Culture et Nouvelle évangélisation, par le card. Paul Poupard

Jubilé sacerdotal et épiscopal du "ministre de la culture" de Jean-Paul II

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CITE DU VATICAN, Dimanche 4 juillet 2004 (ZENIT.org) – Le "Ministre de la Culture" de Jean-Paul II, le cardinal Paul Poupard, président du conseil pontifical de la Culture, explique dans cet entretien à Zenit la vocation de ce dicastère voulu par le pape Wojtyla, au moment où le cardinal vient de célébrer son double jubilé sacerdotal et épiscopal à Sainte-Marie du Transtévère. Le travail du dicastère de la Culture dans la Nouvelle Evangélisation.



Zenit: Eminence, vous venez de célébrer, sous le regard bienveillant des mosaïques de Sainte-Marie du Transtévère, un double jubilé, le jubilé d'or de votre ordination sacerdotale et le jubilé d'argent de votre consécration épiscopale : comment vivre son sacerdoce et son ministère épiscopal dans cette position unique qui est la vôtre de Ministre de la Culture de Jean-Paul II, du pontificat !?

Card. Poupard: Les voies de Dieu sont mystérieuses, qui m’ont conduit de manière totalement imprévue de mon Anjou natal à Paris et à Rome. Ministre de la culture du pape Jean-Paul II, je vis mon ministère de prêtre et d’évêque en témoignant de l’amour de Jésus, fils de Dieu et de la Bienheureuse Vierge Marie, dans le dialogue avec tous les hommes de bonne volonté, y compris les non-croyants au cœur des cultures, en communion avec toutes les Églises locales.

Quelle joie de célébrer mon double Jubilé d’or sacerdotal et d’argent épiscopal en cette Basilique Sainte Marie du Transtévère aux mosaïques ruisselantes de la Beauté des Prophètes et de Marie, la douce mère de Jésus, avec la participation merveilleuse d’une vingtaine de cardinaux, davantage encore d’évêques et quelque quatre-vingts prêtres, tant d’Ambassadeurs d’Afrique et d’Asie, d’Amérique et d’Europe d’Est en Ouest, et de tant d’amis, où les gens de ma famille et de mon village angevin paysan et vigneron côtoyaient les universitaires parisiens et des hommes des femmes de culture du monde entier.

Le Conseil Pontifical de la Culture que le pape Jean-Paul II m’a demandé de créer au début de son fécond pontificat est un dicastère immédiatement "relié" à la Nouvelle évangélisation : un dicastère de témoignage et non de pouvoir. Je n’ai d’autre pouvoir que celui de la force de la vérité et de l’espérance chrétienne. J’exerce au nom du Saint-Père, c’est-à-dire dans un lien mystérieux avec la mission sacerdotale et épiscopale de St Pierre, le munus docendi, la charge d’enseigner de l’évêque, certes sans "peuple" immédiat, mais en rayonnant sur le monde entier. Répondre à cette vocation au cœur du monde d’aujourd’hui – ce à quoi travaille le Conseil Pontifical de la Culture – n’est-ce pas exercer de manière merveilleuse le ministère pastoral du prêtre et de l’Évêque ?

Zenit : Le pape Jean-Paul II vous a nommé Président du conseil Pontifical de la Culture dès sa fondation. Quel projet le Saint-Père avait-il ? Quelle part avait dans ce choix le fait que vous êtes fils de la France ?

Card. Poupard: Le projet du S.Père était très clair, et n’a jamais varié : l’évangélisation des cultures, des différents secteurs de la culture, et la réponse de l’Église au défi de la non-croyance et de l’indifférence, par l’inculturation de l’Évangile. Le Saint-Père aime la France et, dans la lignée de ses prédécesseurs, croit en la vocation de la France comme Fille aînée de l’Église, même si elle est bien infidèle ces derniers temps.

Zenit : Vous avez vécu le concile Vatican II et puis sa mise en oeuvre pas à pas par les "papes du concile" et Jean-Paul II a convoqué, à l'occasion du Grand Jubilé un congrès pour faire le "bilan" de la mise en oeuvre du concile. Quelle a été la place de la Culture dans ce bilan ? Ad extra, mais aussi ad intra : est-ce qu'on peut dire que le "renouveau conciliaire" a été la matrice d'une nouvelle culture aussi à l'intérieur de l'Eglise ?

