Conférence du card. Sarr à l'Université pontificale urbanienne

Réconciliation et redécouverte du Bien commun

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ROME, jeudi 17 mai 2012 (ZENIT.org) – « L’Evangile de la Réconciliation et la redécouverte du Bien commun : objectifs prioritaires de convergence du Pacte social » : c’est le titre de la conférence donnée hier à Rome par le cardinal Sarr.

Le cardinal Adrien Sarr, archevêque de Dakar, au Sénégal, a en effet participé le 16 Mai, à un congrès de l’Université pontificale urbanienne intitulé : « A l’écoute de l’Afrique : ses contextes, ses attentes, son potentiel ».

Cette conférence est aujourd’hui publiée intégralement par Radio Vatican en français.

« L’Evangile de la Réconciliation et la redécouverte du Bien commun »

Par le card. Sarr

INTRODUCTION

Dans la conclusion des travaux de la deuxième Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques, les Pères Synodaux ont clairement dit leur conviction : « L’Afrique n’est pas abandonnée. Notre destinée est encore en nos mains. Tout ce qu’elle demande, c’est de disposer de l’espace pour respirer et s’épanouir. L’Afrique est en mouvement, et l’Eglise qui lui procure la lumière de l’Evangile, chemine avec elle. Les eaux ont beau être impétueuses, mais les yeux fixés sur le Seigneur Jésus, nous parviendrons sains et saufs au port de la réconciliation, de la justice et de la paix (cf. Mt 14, 28-32) ». Qu’est-ce qui peut bien justifier l’optimisme et la confiance des Pères Synodaux ?

Le deuxième Synode spécial pour l’Afrique s’est tenu au Vatican, en 2009. Auparavant, le Pape Jean-Paul II, par deux fois, avait demandé pardon. En 1985, à Yaoundé, au nom de l’Europe, pour la Traite des Esclaves et le colonialisme, en ces termes : « Oui, on peut dire que les disciples du Christ devront toujours, dans le monde, mener « une pastorale de guérison et de compassion », comme le Bon Samaritain de l’Evangile, simplement parce que l’homme qui se trouve dans le besoin, sur le bord de la route , est leur frère, leur « prochain » (cf. Lc 10, « 33-37 »). Au cours de l’histoire, des gens appartenant à des nations chrétiennes ne l’ont malheureusement pas toujours fait, et nous en demandons pardon à nos frères africains qui ont tant souffert par exemple de la traite des Noirs. Mais l’Evangile demeure comme un appel sans équivoque ».

En 1992, à Gorée, pour le crime contre l’Humanité qu’a été la Traite Négrière : « Il convient que soit confessé en toute vérité et humilité ce péché de l’homme contre l’homme, ce péché de l’homme contre Dieu… De ce sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel. Nous prions pour qu’à l’avenir les disciples du Christ se montrent pleinement fidèles à l’observance du commandement de l’amour fraternel légué par leur Maître ».

En 2003, dans ce même « sanctuaire » de Gorée, à la suite du Saint Père, ce sont les représentants des Conférences Episcopales régionales et nationales d’Afrique qui, à leur tour, ont « confessé le crime contre l’humanité et la blessure au cœur de Dieu notre Père qu’ont été l’esclavage et la Traite Négrière ».

Pour avoir reconnu ses erreurs et demandé pardon, l’Eglise rend présente, au cœur de l’Afrique, la grâce de la réconciliation opérée entre Dieu et l’humanité, et entre les hommes eux-mêmes, par le Christ Jésus, devenu notre Justice et notre Paix. Elle peut ainsi s’engager avec assurance au côté de l’Afrique et cheminer avec elle. En effet, l’Afrique a, aujourd’hui, un besoin urgent, non seulement de réconciliation, donc de vérité, de justice et de paix, mais aussi de redécouverte du sens du Bien commun. Ces deux objectifs sont primordiaux et solidaires pour l’édification de sociétés, où est possible l’épanouissement de tout l’homme et de tout homme.

