Entretien avec le card. Martino à l’occasion de ses 50 ans de sacerdoce

Il est président des Conseils pontificaux Justice et Paix et pour la pastorale des Migrants

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ROME, Jeudi 16 août 2007 (ZENIT.org) – Il voulait être missionnaire jésuite mais il était de santé délicate et les circonstances ont voulu qu’il se dirige vers la diplomatie et entre au service du Saint-Siège. Néanmoins, la rigueur de sa charge ne lui a pas fait oublier ses devoirs pastoraux, ni son amour et son attachement pour l’humanité. Il a protégé les réfugiés en Thaïlande, a défendu la vie naissante, les femmes, la famille, aux Nations Unies et dans les assises internationales. De Rome, il a fait le tour du monde pour répandre avec ferveur et sagesse la Doctrine sociale de l’Eglise.



Nous parlons du cardinal Renato Raffaele Martino, président des Conseils pontificaux ‘Justice et Paix’ et pour la pastorale des Migrants et des personnes en déplacement, qui a célébré le 20 juin dernier ses 50 ans de sacerdoce par une messe solennelle dans la basilique Saint-Pierre à Rome.

D’accès facile, et cordial, le cardinal Martino est bien connu des médias pour ses fréquentes et courageuses prises de positions. Encore récemment, le cardinal a invité les catholiques à ne plus soutenir Amnesty International, cette dernière étant accusée de promouvoir l’avortement.

Le cardinal Martino a accordé un entretien à Zenit, que nous publions ci-dessous.

Zenit - Eminence, comment est née votre vocation ?

Card. Martino – Je viens d’une famille de foi et de tradition catholique, avec une mère merveilleuse, qui était aussi une artiste, (cette image pieuse, avec une Vierge à l’Enfant, souvenir de mes cinquante ans de sacerdoce, c’est elle qui l’a peinte), un père sévère et quatre frères. Ma famille est une famille nombreuse qui, lors des fêtes de Noël, réunit 56 personnes ; j’ai treize neveux et 26 petits-neveux.

J’ai, dès mon plus jeune âge, souhaité devenir missionnaire. J’étais fasciné par les missionnaires jésuites qui venaient de Naples prêcher dans ma paroisse.

Hélas, mon rêve s’est évanoui car j’étais trop chétif et de santé fragile. Les médecins me disaient clairement que physiquement, je n’aurais jamais pu résister à la vie en terre de mission.

Mon désir de porter l’Evangile dans le monde prit alors une autre route. Par une série de circonstances, je suis entré à l’Académie pontificale diplomatique du Vatican, la plus ancienne du monde, enchaînant depuis 1962 les postes de nonce au Nicaragua, aux Philippines, au Liban, au Canada et au Brésil. Entre 1970-1975 on m’a confié la responsabilité de la Section pour les Organisations internationales à la Secrétairerie d’Etat et, le 14 septembre 1980, le pape Jean Paul II m’a envoyé comme pro-nonce en Thaïlande, pour soigner, en qualité de Délégué apostolique, les relations du Saint-Siège avec Singapour, la Malaisie, le Laos et Brunei.

Nommé ensuite Observateur Permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies à New York, en 1986, j’ai participé activement aux grandes Conférences internationales onusiennes des années 90, comme le Sommet mondial sur l’enfance, organisé à New York (U.S.A.) en 1990, le Sommet sur l’environnement et le développement à Rio de Janeiro (Brésil) en 1992, la Conférence sur les petits Etats insulaires en voie de développement aux Barbades en 1994, et cette année-là aussi, la Conférence sur la Population et le Développement au Caire (Egypte). Je me suis également rendu à Pékin (Chine) en 1995 pour la Conférence sur la femme, à Istanbul (Turquie) en 1996 pour une conférence sur l'Habitat. Et j’ai participé à Rome, en 1998, à la Conférence diplomatique de plénipotentiaires (des Nations Unies) sur la création de la Cour pénale internationale. J’ai participé en 2000 au sommet du Millénaire à New York, en 2003 à la Conférence sur le financement au développement à Monterrey (Mexique), et en 2002 à l’Assemblée sur les personnes âgées, à Madrid (Espagne), et toujours cette année-là j’ai participé, à Johannesburg (Afrique du Sud) à la Conférence sur le développement durable.

Zenit – Vous avez dû affronter beaucoup de situations difficiles, en vous opposant par exemple à des bureaux et des délégations des Nations Unies qui, surtout dans les années 90, étaient particulièrement critiques vis-à-vis du Saint-Siège, concernant les politiques démographiques, l’avortement, la contraception … que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Card. Martino – Le moment le plus difficile a été en 1994, au Caire, lors de la Conférence sur la Population et le Développement. L’administration du président Bill Clinton et une bonne partie des pays développés étaient décidés à faire reconnaître l’avortement comme un droit international, durant cette conférence. Il y avait même des groupes d’ONG qui demandaient à ce que la délégation du Vatican soit renvoyée de l’ONU. Mais, avec l’aide du Seigneur, et grâce au soutien, à cette occasion, des pays d’Amérique Latine et des pays à majorité islamique, nous avons réussi à enrayer cette tentative de faire reconnaître l’avortement comme une méthode de contraception.

En tant que chef de la délégation vaticane, j’ai pu obtenir le soutien de 43 délégations et faire insérer dans le paragraphe 8.25 du document final adopté par la Conférence qu’ « en aucun cas l’avortement ne peut être invoqué comme méthode de planification familiale ».

