Entretien avec Miguel Galbán, ancien prisonnier de conscience cubain

L’Eglise catholique est aujourd’hui l’espérance de nombreux Cubains

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ROME, Vendredi 18 février 2011 (ZENIT.org) - « L'Eglise catholique est aujourd'hui l'espérance de nombreux Cubains », affirme Miguel Galbán, qui vient de passer sept ans et demi dans les prisons cubaines comme prisonnier de conscience. Après cinq mois de liberté en Espagne, il se débat contre les bureaucraties cubaine et espagnole pour obtenir la reconnaissance de son diplôme, et ceux de ses proches, et pouvoir travailler. Il perçoit actuellement une aide de la Croix-Rouge et de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés (CEAR).

Dans cet entretien accordé à Zenit, Miguel Galbán Gutiérrez explique comment il a gardé la foi, dans un milieu familial catholique. Il évoque également les difficultés que rencontre, pour réussir dans la société de l'île des Caraïbes, celui qui ne cache pas ses convictions.

Ingénieur de profession et journaliste indépendant par vocation, ‘adopté' comme prisonnier de conscience par Reporters sans frontières et l'Association de la presse d'Almería en Espagne, il réside à San Feliú de Llobregat, une ville située non loin de Barcelone.

Avec sa famille (au nombre de dix), il vit avec l'aide de la Croix-Rouge et de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés (CEAR). Une aide qui prendra fin dans quelques mois. Galbán n'a toujours pas trouvé de travail ni reçu du gouvernement cubain les documents requis (le diplôme lui est bien parvenu, mais pas le programme d'études obligatoire pour qu'il soit reconnu en Espagne). Le mois dernier, à Almería, lui a été décerné le prix de la liberté d'expression 2010.

ZENIT : Pensez-vous que Cuba a perdu un demi-siècle de son histoire, ou y a-t-il quelque chose de bon dans la révolution cubaine ?

Miguel Galbán : En janvier ont eu lieu les 51 ans du triomphe d'une révolution qui se proposait de changer Cuba, son objectif étant de bâtir « une nation plus démocratique, plus prospère, plus indépendante et plus juste ».

Réfléchissez à l'échec de cet objectif. Le prix payé par les Cubains en pertes de libertés fondamentales est considérable : le gouvernement décide ce qu'ils vont étudier, où ils peuvent travailler, et même s'ils peuvent voyager à l'étranger. A Cuba, il n'y a pas de justice sociale, tandis que le niveau de vie de la population est nettement en baisse. Cuba est aujourd'hui un pays chaque jour plus pauvre, plus tributaire de l'aide extérieure et moins libre.

En 51 ans, celle qui était la quatrième économie d'Amérique latine se retrouve dans les dernières places. Cette nation, qui était un pays d'accueil pour les immigrants, s'est transformée aujourd'hui en une société avec un potentiel migratoire de plus de un million et demi d'habitants.

Avec l'accession au pouvoir de Raúl Castro, les réformes d'un modèle absurde ont été reportées. Se cramponnant au pouvoir, il a manifesté quelques signes timides de réformes, mais celles-ci restent insuffisantes. Ce qu'il faut avant tout, c'est une réforme de la législation qui reconnaisse les libertés fondamentales régissant une société libre et démocratique. Inéluctablement, le peuple cubain doit pouvoir exprimer librement ses idées sans avoir besoin qu'un président lui dise qu'il peut parler sans crainte de représailles, surtout quand ils ont attendu des décennies pour cela.

Telle est la réalité de la situation cubaine. Ce que vont laisser les frères Castro, c'est un héritage de sang, d'injustice et de destruction.

Dans votre programme, vous affirmez que votre foi chrétienne vous a aidé quand vous étiez en prison. Dans quel sens ?

Au début de mon incarcération, je ne réalisais pas bien ce qui se passait, je ne comprenais pas cette forte condamnation et peine de prison, les conditions de vie inhumaines et dégradantes, l'isolement et la solitude, l'absence de contacts avec ma famille pendant des mois, tout ce que j'allais subir à partir de ce moment-là.

J'ai évalué la situation dans laquelle je me trouvais. Ma religion chrétienne me permettait d'affronter la réalité à travers ma foi et les prières quotidiennes.