L’Eglise est liée par solidarité à la société, aux hommes, comme nous le rappellent les textes du Magistère : « L’Eglise, qui participe aux joies et aux espoirs, aux angoisses et aux tristesses des hommes, est solidaire de tout homme et de toute femme, en tout lieu et en tout temps. Elle est ministre du salut, non pas d’une manière abstraite ou purement spirituelle, mais dans le contexte de l’histoire et du monde où l’homme vit… ».

Un véritable contrat social ou pacte social lie donc l’Eglise et l’Afrique. Pour bien repérer les signes des promesses de lendemains meilleurs, il convient de situer le contexte.

Quel peut être l’apport du continent africain à l’Evangile de la Réconciliation et à la redécouverte du Bien commun ?

Quel rapport entre l’Evangile de la Réconciliation et la redécouverte du Bien commun ?

LE CONTEXTE

La mondialisation et la crise, qui l’accompagne, n’épargnent pas l’Afrique, fragilisée par de nombreuses difficultés : l’aggravation de la pauvreté, la famine, les pandémies, les conflits politique, interethniques et même interreligieux ; difficultés auxquelles il faut ajouter les violations des droits de l’homme. L’Afrique n’en a pas le monopole, mais c’est en Afrique que la situation est la plus préoccupante. Nous sommes en présence d’une crise profonde des valeurs, une véritable crise morale caractérisée par le triomphe de l’individualisme, de l’argent facile, de la violence ; un renversement des valeurs qui résulte de l’abandon d’une logique communautaire basée sur la solidarité, d’une logique du vivre ensemble, au profit d’une logique de l’individu qui conduit à l’indifférence.

De tous les problèmes que nous avons à résoudre aujourd’hui en Afrique, le problème de la Réconciliation, qui inclut le pardon, est le plus préoccupant. Il reste indissociable de la vérité, de la justice, de la paix. Notre continent est toujours le théâtre de multiples foyers de tensions et de conflits. On assiste même à un élargissement géographique des conflits interreligieux, qui s’apparentent de plus en plus à de réelles guerres de religion menées par des extrémistes islamistes contre des chrétiens.

Ce besoin de réconciliation est des plus pressants en Afrique, du fait de l’inculture grave de nombreux dirigeants en matière de politique, de leur mépris des droits humains, qu’ils violent allègrement, avec un sentiment de totale impunité. Certains d’entre eux ne s’intéressent aux institutions religieuses que pour les instrumentaliser à des fins autres que spirituelles ; d’autres se montrent incapables, par ailleurs, de concevoir que l’on puisse résoudre un différend, autrement que par la force et la violence. Beaucoup s’avèrent plus préoccupés de sauvegarder leurs intérêts personnels, leurs privilèges ; plus préoccupés de se maintenir au pouvoir, avec leurs familles, que de promouvoir la vérité, la justice, la réconciliation, le développement.

Le contexte est complexe. Parmi les facteurs de conflits sur le continent, il faut encore relever l’existence de régimes autoritaires. En effet, depuis l’éclatement du Bloc soviétique, donc depuis la fin de la Guerre froide, sont apparus en Afrique des régimes tyranniques, caractérisés par une excessive concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme, le Président de la République, entraînant un déséquilibre institutionnel entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Sous le couvert du principe de souveraineté nationale et de non intervention il en est qui ont mis en place des politiques de répression, d’exclusion et de marginalisation contre leurs propres populations, et cela en toute impunité.

