Croatie : L’après Taizé

Entretien avec le dominicain Slavko Sliskovic

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ROME, Mercredi 10 janvier 2007 (ZENIT.org) – Du 28 décembre au 1er janvier 2007, quelque 40.000 jeunes ont participé au pèlerinage annuel organisé par la communauté œcuménique de Taizé. Cette année, la rencontre a eu lieu à Zagreb, en Croatie.



Le choix de la ville de Zagreb, marquée par des années de conflit est le signe que ces rencontres sont plus que d’habitude un signe d’espérance et de réconciliation entre les peuples et les Eglises. Après les années sombres du communisme et les conflits qui ont suivi l’indépendance du pays, comment la situation de l’Eglise catholique évolue-t-elle en Croatie ? Radio Vatican l’a demandé au père Slavko Sliskovic, dominicain, professeur de théologie à l’Université de Zagreb.

Radio Vatican : Après les épreuves des décennies passées, comment l’Eglise locale évolue-t-elle ?

P. Sliskovic : L’Eglise en Croatie, depuis la guerre mondiale jusqu’à la fin du XXème siècle, a connu le système totalitaire. Après la guerre, elle a connu une période difficile en ce qui concerne le niveau de vie. Elle était confrontée, il n’y a pas si longtemps encore, à des situations sociales très difficiles. L’engagement de l’Eglise sur le plan social, éducatif, scientifique, est très récent. Et aujourd’hui l’Eglise du silence se transforme en une église libre, dans une société libre.

Radio Vatican : Est-ce que l’Eglise catholique, qui a eu un poids particulièrement fort dans l’histoire de la Croatie, a toujours ce même poids ?

P. Sliskovic : A travers les époques, l’Eglise était la seule alternative au système totalitaire. Raison pour laquelle elle avait un rôle social très important. Elle représentait une verticale morale. Avec le nouveau système, la situation change. Mais c’est un processus qui est long dans la mentalité des hommes de l’Eglise. Et ceux qui ne sont pas liés à l’Eglise, lui reprochent chaque activité qui dépasse le domaine de la prière. Bien que la plupart des Croates se déclarent catholiques, il semble que l’influence de l’Eglise dans la société est plus faible qu’avant. De nombreux exemples sont là pour le prouver, comme l’ouverture des magasins le dimanche. La structure ecclésiastique a réclamé plusieurs fois la défense législative de travailler le dimanche mais cela ne réussit pas. Il se peut aussi que cette baisse d’influence de l’Eglise dans la société soit due à la situation financière. L’Etat est obligé de verser à l’Eglise une certaine somme pour compenser la perte des biens ecclésiastiques confisqués autrefois, et les moyens utilisés pour la distribution n’étant pas vraiment transparents, cela renforce encore plus cette impression.

Radio Vatican : Dans quels domaines – faisant partie de ses priorités pastorales, de ses défis aujourd’hui – l’Eglise est-elle particulièrement présente dans la société ?

P. Sliskovic : Dans la société croate, l’Eglise est bien présente dans les écoles, dans les facultés, dans les médias. Les universités publiques comptent trois facultés théologiques d’où sort chaque année une centaine de théologiens laïcs diplômés qui ne travaillent pas seulement au catéchisme mais aussi dans les médias, dans les différentes institutions sociales, dans la science. L’engagement social de l’Eglise est grand : les enfants abandonnés, les malades, les personnes âgées. On est en train aussi de constituer l’université catholique à Zagreb. Les possibilités sont plus grandes, bien sûre.

Radio Vatican : En Croatie, une liberté réelle existe pour les différentes confessions, mais les épreuves des décennies passées ont conduit à une persistance des tensions entre les communautés. Est-ce que la situation a évolué sur ce plan-là ? Est-ce que les chrétiens sont plus unis entre eux ?

P. Sliskovic : Sur notre territoire, quand on parle de catholicisme et d’orthodoxie, c’est encore chargé de questions nationales, car on a lié le catholicisme au croatisme et l’orthodoxie au serbisme. La religion est devenue le signe national. Alors le communisme dépasse les frontières. Malheureusement, les rapports entre croates et serbes ont été gâtés pendant l’agression serbe en Croatie. La situation est différente d’un endroit à l’autre : il est plus difficile d’établir de bonnes relations entre les gens qui habitent Bukovar, par exemple, qui a été complètement détruite pendant la guerre, qu’à Zagreb. Mais on perçoit quand même des progrès au plan œcuménique. La semaine de prière pour l’unité des chrétiens est organisée partout en Croatie. Les rencontres entre chefs d’Eglise ont lieu régulièrement. Il faut aussi mentionner les bonnes relations avec les orthodoxes d’autres nations, comme les macédoniens ou les bulgares qui se servent des Eglises catholiques en Croatie pour des besoins de service. Et tout marche très bien.

Radio Vatican : On connaît les liens privilégiés que le pape Jean Paul II avait avec les fidèles de Croatie. En quoi ces liens ont-ils servi de moteur à cette bonne évolution de l’Eglise locale. Et que reste-t-il de la mémoire de Jean Paul II ?

P. Sliskovic : Tous les fidèles croates et les autres citoyens gardent le pape Jean Paul II dans leur bon souvenir. Par son autorité morale, il a eu de l’influence sur la communauté internationale. Avant d’autres pays, le Vatican a reconnu l’indépendance de la République de Croatie. Toutes ses visites ont été marquées par de grandes rencontres de pèlerins, prêts à écouter des mots que personne d’autres n’aurait osé prononcer. Pendant la guerre, le pape a invité à la réconciliation, au pardon. Il a donné la future orientation de l’Eglise en Croatie. Bien sûr, il ne faut pas oublier la béatification du cardinal Stepinac qui n’était pas seulement un adversaire du communisme, mais de n’importe quel système totalitaire. C’est un grand héritage pour la Croatie, un héritage qui lui permet de se battre pour les principes des droits de l’homme et pour la dignité humaine.

Radio Vatican : Candidat reconnu à l’entrée dans l’Europe depuis 2004, la Croatie a cependant entrepris un chemin difficile… marquée par des reproches sur certains sujets .. concernant par exemple la poursuite des criminels de guerre… des sujets où l’Eglise, qui a toujours incarné la conscience croate, n’a pas été épargnée. Qu’en est-il aujourd’hui ?

P. Sliskovic : En réalité, l’Eglise n’était pas directement liée au scandale des suspects pour crimes de guerre. Mais il y a des gens qui l’ont liée à cela. Or le temps a montré qu’ils avaient tort. Pas un seul suspect n’a été caché dans les institutions de l’Eglise comme on essayait de lui imputer. Mais l’Eglise, dans sa bataille pour la dignité de l’homme, gênera toujours ceux qui essaient de juger un aspect politique qui ne reconnaisse aucun droit aux gens qui ont passé plusieurs années en prison, comme les suspects. Concernant la candidature de la Croatie à l’entrée dans l’UE, on espère que la décision sera prise bientôt. L’Eglise est l’un des plus grands défenseurs de cette entrée. Le cardinal Boznic, est lui-même très engagé dans de nombreuses institutions européennes, tandis que l’Eglise essaie de diminuer l’euro-scepticisme dans le pays qui est souvent provoqué par de grandes pressions sur notre pays de la part de différentes institutions européennes et internationales et par différentes mesures qui déterminent cette candidature.