Discours du pape à Cor Unum : Il faut redonner au mot « amour » sa splendeur d’origine

Texte intégral

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ROME, Mardi 24 janvier 2006 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous le texte intégral du discours que le pape Benoît XVI a adressé aux participants d’un symposium organisé par le conseil pontifical « Cor Unum » qu’il a reçus hier lundi en la salle Clémentine du Palais apostolique du Vatican.



Eminences, Excellences, Mesdames et Messieurs,

L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles » (Par. XXXIII, v. 145). Lumière et amour sont une seule chose. Ils sont la puissance créatrice primordiale qui meut l’univers. Si ces paroles du Paradis de Dante laissent transparaître la pensée d’Aristote, qui voyait dans l’eros la puissance qui meut le monde, le regard de Dante distingue toutefois une chose totalement nouvelle et inimaginable pour le philosophe grec. Non seulement que la Lumière éternelle se présente en trois cercles auxquels il s’adresse avec ces vers denses que nous connaissons : « O Lumière éternelle qui seule en toi reposes / Qui seule te connais et par toi connue / et te connaissant, aimes et souris ! » (Par., XXXIII, vv. 124-126) ; en réalité, la perception d’un visage humain – le visage de Jésus Christ – qui apparaît à Dante dans le cercle central de la Lumière, est encore plus bouleversante, que cette révélation de Dieu en tant que cercle trinitaire de connaissance et d’amour. Dieu, Lumière infinie dont le philosophe grec avait perçu le mystère incommensurable, ce Dieu a un visage humain et – nous pouvons ajouter – un cœur humain. Dans cette vision de Dante on peut voir, d’une part, la continuité entre la foi chrétienne en Dieu et la recherche développée par la raison et le monde des religions ; mais dans le même temps apparaît également la nouveauté qui dépasse toute recherche humaine – la nouveauté que seul Dieu lui-même pouvait nous révéler : la nouveauté d’un amour qui a poussé Dieu à prendre un visage humain, à prendre même chair et sang, l’être humain tout entier. L’eros de Dieu n’est pas seulement une force cosmique primordiale ; c’est un amour qui a créé l’homme et se penche vers lui, comme le bon Samaritain s’est penché sur l’homme blessé et que l’on avait volé, gisant au bord de la route qui descendait de Jérusalem à Jéricho.

Aujourd’hui, le mot « amour » est tellement abîmé, usé, on en a tellement abusé que l’on a presque peur de le laisser effleurer notre lèvres. Il s’agit pourtant d’un mot essentiel, l’expression de la réalité primordiale ; nous ne pouvons pas l’abandonner tout simplement. Nous devons le reprendre, le purifier et le ramener à sa splendeur d’origine, afin qu’il puisse éclairer notre vie et la conduire sur le droit chemin. C’est la conscience de cela qui m’a conduit à choisir l’amour comme thème de ma première Encyclique.

Je voulais tenter d’exprimer pour notre époque et pour notre vie un peu de ce que Dante a récapitulé de manière audacieuse dans sa vision. Il parle d’une « puissance visuelle » qui « se fortifiait » tandis qu’il regardait et qui le changeait intérieurement (cf. Par., XXXIII, vv. 112-114). Il s’agit précisément de cela : que la foi devienne une vision-compréhension qui nous transforme. J’avais le désir de souligner le caractère central de la foi en Dieu – en ce Dieu qui a pris un visage humain et un cœur humain. La foi n’est pas une théorie que l’on peut faire sienne ou mettre de côté. Il s’agit d’une chose très concrète : c’est le critère qui décide de notre style de vie. A une époque où l’hostilité et l’avidité sont devenues des superpuissances, une époque où nous assistons à l’abus de la religion jusqu’à l’apothéose de la haine, la rationalité neutre n’est pas à elle seule en mesure de nous protéger. Nous avons besoin du Dieu vivant, qui nous a aimés jusqu’à la mort.