On peut encore remonter aux régimes politiques antérieurs. Dans les années 1960, années des indépendances, en plusieurs pays d’Afrique s’étaient constitués des pouvoirs politiques antidémocratiques, peu soucieux des droits de l’homme. L’orientation prise par la plupart de ces régimes avait pour particularité de privilégier le pouvoir personnel, en invoquant la fidélité à la tradition, à la culture, à la personnalité africaine. Mais le recours aux traditions ancestrales, à la coutume, à l’identité culturelle, avait aussi pour objectif de donner un surplus de légitimité au fondement légal du pouvoir politique. Il ne faut pas non plus oublier qu’il pouvait aussi bien servir à masquer la réalité d’un pouvoir qui, sous le couvert de la tradition, se permettait de violer les droits inaliénables des personnes, en toute impunité.

Si, pendant longtemps, les populations ont subi la répression multiforme des régimes antidémocratiques, elles ont appris peu à peu, durant les cinquante ans après l’indépendance, à ne plus se laisser faire, à ne pas se laisser assujettir, mais à faire prévaloir leur droit de résistance, leur droit à la liberté, à la démocratie et au développement. Ce qui peut expliquer les nombreuses manifestations, parfois violentes, que l’on peut observer dans différents pays.

Parmi les facteurs de conflits, l’on ne doit pas exclure non plus ce qu’il est convenu d’appeler la mauvaise gouvernance. Elle est la cause de nombreuses crises postélectorales, engendrées par des élections mal organisées, sans transparence. Les crises qui en découlent s’expliquent par la volonté des dirigeants au pouvoir de s’y maintenir, de se succéder à eux-mêmes, malgré les raisons démocratiques de le transmettre. Ils provoquent ainsi la résistance ou « l’indignation » de ceux, qui aspirent à l’exercice démocratique du pouvoir.

De telles situations, qui ne sont pas rares, ont souvent conduit les institutions internationales et régionales à user de médiations, qui n’ont pas toujours été couronnées de succès, au point qu’il a fallu des fois, recourir à l’usage de la force, pour faire respecter le droit.

Si le contexte social, économique et politique du continent Africain continue, des années des indépendances à nos jours, de comprendre de telles zones d’ombre, il y a eu heureusement des dirigeants politiques et des régimes, qui ont fait exception, en menant des politiques économiques et sociales satisfaisantes, eu égard aux nombreuses difficultés de l’apprentissage de la démocratie.

Depuis quelques années, soit une ou deux décades, des frémissements de croissance économique, d’améliorations sociales, de démocratisation et de meilleure gouvernance ont été observés et s’observent encore. Ce qui vient de se passer dans mon pays, le Sénégal, à l’occasion des dernières élections présidentielles, ne peut qu’entretenir et conforter la foi et l’espérance d’un avenir plus radieux pour les pays du continent, avec un accompagnement de plus en plus fécond de nos sociétés, par l’Eglise.

APPORT POSSIBLE DU CONTINENT AFRICAIN

Si le Sénégal a échappé à la violence grâce à la maturité de son électorat et à la contribution des interventions de l’Eglise, ce ne fut pas le cas dans d’autres pays africains. Les difficultés ont commencé par ci par là après la cessation des conflits, quand on n’a pas su les prévenir. Comment reconstituer l’unité d’une nation, dont les membres et groupes se sont divisés, se sont opposés par la guerre ? Quelle stratégie de résolution des conflits mettre en place, afin d’assurer une paix durable qui repose à la fois sur la vérité, la justice et la réconciliation ; qui puisse garantir la démocratie et le développement, donc le vivre ensemble ; qui puisse revivifier les liens de solidarité au sein des familles, de la société dans ses différentes composantes?

La question qui se pose est donc de savoir si l’Afrique a la capacité de résister, de s’indigner. D’où peut-elle tirer l’inspiration, l’énergie nécessaire pour surmonter ses difficultés, si ce n’est de son propre fond, de ses traditions, de sa propre culture ? Le patrimoine africain de résolution des conflits peut-il assurer les conditions durables du « vivre ensemble », de la réconciliation ?

