Dialogue interreligieux : Benoît XVI passe du dialogue des gestes à la confrontation intellectuelle

Entretien avec Ilaria Morali, théologienne catholique

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ROME, Mercredi 29 novembre 2006 (ZENIT.org) – Chaque année, Ilaria Morali, théologienne catholique, participe à des rencontres de dialogue interreligieux en Turquie au cours desquelles elle explique les bases du christianisme à ses collègues et à des étudiants musulmans.



Dans cet entretien accordé à Zenit, elle commente les points de confrontation avec les intellectuels musulmans sur la foi et le dialogue interreligieux.

Ilaria Morali enseigne la théologie dogmatique aux Facultés de théologie et de missiologie de l’Université pontificale grégorienne, à Rome, et participe à la promotion du dialogue interreligieux en Turquie aux côtés du père Maurice Borrmanns, islamologue. Elle entretient des relations scientifiques fructueuses avec des professeurs de théologie islamique de Konya, Samsun et Istanbul.

Zenit : Vous rentrez de Turquie : dans le milieu intellectuel que vous avez côtoyé, quel était le climat à l’égard de la visite du pape ?

I. Morali : Les nouvelles diffusées ces derniers jours montrent qu’il existe des difficultés objectives, surtout parmi le peuple et les mouvements plus radicaux.

Il est évident que la vague médiatique provoquée par le discours de Ratisbonne a contribué à ce climat : elle a soulevé à son tour une vague émotionnelle, avant que le sens des paroles du Saint-Père ne soit clarifié ou que l’on ait eu le temps d’en reprendre le contenu. Et cette vague émotionnelle a également touché les milieux intellectuels peut-être pas encore très habitués au nouveau style de pontificat inauguré par Benoît XVI.

Au cours de mes entretiens, j’ai cependant pu constater qu’au-delà d’une apparente méfiance, il existe un grand intérêt pour ce pape : il a provoqué un saut de qualité positif dans le dialogue islamo-chrétien, en montrant que la confrontation, si elle veut être vraie, ne doit pas craindre d’aborder également des points controversés ou qui dérangent, de la part des deux parties.

Zenit : Benoît XVI a-t-il institué une nouvelle manière de dialoguer avec l’islam ?

I. Morali : Selon ce que j’ai eu l’occasion de percevoir à Istanbul en parlant avec quelques collègues musulmans, je me suis rendue compte qu’ils n’imaginaient pas qu’il puisse exister une autre manière de dialoguer que celle de Jean-Paul II. Ils pensaient que c’était le seul registre possible pour une communication, alors qu’il fallait faire un pas pour une plus grande maturation de la confrontation.

Et ce pas, comme toute nouveauté, a comporté un réajustement des équilibres et la création de nouvelles conditions pour déplacer le dialogue des gestes vers une confrontation intellectuelle, vivante et difficile, en allant au cœur des problèmes et en impliquant plus directement le monde des intellectuels modérés, en leur donnant une opportunité extraordinaire de sortir de l’ombre et de participer avec plus de courage à la confrontation.

Au cours de notre rencontre, un collègue musulman a affirmé, à juste titre devant l’assemblée que le terme « dialogue » est désormais une expression qui a perdu sa valeur, qui est utilisée mal à propos. En effet, on a totalement perdu le sens de ce que l’Eglise catholique avec Paul VI a voulu dire et faire lorsqu’il en a parlé pour la première fois dans Ecclesiam Suam. Et je trouve que l’affirmation de mon collègue est exacte : de nombreux catholiques ont perdu le sens exact que le Magistère attribue au dialogue et en ont réduit la valeur en pensant et en laissant penser également aux musulmans que celui-ci devait essentiellement s’exprimer par des gestes d’amitié et de solidarité, en évitant une confrontation sereine mais difficile, également sur des points douloureux.

Mais le dialogue peut-il être réduit à des thèmes théologiques et des points « douloureux » ?

I. Morali : Le dialogue ne s’improvise pas et c’est une erreur de le concevoir de manière abstraite, comme l’on pense très souvent, comme « dialogue entre les religions ».

En réalité il s’agit d’un dialogue entre personnes individuelles, entre petits groupes : de même que toute dynamique interpersonnelle implique une progression, une croissance, la rencontre entre membres de religions différentes se fait à travers un chemin et des étapes courageuses.

Par conséquent, je suis convaincue, et je l’ai dit à quelques amis musulmans d’Istanbul, que grâce à cette visite du pape, non seulement ils connaîtront un nouveau visage du pontificat mais l’approche inédite de Benoît XVI les conduira à s’engager beaucoup plus profondément qu’avant dans la confrontation et dans la réflexion.

Zenit : Comment avez-vous perçu la situation des chrétiens en Turquie ?

I. Morali : J’ai effectivement perçu une grande souffrance, en partie due aux discriminations et persécutions subies dans un passé récent, et en partie liée à la situation de dispersion et d’éclatement des communautés chrétiennes elles-mêmes.

L’assassinat de Don Santoro est assurément le signe qu’il existe des dangers objectifs auxquels sont exposées surtout les personnes les plus engagées. L’islam turc, comme une personne me le faisait remarquer, n’est pas seulement celui des grandes villes comme Istanbul qui ressemble toujours davantage à une métropole occidentale, mais aussi celui des campagnes isolées, des petits villages, des formations extrémistes.