Card. Poupard: Le Concile a voulu répondre au défi de la culture : l’Église dans le monde de ce temps ne peut rester dans une bulle, totalement ignorante de la vie des hommes. Il a bénéficié de l’influence du pape Paul VI qui fut, au sens moderne du mot, un pape de grande culture, connaissant la personne humaine en profondeur et convaincu de l’immense patrimoine humaniste chrétien confié à l’Église pour le service de l’homme… Devant la Conférence générale des Nations Unies, Paul VI qualifiait l’Église d’"experte en humanité".

Le Concile a aussi pu compter sur des hommes de foi, comme le futur pape Jean-Paul II, qui avaient saisi avec beaucoup d’anticipation la dimension culturelle de la personne humaine, des sociétés et de l’Église elle-même.

La diversité culturelle est une réalité qui s’impose à toutes les instances sociales, culturelles, religieuses ou politiques. Elle explique la diversité des situations de la culture à l’intérieur de l’Église et la variété des prises de conscience comme des initiatives pastorales en ce domaine.

Dans le sillage du Concile, l’Église a davantage pris conscience de la dimension anthropologique de la culture. Toutefois, cette prise de conscience s’effectue à des rythmes différents, et la nature même de la culture implique, exige une prise en compte de ces rythmes.

L’Église obéit toujours au conserver et rénover. Quand je compare le Saint-Siège entre mon arrivée, voici plus de quarante ans, et aujourd’hui, je vois bien des choses qui n’ont pas changé et, en même temps, je constate un tel développement ! C’est une œuvre de longue haleine, comme je l’explique dans mon livre "Découvrir le Concile Vatican II" (Salvator, 2004).

Zenit : Vous avez été la cheville ouvrière du dossier Galilée, et de sa réhabilitation : comment avez-vous procédé, et quelles ont été les conclusions de ce travail à la fois théologique, historique et scientifique ?

Card. Poupard: Ce fut un long et grand travail, articulé en quatre groupes : historique, scientifique, biblique, culturel. Une seule préoccupation, établir la pleine vérité, y compris des torts, de quelque côté qu’il soit, à partir de trois questions simples : que s’est-il passé ? Pourquoi ? Comment ?
J’ai présenté les conclusions de ce travail exigeant entrepris à la demande de Jean-Paul II le 10 novembre 1979, dans une séance solennelle de l’Académie Pontificale des Sciences, en présence du Pape, du Sacré Collège et du Corps diplomatique, dans la Salle Royale au Vatican, le 31 octobre 1992.
Pour l’essentiel, les juges de Galilée, incapables de dissocier la foi d’une cosmologie millénaire, crurent bien à tort que l’adoption de la théorie de Copernic, par ailleurs non encore scientifiquement prouvée, était de nature à ébranler la foi et qu’il était de leur devoir d’en prohiber l’enseignement. Cette erreur les a conduits à deux mesures disciplinaires dont Galilée eut beaucoup à souffrir.

Le Saint-Père, en me répondant, a assumé ces conclusions, reconnaissant loyalement cette erreur et les torts du Saint-Siège de l’époque, et aussi la nécessité pour la théologie, comme pour la science, de la limite de ses propres compétences, et du devoir de respecter les compétences des autres disciplines. Il est d’autres formes de savoir que les sciences exactes. La foi n’est pas plus le produit de la science que son antidote. La Bible ne nous enseigne pas comment va le Ciel, mais comment aller au Ciel !

Zenit : Le jubilé des scientifiques, organisé par votre dicastère, a eu un rayonnement mondial, au-delà des frontières visibles de l'Eglise : une réconciliation entre science et foi ?