Le recours aux Commissions Vérité et Réconciliation est l’exemple qui mérite que l’on s’y attarde, comme illustration d’un recours réussi à la tradition, pour restaurer les meilleures conditions du vivre ensemble, à la suite d’un conflit.

L’expérience Sud-africaine de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation s’impose, aujourd’hui, presque naturellement, partout en Afrique, comme l’effort de vérité, de justice et de paix, là où les solidarités sont menacées. L’on doit se demander pourquoi cette adhésion au modèle Sud-africain s’impose-t-elle si facilement ? Nelson MANDELA, à la fin de l’Apartheid, alors Président de l’ANC, a dû faire preuve de beaucoup de fermeté et de volonté, pour imposer et faire admettre à son peuple, alors sceptique, qu’il était nécessaire de faire table-rase de toutes les atrocités commises durant la période de l’Apartheid, au profit de la paix. Si l’on voulait que le pays survive, il fallait nécessairement pardonner et se réconcilier. La connotation religieuse du pardon apparaît ici indissociable de la réconciliation. La Commission Vérité et Réconciliation a donc été créée, et la présidence confiée à l’Archevêque du Cap, Monseigneur Desmond TUTU. La dimension religieuse du pardon, dimension chrétienne, introduite par l’Archevêque du Cap, est apparue indispensable pour une véritable réconciliation.

Le modèle Sud-africain a été suivi, avec quelques variantes, en plusieurs pays d’Afrique, où des processus anti-démocratiques et violents avaient conduit à des traumatismes graves : par exemple en Sierra Leone, au Liberia, au Togo, en Guinée-Conakry, en Côte d’Ivoire. Si, dans le cas du Rwanda, c’est le Tribunal Pénal International, installé à Harusha, qui a été chargé de juger les principaux responsables du génocide, il est intéressant de noter que le Gouvernement Rwandais a cependant estimé utile de créer, ou plutôt d’installer à côté du TPI, pour l’accompagner, une structure puisée au plus profond de la culture du peuple Rwandais, le GACHACHA, qui donne une voie de recours au dialogue, à la rencontre entre bourreaux et victimes, et permet une réconciliation pour le futur.

Ce n’est pas un hasard, si les autorités Rwandaises ont eu recours à ce mode traditionnel de résolution des conflits. C’est parce qu’il ne s’agit pas seulement de juger, de condamner, mais aussi et surtout de pardonner et de réconcilier. Mais l’on ne peut pardonner, l’on ne peut rendre justice que si la vérité, la vérité des faits est établie et reconnue. La réconciliation est inséparable du pardon. C’est ce qu’avait compris l’Archevêque du Cap, Monseigneur Desmond TUTU. On lui a reproché d’avoir introduit une dimension spirituelle, chrétienne, dans la notion même de réconciliation. Si l’on se réfère aux traditions africaines, la dimension spirituelle ou religieuse n’est pas absente de la réconciliation. C’est ce que révèle la coutume Rwandaise du GACHACHA. Mais il demeure que tout dans nos coutumes n’est pas bon à prendre.

C’est d’une certaine façon les modèles ancestraux, tel le GACHACHA, que reprennent implicitement les Commissions Vérité et Réconciliation, dans leurs différentes variantes. C’est parce qu’elles renvoient à la culture africaine ou, si l’on préfère, parce qu’elles lui sont connaturelles, qu’elles sont adoptées presque naturellement, sans trop de réticences, par les pays africains, où elles ont été mises en place, alors que les médiations des organisations internationales ou régionales n’y sont pas toujours bien accueillies. Il semble donc y avoir une continuité entre ces expériences, qui révèle une unité culturelle des populations, non seulement de la région des Grands Lacs et de l’Afrique du Sud, mais aussi de l’ensemble des pays africains, qui ont recours à ce mode de résolution des conflits.