Malgré les tentatives fréquentes et continuelles de l’éliminer, cette norme a résisté jusqu’à aujourd’hui.
L’interruption volontaire de grossesse, qui reste malheureusement un phénomène dramatique de notre époque, n’a encore été sanctionnée par aucun organe des Nations Unies.

Zenit – Quelle est la mission dont vous vous souvenez avec le plus de satisfaction ?

Card. Martino – Du 15 au 21 mai de cette année, à la demande explicite du Saint Père Benoît XVI qui m’a chargé de le représenter, je me suis rendu en Côte d’Ivoire, un pays déchiré par un long conflit sanglant. Durant cette visite, je me suis rendu dans plusieurs villes et communautés paroissiales où j’ai pu célébrer l’Eucharistie. J’ai rencontré les évêques et les plus hautes autorités du pays, en particulier le chef de l’Etat, le président Laurent Gbagbo, qui a confié le poste de premier ministre à Guillaume Soro, l’ancien chef des rebelles, un catholique de 34 ans très intelligent.

Pour donner corps et solidité aux accords de paix, j’ai invité les deux hommes à la messe solennelle que je devais célébrer le 20 mai dernier dans la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan. La cathédrale était pleine à craquer. Les évêques et les autorités civiles étaient présents. J’ai encouragé le peuple ivoirien à persévérer sur la voie de la paix, à promouvoir la réconciliation nationale et encourager la participation de toutes les forces vives du pays, sans aucune exclusion de nature politique, religieuse, culturelle ou ethnique.

Au moment d’échanger le signe de paix, j’ai invité le président de la république et le premier ministre à venir me rejoindre sur l’autel et, après leur avoir donné la paix, je les ai invités à échanger ce geste entre eux : dans les bras l’un de l’autre, ils se sont promis une paix durable. Un grand geste de réconciliation, sous les applaudissements d’une foule de 7000 personnes. Le tout transmis en direct par la télévision nationale. Je leur ai demandé de ne jamais oublier cette journée dans les moments sombres que pourrait leur réserver l’avenir, car il s’agissait d’un geste historique, d’un engagement de paix et de concorde scellé dans la cathédrale, devant Dieu. A tout le peuple ivoirien, aux nombreuses victimes innocentes, aux groupes de déplacés, aux blessés et tant de groupes, j’ai fait part de la proximité spirituelle du Saint-Père et, en son nom, j’ai offert une aide financière devant servir aux besoins des plus nécessiteux.

Ceci a été la manière la plus efficace pour présenter le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, et illustrer son application concrète.

Cette rencontre et ce renforcement du processus de paix m’ont également valu les remerciements du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon que je connaissais déjà car, avant d’occuper cette fonction, il était le représentant de la Corée du Sud à l’ONU, alors que j’étais moi-même de permanence à New York et occupé également à suivre un groupe de catholiques sud-coréens. Chaque année et pendant 18 ans, j’ai donné le sacrement de la confirmation à des membres de ce groupe. J’ai revu Ban Ki-moon à Rome, alors que la promotion de sa candidature n’avait pas encore commencé. Je lui ai dit que j’étais sûr de son élection. Mais lui, incrédule, m’avait regardé, l’air stupéfait. Pour le rassurer, je lui avais dit : nous en parlerons après votre élection. Je suis sûr que vous ferez ce qu’il faudra.

Zenit – Le premier octobre 2002 le pape Jean Paul II vous a rappelé à Rome pour diriger le Conseil pontifical Justice et Paix. Comme chef de ce dicastère vous avez continué à sillonner le monde…

Card. Martino – Avoir pris la direction du Conseil pontifical Justice et Paix puis, le 11 mars 2006, celle également du Conseil pontifical pour la Pastorale des Migrants et des personnes en Déplacement, me permet de réaliser et soutenir l’œuvre d’évangélisation à laquelle j’aspirais quand j’étais jeune.

La publication et la diffusion du Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise a été une expérience enthousiasmante. Comme je l’ai écrit dans l’introduction de l’ouvrage « transformer la réalité sociale par la force de l’Evangile, témoignées par des hommes et par des femmes fidèles à Jésus Christ, a toujours été un défi et le demeure aujourd’hui encore, au début du troisième millénaire de l’ère chrétienne ». Je sais que l’annonce de Jésus Christ n’est pas bien accueillie dans le monde d’aujourd’hui. A plus forte raison, l’homme de notre temps a besoin de cette foi qui sauve, de cette espérance qui illumine, de cette charité qui aime. Ce sont ces raisons qui encouragent l’Eglise à intervenir, par ses enseignements, dans le domaine social pour aider et accompagner les catholiques à servir le bien commun.

Zenit – Y a-t-il quelque chose que vous auriez aimé faire et que vous n’avez pas pu faire ?

Card. Martino – Je n’ai pas de regrets. Je suis encore épris du sacerdoce. Chaque jour je remercie le Seigneur de m’avoir donné cette grâce. J’ai passé le seuil des 19.000 célébrations de messes, et chacune de ces messes a été pour moi un véritable don car, même si mon rôle avait été seulement de célébrer l’Eucharistie seul ou pour une petite communauté, j’aurais de toute façon été reconnaissant au Seigneur d’avoir eu l’opportunité de le servir.