Cuba: Après le silence sur Dieu, un printemps de la foi

Entretien avec l'archevêque de La Havane le card. Ortega

| 1724 clics

ROME, mardi 20 décembre 2011 (ZENIT.org) – Après un long silence sur Dieu, on assiste, à Cuba, à un « printemps de la foi », fait observer le cardinal Ortega, notamment grâce à un « élargissement de la liberté religieuse ».

Lorsque le pape Benoît XVI a confirmé, le 12 décembre, en la basilique Saint-Pierre, sa seconde visite en Amérique latine, au Mexique et dans son pays, Cuba, le cardinal Jaime Lucas Ortega y Alamino, archevêque de La Havane, se trouvait dans les premiers rangs.

La "Perle des Caraïbes", comme on appelle d’habitude l’île de Cuba, est revenue sur le devant de la scène internationale dans les media, suscitant commentaires des sociologues, des politologues et d’experts. Mais qui mieux que l’archevêque cubain peut comprendre ce que comportera cette visite de Benoît XVI? Réponses du cardinal Ortega y Alamino pour les lecteurs de ZENIT.

Zenit - Eminence, Noël approche, à Cuba on ne le fêtait pas. Quelque chose a-t-il changé depuis la visite de Jean-Paul II?

Card. Ortega - Oui, beaucoup de choses ont changé après le voyage de Jean-Paul II. Par exemple, maintenant, Noël est célébré et c’est devenu un jour férié. Par ailleurs, les missionnaires, qu’ils soient civils ou religieux, ont l’autorisation d’entrer, et l’on assiste à une vraie renaissance de la vie et de la communauté catholiques. Dans la vie de l’Eglise à Cuba, on voit qu’il y a un avant et un après Jean-Paul II.

De qui est venue l’invitation adressée au pape Benoît XVI?

L’invitation au pape a été faite juste au début de son pontificat et renouvelée par le président le jour où il a pris la présidence du comité de la nation. A ce moment-là le cardinal Tarcisio Bertone était en visite à la Havane.

Les séminaires, les vocations : quelle est la situation?

Après la visite du pape, les vocations se sont multipliées, en particulier les vocations sacerdotales. Aujourd’hui, nous sommes environ 360 alors qu’avant nous étions 200. La vie de l’Eglise aussi a grandi. La participation au culte à Cuba n’était pas un problème, mais il n’y avait pas de liberté dans les expressions et les manifestations publiques de la foi.

Les gens apprécient-ils les manifestations religieuses publiques?

Maintenant, la pérégrination de Notre Dame de la Charité est une habitude. Je crois qu’elle est un paradigme de comment doit être la nouvelle évangélisation, car elle génère un vrai parcours missionnaire public, avec des milliers de personnes qui se réunissent dans les champs et dans les villes. Le point d’orgue de ce pèlerinage aura lieu à La Havane.

Le nombre de personnes qui participent et leur profonde ferveur sont extraordinaires. Au passage de la Vierge dans les rues, les hommes s’agenouillent sur le macadam, les gens prennent des photos de la vierge avec leurs téléphones portables et font le signe de la croix, applaudissent spontanément, et l’on entend des cris de joie. Il y a un vrai esprit de piété catholique, et les Cubains vivent dans leurs cœurs une grande délivrance.

On peut donc dire que la foi religieuse est en croissance?

Un journaliste nous a demandé, il y a quelques jours, si la foi des Cubains avait grandi, vu que les athlètes remercient Dieu quand ils remportent une compétition, ou font le signe de la croix avant un événement sportif. En réalité, ce n’est pas que la foi ait grandi, mais elle se manifeste et en cela, il serait juste de dire qu’il y a un élargissement de la liberté religieuse. On peut faire des manifestations qui, autrefois, étaient considérées comme « non appropriées » pour l’époque dans laquelle on vivait.

Vous allez fêter l’année jubilaire de la Vierge de la Charité?

Les évêques sont en train d’annoncer l’année jubilaire. En effet, en 2012, cela fera 400 ans que l’image de la Vierge de la Charité aura été trouvée, dans le nord de Cuba. Nous avons dit dans une lettre que nous assistons à un printemps de la foi. Le mot printemps est le mot qui convient, car c’est comme une éclosion de fleurs à la fin de l’hiver. Les bourgeons s’ouvrent, et ces bourgeons sont le fruit de quelque chose qui a été semé.

Les effets que pourrait avoir l’esprit de consommation suscitent-t-ils de l’inquiétude?

Il existe déjà un certain esprit de consommation à Cuba. Il est impossible que dans le monde d’aujourd’hui les gens n’imitent pas les comportements de la société mondialisée dans laquelle nous vivons.

Je suis impressionné de voir que dans les rues, quand la Madone passe, les personnes peuvent photographier avec leurs portables ou avec un bon appareil photo.

Il y a un esprit de consommation dans la mesure où il améliore la situation économique et que ceux qui sont dans le besoin reçoivent des aides économique des Etats-Unis. Ce n’est certes pas l’esprit de consommation effréné des pays riches. La tendance existe et elle est toujours un risque. Cela pourrait un jour réduire les valeurs sociales qui existent à Cuba. Parfois les restrictions économiques engendrent en effet des valeurs comme la solidarité, l’attention aux autres, l’attention au bien commun.

Je crois qu’il existe en cela un côté inévitable dont on peut cependant atténuer les effets négatifs en pratiquant une foi plus active, des valeurs et des vertus chrétiennes.

Donc l’Eglise ne programme rien en prévision de la situation future de Cuba?

Non, notre intention n’est certainement pas de faire des conjonctures sur l’avenir. Le pape demande une nouvelle évangélisation. A Aparecida j’ai dit : Nous devons commencer cette nouvelle évangélisation avec une grande vision continentale. Nous avons commencé, il y a 15 mois, et sommes au beau milieu de la partie plus dynamique du parcours, avec l’objectif d’unir et concentrer la population à la Havane le 30 décembre.

Qu’attendent les gens du voyage de Benoît XVI?

Le peuple a vécu la visite de Jean-Paul II comme une espèce de grande bénédiction pour tout le peuple, et pour chacun. Un jour Jean-Paul II au Pérou a dit: « Je crois qu’en Amérique latine, il existe un huitième sacrement, la bénédiction ». Nous en avons fait l’incroyable expérience, on se fatigue le bras à force de bénir, de tant bénir, ce sont des milliers de personnes.
Quand le pape donne sa bénédiction aux personnes, il transmet cette paix spirituelle, fait sentir aux personnes qu’elles sont dans les mains de Dieu. C’est ça que les gens désirent. Qu’est-ce que vous voulez que la Vierge vous apporte ? « La paix » répondent-ils.

Ils désirent donc la bénédiction du pape?

Les gens attendent la présence du pape comme le prolongement surnaturel de la visite à la Vierge. Le pape représente un envoyé de Dieu. La foi du peuple, très souvent, nous étonne. Les gens attendent d’être conduits vers le sacré, de voir des espaces projetés vers l’infini et l’éternité, veulent se libérer des préoccupations de la vie quotidienne.

Quelles relations avez-vous avec les athées, avec les personnes idéologisées?

Je trouve fabuleuse l’indication du pape pour le « Parvis des gentils ». Le pape Benoît XVI a dit : « Il vaut mieux quelqu’un en sérieuse recherche de Dieu plutôt qu’un autre qui affirme qu’il existe un Dieu, mais qui vit de manière indifférente et froide comme s’il n’y en avait pas ».

Propos recueillis par H. Sergio Mora
Traduction d’Isabelle Cousturié