Les autorités d’Abidjan, par exemple, ont dénommé la Commission nationale : « Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation ». Sa mission est d’initier une réflexion collective et impartiale, sous-tendue par la volonté commune de vivre ensemble, et de déterminer de nouvelles règles de cohabitation pacifique. C’est sur la force des traditions et des cultures du pays que la Commission veut faire reposer son entreprise, qu’elle accompagne de cérémonies de purification selon la tradition. Aussi, son président s’est-il entouré, pour mener à bien sa mission, parmi les membres de sa Commission, de personnalités religieuses appartenant à l’Islam, au Christianisme et à la Coutume, des religions du Livre et des religions traditionnelles. Comme on le voit, c’est donc parce qu’elles renvoient à la culture africaine, à ses traditions, que ces Commissions sont adoptées presque naturellement par les pays, où elles ont été mises en place.

L’Afrique nous offre un autre modèle, il s’agit de Conférences Nationales. La première fois qu’elle a été expérimentée, c’était au Bénin, dans les années 1990, sous la direction de l’Archevêque de Cotonou, Monseigneur Isidore de SOUZA. Intitulée « Conférence Nationale des Forces vives », elle s’était donnée comme projet de définir un ordre nouveau, après avoir proclamé sa souveraineté et le caractère exécutoire de ses décisions, et engagé le mouvement conduisant au changement de régime : dissolution des instances « révolutionnaires », mise en place d’institutions de transition…

La décision de constituer une Conférence Nationale a été prise en une période d’instabilité très grave. En effet, en 1988-1989, le Bénin rencontrait d’énormes difficultés : crises financière, sociale et politique, aggravées par des grèves des enseignants, étudiants et élèves, grèves générales accompagnées de manifestations de rue. Un contexte de violence et de tension, et une forte pression sur le pouvoir venant de l’Eglise catholique appelant au changement, des travailleurs demandant la démission du Président de la République. La particularité de la Conférence Nationale du modèle Béninois était le dialogue entre les parties, la volonté de privilégier la réconciliation, avec pour effet d’empêcher le recours à la violence, à l’affrontement. Ce fut une expérience exceptionnelle, qui a permis une transition démocratique sans violence, et abouti à l’élection d’un nouveau Président.

Toutes ces formes de stratégies de résolution des conflits, de lutte contre la violence, initiées en Afrique et expérimentées dans plusieurs Etats, qu’il s’agisse des Conférences Nationales, des Commissions Vérité et Réconciliation, ou du GACHACHA, s’apparentent à une pratique ancestrale de la culture africaine : la palabre qui se déroulait sous l’ « arbre à palabre ». Il s’agit, autrement dit, de la prise de Parole, de la circulation de la Parole, c’est-à-dire de cette Parole qui crée la culture, qui instaure un lien, une circulation, une communication entre les hommes.

Qu’est-ce qui se joue dans la communication, qu’est ce qui circule entre les hommes ? C’est la vérité. La communication, c’est la recherche commune de la vérité. Il s’agit, en effet, d’instaurer le dialogue, de se parler, de réapprendre à se parler, en reconnaissant ses responsabilités dans les actes qui ont été commis ; il s’agit de solliciter le pardon faisant appel à l’intelligence et au cœur de l’autre. La force de la Parole, c’est de réunir, de créer les conditions de la reconnaissance mutuelle des hommes comme hommes, comme personnes humaines, sujets libres. Il s’agit donc de redécouvrir notre commune humanité, oubliée du fait des traumatismes vécus, des liens affectifs et sociaux rompus du fait des affrontements, de la haine.. Ce qui exige une véritable conversion, un retour sur soi.

Les Pères synodaux avaient donc bien raison par ailleurs de recommander aux Africains de puiser dans leurs propres traditions, pour résoudre leurs difficultés, et de ne pas ignorer ce que contiennent de valeurs les religions traditionnelles.

