entre les classes, ce qui n’existait pas auparavant. De ce point de vue là, la crise a-t-elle laissé des traces?

Oui et cela continue, il y a un langage que l’on croyait révolu qui est celui des marxistes. On a l’impression que d’une volonté de faire revivre cette idéologie qui a été porteuse de tant de souffrances, tant de mort, tant de haine et c’est encore comme ça.

Dans le monde on parle beaucoup de tolérance, je n’aime pas ce mot, car le mot tolérance » veut dire « supporter à contrecœur ». Pour moi, il faut aller au-delà de la tolérance, avec l’acceptation: je t’accepte comme être humain, je t’accepte en tant que fils de Dieu, je respecte ton opinion même si celle-ci ne coïncide pas avec la mienne. Je crois que nous devons faire ce pas, la tolérance est un pas intermédiaire, mais il doit y avoir l’acceptation.

Mais peut-on accepter des choses qui ne vont pas?

Oui, mais comme point de départ pour un dialogue, et plus qu’accepter les choses, je dirais plutôt accepter les personnes.

Parlant de lutte de classe, cette disparité entre riches et pauvres n’est-elle pas le dilemme  éternel dans beaucoup de pays, pas seulement en Amérique Latine? Au Brésil 10% de la population détient à elle seule plus de la moitié de la richesse du pays …

C’est comme ça, je crois et je suis convaincu de cela, après 32 ans d’épiscopat, au bout de tant de discussions avec les institutions financières mondiales, pour avoir étudié économie à mon compte, car lorsque j’étais secrétaire général du CELAM et que l’on me confia  la charge de parler avec le monde de l’économie, je ne trouvais pas d’interlocuteurs. Les économistes disaient: « ça c’est que savent les prêtres de l’économie... ». Alors je me suis dit: « ça ils ne me le répèteront plus » et je me suis mis tout seul à étudier les sciences économiques.

Après toutes ces années, je suis convaincu que le système actuel est un système injuste, facteur de disparité, que le chemin à suivre - et pour moi c’est le nouveau chemin que doit suivre l’option préférentielle pour les pauvres – est de ne pas s’arrêter aux simples discours. Il faut que l’option préférentielle pour les pauvres mise aujourd’hui sur les changements du système économique qui en a besoin. Qui doit le faire? Certainement les économistes mais c’est à l’Eglise, logiquement, que revient la tâche d’énoncer les grands principes qui doivent régir l’économie et de dire ce qu’est le bien commun.  C’est le principe qui manque, puisque le système économique actuel ne recherche le bien que de quelques uns, qu’il s’agisse de pays, d’entreprises ou de groupes de pouvoir dans les divers pays.

 J’ai soulevé cette question il y a longtemps, dans les années 90, lors d’échanges avec la Banque interaméricaine pour le développement et je me souviens d’avoir dit un jour: «  Où sont les Prix Nobel de l’économie ? Ne sont-ils pas capables de chercher un système alternatif qui produise plus d’égalité? ».  Personne n’a répondu et puis, durant un intervalle, un des économistes est venu me voir et m’a dit: « Ecoutez, ils n’ont pas intérêt à le chercher, car ils se trouvent très bien dans ce système... c’est ça le problème… ».

Ne faudrait-il pas encourager l’étude de l’éthique, du bien commun dans les sciences économiques, et pourquoi pas politiques aussi?

Exactement. Le rôle de la hiérarchie ecclésiastique est de ramener cette question sur la table des discussions. On ne saurait ne penser qu’en termes de critères financiers ou monétaires, ni  même uniquement politiques; il faut introduire la question de l’éthique, qui est le grand absent. La crise économique mondiale existe, non pas parce que la bulle des institutions immobilières a éclaté, mais parce qu’il y avait une crise morale, parce qu’on ne recherchait que le gain, nous fichant de ceux qui auraient été les perdants.

(La deuxième partie de cette interview sera diffusée demain jeudi 20 décembre)