Card. Poupard: Une réconciliation entre certains scientifiques, bien sûr, et la foi, plus qu’entre science et foi… La science et la foi sont deux formes du savoir qui exercent une grande influence sur le monde en pleine transformation sociale et culturelle. Le Saint-Père le soulignait à l’occasion de ce magnifique jubilé. Il est alors apparu urgent de réfléchir sur les implications éthiques de la recherche scientifique, spécialement dans les domaines si sensibles de la recherche biomédicale. C’est, bien souvent, l’humanité elle-même qui est en jeu dans les implications des recherches scientifiques : d’où l’urgence d’un renouvellement de l’alliance entre science et conscience, pour l’édification d’une société authentiquement humaine, au service de l’homme, de tous les hommes.

Ce qui me donne à penser, c’est que malgré le magnifique travail que vous avez mentionné sur L’Affaire Galilée, des idées préconçues demeurent dans les mentalités… le mythe Galilée n’est plus aussi destructeur, mais persiste. Comme tous les faits culturels, c’est la longue durée, comme disait Fernand Brandel.

Il y a eu une suite au Jubilé des scientifiques : le projet STOQ – Science, théologie et quête ontologique – pour former des théologiens compétents en sciences, avec le soutien de la Fondation Templeton, de nombreux Colloques, et, je le constate, une mentalité générale qui change sur le nécessaire dialogue entre ces deux mondes trop étrangers l’un à l’autre. Je viens de présider à Ljubljana, à l’Académie Slovène des Sciences et des Arts, un Colloque sur "Science et Foi", qui a conclu à une commune responsabilité éthique des scientifiques et des croyants, dans un climat d’écoute et de respect réciproque entre tous les participants venus de divers pays d’Europe et du Conseil de l’Europe.

Zenit : La question Galilée, l'Inquisition, comme les Croisades, l'Evangélisation de l'Amérique du Sud, les guerres de religion, l'attitude des hiérarchies catholiques pendant la seconde guerre mondiale : autant de "points chauds" de l'histoire de l'Eglise dont s'empare, à partir d'un dossier souvent aussi sommaire qu'accablant, l'opinion publique, comme autant d'arguments pour rejeter sinon l'Evangile, du moins l'Eglise catholique. Or Jean-Paul II a voulu que le Jubilé soit une occasion de purification de la mémoire, d'examen des dossiers et de demande de pardon. Mais le grand public qui a vu le geste, impressionnant, et sans précédent, et cependant ignorant les dossiers demeure sur ses impressions. Comment sortir des malentendus ?

Card. Poupard: Vous posez une avalanche de questions sympathiques. Il faut un livre pour y répondre ! Je viens de le publier sous le titre : "Où est-il ton Dieu ? La foi chrétienne au défi de l’indifférence religieuse" (Salvator, 2004). Vous savez, saint Thomas déjà disait avec un grand bon sens : personne ne croirait, s’il n’avait pas de bonnes et de solides raisons de croire. C’est exactement la raison d’être de l’apologétique, bien décrite par l’apôtre Pierre dans sa Lettre aux chrétiens de Rome : "Sachez rendre compte, et toujours avec douceur et respect, de l’espérance qui vous anime". C’est la devise même du Conseil Pontifical de la Culture. Il est urgent, à mon sens, de retrouver une apologétique pertinente face aux défis de la culture dominante, et pour les pasteurs d’insister sur les fondements historiques de la foi, un des points très attaqués, voire faussés, notamment par les médias.

Zenit : La récente assemblée plénière de votre dicastère a identifié comme l'un des défis majeurs de l'Occident l'indifférence religieuse. Mais votre dicastère vient aussi de participer à une rencontre inter-dicastérielle sur la nouvelle religiosité du New Age. Entre indifférence et religiosité, quel est votre diagnostic ? Vos réponses ?

Card. Poupard: La nouvelle religiosité, c’est la religion du "moi", d’un Dieu sans visage et qui ne demande pas la conversion, comme Jésus dans l’Évangile. Bien qu’apparemment diamétralement opposés, New Age et nouvelle religiosité convergent dans le primat du "moi" : chacun construit sa "religion" à partir de ses propres désirs, puisant dans le vaste supermarché des croyances les éléments qui lui conviennent, de préférence interchangeables. L’indifférence est aussi liée à la "distraction" volontaire : ne pas se poser les vraies questions pour "rester tranquille".

Propos recueillis par Anita Bourdin
(à suivre)