EVANGILE DE LA RECONCILIATION ET REDECOUVERTE DU BIEN COMMUN

L’Afrique n’a donc pas les mais vides ; elle ne vient pas les mains vides. Dans ses traditions, elle voyait et pratiquait la Réconciliation avec une dimension religieuse, que les Commissions Vérité et Réconciliation n’ont ni ignorée, ni rejetée. Alors, le Fils de Dieu fait homme pour sauver les hommes, venu pour accomplir, et non pour abolir (cf. Mt 5, 14), vient à la rencontre de l’Afrique, pour lui annoncer et lui faire vivre la Bonne Nouvelle de la plénitude de la Réconciliation, l’Evangile de la Réconciliation.

Le Christ vient confirmer à l’Afrique que la Réconciliation a sa source en Dieu : « En effet, c’est la grâce de Dieu qui nous donne un cœur nouveau et qui nous réconcilie avec lui et avec les autres. C’est le Christ qui a rétabli l’humanité dans l’amour du Père. La Réconciliation prend donc sa source dans cet amour ; elle naît de l’initiative du Père de renouer la relation avec l’humanité, relation rompue par le péché de l’homme » (Exhortation postsynodale Africae Munus n° 20).

Il vient lui annoncer que la Réconciliation, qu’il apporte, établit une double communion, la communion entre Dieu et les hommes, la communion entre les hommes. « C’est aussi la restauration des relations entre les hommes au moyen de la résolution des différends et la suppression des obstacles à leurs relations grâce à l’expérience de l’amour de Dieu » (AM n°20).

Il lui enseigne encore les moyens donnés par Dieu pour la restauration véritable et durable des liens de fraternité de la famille, qu’est et doit toujours être l’humanité. « La justice des hommes qui ne prend pas sa source dans la réconciliation par la « vérité de l’amour » (Ep. 4, 15) demeure inachevée ; elle n’est pas authentiquement justice. C’est l’amour de la vérité, - « la vérité tout entière » à laquelle l’Esprit seul peut nous conduire (cf. Jn 16,13) –, qui trace le chemin que notre justice humaine doit emprunter pour aboutir à la restauration des liens de fraternité dans la « famille humaine », communauté de paix réconciliée avec Dieu par le Christ » (AM n°18).

Enfin, le Christ vient confirmer à l’Afrique que la Réconciliation doit avoir pour base la « purification intérieure de l’homme qui constitue la condition préliminaire essentielle à l’édification de la justice et de la paix » (AM n°19). Qu’elle doit aussi avoir pour base la purification de la mémoire :

« C’est en donnant et en accueillant le pardon que les mémoires blessées des personnes ou des communautés ont pu guérir et que des familles jadis divisées ont retrouvé l’harmonie » (AM n°21).

« Pour devenir effective, cette réconciliation devra être accompagnée par un acte courageux et honnête : la recherche des responsables de ces conflits… Les victimes ont droit à la vérité et à la justice. Il est important actuellement et pour l’avenir de purifier la mémoire, afin de construire une société meilleure, où de telles tragédies ne se répètent plus. AM-n°21.

En vérité, le Christ vient accomplir la Réconciliation entrevue et tentée par les peuples Africains. La Réconciliation qu’il leur apporte, et qui vient de Dieu le Père, leur fait dépasser définitivement les divisions, les oppositions, les conflits, s’ils la comprennent, l’accueillent et la vivent comme elle est révélée. Elle leur fait rétablir les liens de fraternité et de solidarité familiales, au sein de leurs sociétés et nations. Elle produit la purification intérieure des personnes, véritable conversion qui leur permet de redécouvrir la dignité et l’égalité qui leur viennent de Dieu, ainsi que la liberté qui permet de reconnaître les responsabilités et de les assumer.