Nous simplifions trop souvent, en pensant que l’islam est une réalité homogène, mais comme je l’ai constaté à travers la confrontation avec mes amis turcs, ils reconnaissent eux-mêmes qu’en Turquie l’islam se compose de plusieurs réalités.

D’autre part, des colloques comme ceux d’Istanbul précisément, qui se tiennent sous l’égide de la Marmara University d’Istanbul, montrent un changement de climat.

Je voudrais citer trois exemples pour confirmer ce que je viens de dire : l’an dernier, j’ai été invitée à visiter le Centre d’études islamiques d’Istanbul, en particulier la bibliothèque. Eh bien, mes amis turcs m’ont montré avec une juste fierté, le secteur qu’ils ont consacré à des ouvrages chrétiens. Ils l’ont aménagé intentionnellement pour donner la possibilité aux étudiants musulmans de puiser directement aux sources chrétiennes pour connaître notre tradition de foi et notre histoire.

J’ai passé le rayonnage en revue et je me suis rendue compte du soin qu’ils avaient mis pour choisir ces livres. Ils m’ont cependant confié la difficulté de se procurer auprès des maisons d’édition catholiques, des livres véritablement fiables qui donnent une vision objective de la doctrine et de l’histoire chrétienne. Je leur ai donné raison, constatant le manque de qualité de certaines publications éditées par les maisons d’édition catholiques beaucoup plus disposées à publier des ouvrages de théologie relativiste que de saine théologie catholique.

Je sais qu’un collègue musulman a traduit en turc l’encyclique Fides et Radio et s’est chargé de la publication. Cette initiative ne servira pas seulement aux étudiants de théologie comparée, mais également aux chrétiens qui n’ont certainement pas les moyens et les forces pour entreprendre de telles initiatives.

Zenit : Comment vivez-vous le rapprochement avec les musulmans turcs ?

I. Morali : Comme théologienne dogmatique, j’aurais envie de dire aux chrétiens qui voudraient s’aventurer dans le dialogue interreligieux, que la condition nécessaire pour une confrontation à ce niveau est d’éviter toute improvisation.

En ce qui me concerne, par exemple, je ne suis pas une islamologue et mes interlocuteurs le savent, si bien que dans mes exposés je présente simplement la doctrine catholique en laissant ensuite au père Maurice Borrmanns le soin de traiter les implications d’ordre islamologique.

Mes interventions sont appréciées parce que je parle avec une très grande franchise de ma foi sans attendre de mes interlocuteurs qu’ils soient d’accord avec moi.

Les rencontres d’Istanbul exigent de chacun des participants une longue préparation. Pour ma part, je travaille en consultant souvent le père Borrmanns de façon à élaborer mes interventions dans une perspective la plus intéressante possible pour mes interlocuteurs. Très souvent, mes conférences constituent la base d’une confrontation que le père Borrmanns, avec ses grandes compétences, souligne en établissant des comparaisons et des parallèles ou, par exemple, en citant des auteurs.

De cette manière, l’expert en théologie dogmatique catholique et l’islamologue catholique deviennent les acteurs d’un dialogue très approfondi. Ceci montre en outre la superficialité de certaines approches que l’on voit aujourd’hui dans le monde catholique lorsque l’on parle de dialogue entre les religions, comme si une religion était égale à l’autre, ou lorsque l’on organise « des initiatives de dialogue » sans une préparation appropriée ni en matière de foi catholique ni en relation avec la tradition de notre interlocuteur.

Zenit : Pourquoi êtes-vous aussi critique par rapport à certains types de dialogue interreligieux ?

I. Morali : Je me souviens que l’an dernier, au moment du dialogue avec l’assemblée, une personne du public m’a demandé si je pouvais au moins reconnaître que Mahomet avait été le dernier des prophètes et le plus grand.

M’adressant à un public composé de musulmans, je répondis par une question : « Si je posais une question analogue sur Jésus Christ ? Par exemple en demandant à un professeur musulman de reconnaître au moins que Jésus Christ est aussi grand que Mahomet ? Vous le considéreriez bon musulman si, pour me faire plaisir, il me donnait raison ? Vous préféreriez, je crois, qu’il soit cohérent avec sa foi même au prix de me déplaire par sa réponse. Voilà, je pense que de moi vous attendez une réponse de femme catholique et que vous n’apprécieriez pas une réponse faite de compromis pour vous faire plaisir. Vous ne me considéreriez pas une bonne chrétienne catholique. Par conséquent je vous réponds comme tout catholique devrait répondre : avec sincérité et sérénité ».

Je me souviens que ce raisonnement a profondément touché mes collègues musulmans qui m’ont manifesté une grande reconnaissance pour la sincérité et la transparence dont j’avais fait preuve, mais aussi pour le courage de leur avoir donner une réponse qui n’était certes pas très acceptable pour un musulman.

Un professeur me dit : « Madame Morali, nous voulons dialoguer avec des catholiques entiers, pas des catholiques à moitié, même si cela est certainement beaucoup plus difficile. Continuez comme cela, je vous prie ».