Ainsi, dans cette Encyclique, les thèmes « Dieu », « Christ » et « Amour » fusionnent ensemble comme guide central de la foi chrétienne. Je voulais montrer l’humanité de la foi, dont fait partie l’eros – le « oui » de l’homme à sa corporéité créée par Dieu, un « oui » qui dans le mariage indissoluble entre l’homme et la femme trouve sa forme enracinée dans la création. Et là, il advient également que l’eros se transforme en agape – que l’amour pour l’autre ne se cherche plus lui-même, mais devient préoccupation pour l’autre, disponibilité au sacrifice pour lui et également ouverture au don d’une nouvelle vie humaine. L’agape chrétienne, l’amour pour le prochain à la suite du Christ n’est pas une chose étrangère, en marge, voire même en opposition à l’eros ; au contraire, dans le sacrifice que le Christ a fait de lui-même pour l’homme, elle a trouvé une nouvelle dimension qui s’est développée toujours davantage, dans l’histoire du don de soi plein de charité des chrétiens à l’égard des pauvres et des personnes souffrantes.

Une première lecture de l’Encyclique pourrait peut-être donner l’impression que celle-ci se divise en deux parties ne possédant guère de lien entre elles : une première partie théorique, qui parle de l’essence de l’amour, et une seconde qui traite de la charité ecclésiale, des organisations caritatives. Mais ce qui m’intéressait c’était justement l’unité de ces deux thèmes qui ne sont bien compris que s’ils sont considérés comme une seule chose. Tout d’abord, il fallait parler de l’essence de l’amour tel qu’il se présente à nous dans la lumière du témoignage biblique. En partant de l’image chrétienne de Dieu, il fallait montrer comment l’homme est créé pour aimer et comment cet amour qui au départ apparaît surtout comme eros entre un homme et une femme, doit ensuite se transformer intérieurement en agape, en don de soi à l’autre – et cela précisément pour répondre à la vraie nature de l’eros. Sur cette base il fallait ensuite expliquer que l’essence de l’amour de Dieu et du prochain décrit dans la Bible est le centre de la vie chrétienne, le fruit de la foi. Ensuite cependant, dans une deuxième partie, il fallait mettre en évidence que l’acte totalement personnel de l’agape ne peut jamais rester une chose uniquement individuelle, mais qu’il doit également devenir un acte essentiel de l’Eglise comme communauté : c’est-à-dire qu’il a également besoin de la forme institutionnelle qui s’exprime dans l’action communautaire de l’Eglise.

L’organisation ecclésiale de la charité n’est pas une forme d’assistance sociale qui s’ajoute par hasard à la réalité de l’Eglise, une initiative que l’on pourrait également laisser à d’autres. Au contraire celle-ci fait partie de la nature de l’Eglise. De même qu’au Logos divin correspond l’annonce humaine, la parole de la foi, à l’Agape, qui est Dieu, doit correspondre l’agape de l’Eglise, son activité caritative. Cette activité, au-delà de sa signification première très concrète d’aider le prochain, possède également et de manière fondamentale celle de communiquer aux autres l’amour de Dieu, que nous avons nous-mêmes reçu. Celle-ci doit rendre d’une certaine manière visible le Dieu vivant. Dans l’organisation caritative, Dieu et le Christ ne doivent pas être des noms étrangers l’un à l’autre ; ceux-ci indiquent en réalité la source originelle de la charité ecclésiale. La force de la Caritas dépend de la force de la foi de tous ses membres et collaborateurs.

Le spectacle de l’homme souffrant touche notre cœur. Mais l’engagement caritatif a un sens qui va bien au-delà de la simple philanthropie. C’est Dieu lui-même qui nous pousse au plus profond de nous-mêmes à soulager la misère. Ainsi, en définitive, c’est Lui-même que nous portons dans le monde souffrant. Plus nous porterons notre amour consciemment et clairement comme don, plus cet amour changera de manière efficace le monde et réveillera l’espérance – une espérance qui va au-delà de la mort et qui est seulement ainsi véritable espérance pour l’homme. Que le Seigneur bénisse votre Symposium.

[Texte original : italien – Traduction réalisée par Zenit]