La Réconciliation donnée par le Christ produit en somme la Purification de la Mémoire, que les Evêques du Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et Madagascar ont célébrée, à Gorée au Sénégal, en octobre 2003, à la suite des Demandes de Pardon du Bienheureux Pape Jean-Paul II. Elle peut alors produire la « Renaissance de l’Homme Noir », qui lui permet de se redresser comme le Paralytique de la Piscine de Jérusalem (cf. Jn 5,8), pour prendre son destin en mains, et aller à la rencontre des autres hommes et peuples, non pas les mains vides, mais avec les richesses et valeurs de sa culture, comme l’y exhortent les Pères du deuxième Synode Africain, dans leur Message final.

Nous voyons alors comment l’Evangile de la Réconciliation conduit à la redécouverte du Bien commun, qui ne peut être atteint que dans un contexte, où sont reconnus la liberté et les droits inaliénables de la personne, où sont respectés les droits de l’homme, de « l’homme intégral », dans un monde de justice et de paix, un monde où Dieu règne, dans un Etat de droit ou démocratique.

L’on comprend ainsi que la démocratie ne doit pas être considérée uniquement par rapport au fichier électoral, au choix du régime, mais aussi et en même temps par rapport aux conditions sociales d’existence des citoyens. Elle devra garantir l’épanouissement total de chaque personne. Par là, elle implique la notion de Bien commun. Là est l’enjeu.

Qu’est-ce alors que le Bien commun ?

De la dignité, de l'unité et de l'égalité de toutes les personnes découle avant tout le principe du Bien commun, auquel tout aspect de la vie sociale doit se référer pour trouver une plénitude de sens.

Par Bien commun on entend: « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée ».

Le Bien commun ne consiste pas dans la simple somme des biens particuliers de chaque sujet du corps social. Étant à tous et à chacun, il est et demeure commun, car indivisible impossible à l'atteindre, à accroître et à conserver autrement qu'ensemble. On peut alors ajouter que la société qui, à tous les niveaux, désire véritablement demeurer au service de l'être humain, est celle qui se fixe le Bien commun pour objectif prioritaire, dans la mesure où c'est un bien appartenant à tous les hommes et à tout l'homme.

Le développement intégral est alors ce qui fait le lien entre la démocratie et le Bien commun. Le « développement intégral » comme nous l’enseigne l’encyclique Caritas in Veritate, exige de ne pas « voir dans l’autre que l’autre », mais de le découvrir vraiment et de développer un amour qui « devienne soin de l’autre pour l’autre ». Cette attention à l’autre nous est enseignée dans les Béatitudes. Seule, en effet, la rencontre de Dieu permet de reconnaître en l’autre l’image de Dieu.

CONCLUSION : « LEVE-TOI, PRENDS TON DESTIN EN MAIN, ET MARCHE »

Comment ne pas reprendre aujourd’hui cette forte exhortation adressée à l’Afrique par les Pères de la deuxième Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques ? Elle a été confirmée par le Pape Benoît XVI dans son Exhortation postsynodale : « L’accueil de Jésus offre à l’Afrique une guérison plus efficace et plus profonde que toute autre. Comme l’apôtre Pierre l’a déclaré dans les Actes des Apôtres (3,6), je redis que ce n’est ni d’or, ni d’argent que l’Afrique a d’abord besoin ; elle désire se mettre debout comme l’homme de la piscine de Bethesda ; elle désire avoir confiance en elle-même, en sa dignité de peuple aimé par son Dieu » (AM n°149).

Avec le Saint Père, nous ne pouvons qu’appeler l’Afrique et les Africains à l’espérance (cf. AM n° 72), appeler les Eglises d’Afrique et leurs membres à la proclamation de l’Evangile de la Réconciliation, à se mettre généreusement et fidèlement « au service de la Réconciliation, de la Justice et de la Paix », dans les différents pays du continent. Alors peut grandir en nous l’espérance d’accueillir, dans les temps qui viennent, le don de Dieu d’une Afrique réconciliée avec elle-même, et offrant à ses fils et filles les conditions d’un développement responsable, solidaire et intégral.

+ Théodore Adrien Cardinal SARR

Archevêque de Dakar