Edith Stein et la psychologie, publication d'une étude brésilienne

Théorie, recherche et expérience clinique en dialogue

Rome, (Zenit.org) Rédaction | 515 clics

« Edith Stein et la psychologie : théorie et recherche », c’est le titre d’un livre édité au Brésil par Miguel Mahfoud et Marina Massimi, avec une préface d’Angela Ales Bello («  Edith Stein e a psicologia: Teoria e pesquisa », Belo Horizonte (Brésil): ArteSa 2013, 470 pp.).

Il rassemble dix-huit contributions regroupées en trois parties : I - La phénoménologie : fondements de la psychologie ; II – La personne et sa formation ; III – Thèmes de psychologie: la recherche basée sur Edith Stein.

Juvenal Savian Filho, de l’université Fédérale de São Paulo (Département de Philosophie)présente le livre aux lecteurs de Zenit en français intéressés par ces questions et par Edith Stein. Mais pour lire le livre, pour le moment, il faut être lusophone.

***

Si l’on peut dire que quelque chose donne de l’enthousiasme aux philosophes,  c’est l’articulation entre théorie et praxis, dans une fécondation mutuelle où le travail de la pensée illumine l’action, et celle-ci, à son tour, nourrit et teste la pensée. Dans son ouvrage « Le problème de l’empathie » (Zum Problem der Einfühlung), Edith Stein affirme que, même si l’on parle de « sentiments empathiques », l’analyse phénoménologique de l’empathie ne doit pas être confondue avec une recherche génético-psychologique du processus empathique, car une recherche de ce genre présuppose déjà ce qu’elle essaie de décrire. L’analyse phénoménologique, au contraire, doit éclairer justement ce qui est présupposé par les explications génético-psychologiques, c’est-à-dire, le phénomène dans son essence pure, libre de tous les éléments contingents qui le détermineront dans son devenir historique.

Sur la base de cette distinction méthodologique, Edith conçoit la tension positive qui caractérise la relation entre la phénoménologie et la psychologie : la psychologie, conçue idéalement, doit partir de la phénoménologie, ou encore, doit offrir son approche spécifique des phénomènes éclairés par la phénoménologie ; en même temps, la phénoménologie ne peut pas interférer dans le domaine de compétence de la psychologie. Tension, donc, sans antagonisme, en faisant vibrer les accords propres de chaque approche, dans la composition d’une seule mélodie.

Un exemple vivant de ce procédé conçu par Edith Stein est le travail réalisé il y a déjà quelque temps par des chercheurs brésiliens, dans une activité interdisciplinaire qui a réussi la prouesse d’unir différentes institutions universitaires bien au-delà du niveau d’un simple débat intellectuel. Ce groupe de chercheurs n’est pas petit et il a été formé avec lucidité et courage autour des professeurs Miguel Mahfoud, du Département de Psychologie de l’Université Fédérale de Minas Gerais, et Marina Massimi, du Département de Psychologie de l’Université de São Paulo (Campus de Ribeirão Preto).

En relation directe avec Angela Ales Bello et Jacinta Turollo Garcia, Miguel et Marina ont fait en sorte d’éveiller leurs départements aux idées phénoménologiques, ont permis que ces idées fécondent leurs esprits et ils ont fait une synthèse pratique où phénoménologie, recherche et expérience clinique s’entretissent et sont à l’origine à une façon concrète et nouvelle d’articuler théorie et praxis.

Pour l’auteur de ce compte-rendu – venu d’un milieu, disons, éminemment théorique – ce fut une agréable surprise de connaître le travail fait en psychologie par les professeurs Miguel et Marina. Je connaissais déjà les travaux des professeurs Gilberto Safra et Andrés Antunez, de l’Institut de Psychologie de l’Université de São Paulo, et Tommy Akira Goto, du Département de Psychologie de l’Université Fédérale d’Uberlândia. Quand j´ai intensifié mon contact, j´ai vu que la palette de travaux contenait beaucoup plus de couleurs ; cela a été un pur enchantement.

Le livre « Edith Stein et la psychologie » est l’expression parfaite d’un travail steinien. Les organisateurs mêmes, dans leur Introduction, assument la méthode phénoménologique comme façon d’appréhender les phénomènes psychiques dans leur spécificité, sans les réduire aux dimensions exclusivement corporelle ou spirituelle de l’individu humain. Ils suivent Edith Stein exactement en ce qui concerne le fait que la phénoménologie offre des concepts opérationnels pour l’appréhension du phénomène humain unitaire. Comme le dit Angela Alles Belo dans sa belle préface, la structure du livre remplirait de joie Edith Stein : elle aurait vu la réalisation de son projet dans la sphère de la psychologie. Idéalement, ce livre lui appartient.

En effet, la structure du livre suit un mouvement steinien : la première partie établit phénoménologiquement les fondements de la psychologie ; la deuxième traite de la formation de la personne ; la troisième analyse des cas qui ont été compris à la lumière de la méthode phénoménologique.

La première partie contient une richesse théorique inestimable. Elle part d’une présentation de la naissance de la psychologie scientifique dans son rapport avec la conception de la psychologie selon Husserl, passe par la psychologie comme science de la subjectivité et arrive aux appropriations steiniennes de la pensée aristotélico-thomiste.

La deuxième partie est un hybride et met en œuvre des éléments théoriques et pratiques pour comprendre la formation de la personne humaine, tout en considérant quelques homologies de certaines expériences d’Edith Stein avec celles d’autres auteurs, éminemment Martin Buber, Karol Wojtyla et Luigi Giussani. Pour son caractère hybride, cette partie articule la première et la troisième.

La troisième partie, à son tour, est plus, disons, « pratique » et explore des cas liés à l’expérience religieuse, éducative, des cas de la pratique de la lutte, de l’élaboration personnelle des traditions et même de la méthodologie des entretiens en tant que moyen d’accès aux vécus personnels.

À la fin de l’ouvrage, le lecteur se rend compte encore plus intensément du sens du parcours, car les expériences finement analysées dans la troisième partie renvoient à la première partie, aux fondements théoriques, en bouclant un cercle vertueux où le sens révélé à la fin se montre être le même qui agissait dès le début.

Pour conclure, il est important de dire un petit mot sur l’importance du travail concrétisé par ce livre: dans les contextes universitaires d’aujourd’hui, il est rarissime que des philosophes travaillent ensemble avec des psychologues, ou que des psychologues étudient la philosophie. Malheureusement, il est bien loin le temps où l´on essayait de faire des synthèses entre formes de pensée philosophique et pratiques cliniques. Ce n’est presque plus possible, en ces temps d’hégémonie du positivisme scientifique, même dans les sciences humaines, de trouver des gens comme un « Lacan lecteur de Hegel ».

En Allemagne, Axel Honneth parle dernièrement de Winnicott, mais pas exactement dans la tension conçue par Edith Stein. Au Brésil, il y a le travail de Zeljko Loparic, de l’Université de Campinas, qui lit l’école anglaise de psychanalyse dans une perspective heideggerienne. Donc, le travail du groupe formé autour de Miguel Mahfoud et Marina Massimi a une puissante signification pour notre contexte actuel. Il concrétise un idéal de recherche, dans l’académie comme en clinique, qui mérite d’être soutenu, fortifié et divulgué. Ad multos annos !