J'ai commencé à utiliser mon temps en me mettant en conditions physique et spirituelle, j'ai repris mon travail de journaliste, mais dans un contexte beaucoup plus hostile et dangereux, où on se voit sans défense, impuissant devant la monstrueuse machine de la police politique.

Au cours des sept années et demi écoulées dans les geôles du régime cubain, j'ai séjourné dans deux prisons : dans le pénitencier de Agüica, dans la province de Matanzas, puis dans celui de Guanajay, dans la municipalité de La Havane. Dans ces deux prisons, j'ai été privé d'un nombre incalculable de visites religieuses, la privation de ce droit étant utilisée comme pratique de torture par les autorités publiques.

A Agüica, je suis resté neuf mois au début sans me voir offrir une aide religieuse. Lorsque venait le curé parfois pour une visite, elle m'était refusée ; les consultations étaient autorisées une fois par trimestre. A Guanajay, c'était une fois par mois. Il m'est arrivé de rester cinq mois sans aucune aide ; les geôliers ont prétendu qu'il s'agissait d'une activité de rééducation et que je ne pouvais y venir que vêtu de l'uniforme de la prison ; pour finir, ils m'autorisèrent à y assister, mais pas à la messe.

Que signifie être chrétien à Cuba ?

Etre chrétien dans mon pays, comme dans toutes les dictatures staliniennes, représente une grande difficulté que nos enfants et nos proches rencontrent pour s'intégrer à la société. Le régime castriste, depuis qu'il est arrivé au pouvoir, s'est montré intolérant envers les croyants, et a persécuté sans répit tous ceux qui constituaient, à ses yeux, un obstacle à ses objectifs visant à inculquer au peuple sa funeste idéologie politique.

Celui qui pratiquait sa foi chrétienne, déclarait que ses parents étaient chrétiens ou possédait une image religieuse chez lui, n'avait pas droit d'aller à l'université. Il n'avait pas droit à un emploi honorable et convenable. Actuellement, le gouvernement déclare perfidement qu'il n'y a pas de répression de chrétiens. Mais la réalité est toute autre, aujourd'hui encore ils n'ont pas accès à de nombreux emplois et études.

Est-il vrai que les catholiques étaient considérés comme des citoyens de seconde zone ?

Comme je l'ai déjà dit, les chrétiens sont encore sanctionnés, à travers un processus mesquin de qualification intitulé "Idoneidad o Confiabilidad " (Adéquation ou Fiabilité), qu'ils utilisent quand un chrétien va accéder à un emploi ou à des études universitaires ; on leur refuse les opportunités que possèdent les partisans de la dictature.

Dans mon pays, l'enseignement public est autorisé. Par le biais de l'école, les « personeros » (avocat public, ombudsman) du régime essaient d'inculquer à l'enfant dès le début une éducation athée idéalisant la figure du dictateur Fidel Castro et la révolution cubaine comme étant « Le Paradis », l'unique système humain d'espérance et d'opportunités qui existe dans le monde.

Cette formation anti-religieuse chez l'enfant qui a reçu au berceau l'éducation de parents croyants fait que, dès son jeune âge, cet enfant entre en contradiction avec son milieu familial, un des principaux objectifs que poursuit le régime, quand il a interdit l'enseignement religieux dans les écoles.

Comment voyez-vous l'avenir du mouvement laïc de l'Eglise de Cuba ?

Je le trouve très encourageant. L'Eglise catholique cubaine ces derniers temps est l'espérance de beaucoup de Cubains. Presque tous les diocèses ont élaboré des projets humains et éducatifs, créé des réfectoires et services de laverie pour les personnes âgées, des garderies et autres services indispensables pour les plus nécessiteux.

On observe, en outre, qu'avec le peu de moyens dont elle dispose, l'Eglise acquiert de nouveaux terrains, des espaces encore insuffisants, mais elle peut déclencher dans la société un progrès politique, social et juridique, qui a commencé à se dessiner au sein même du castrisme, allant jusqu'à la reconnaissance du droit à l'existence de l'Eglise catholique. Elle peut même éventuellement servir d'interlocuteur pour proposer des solutions à quelques-uns des problèmes dont souffre l'île.

Le fait le plus significatif est la libération des prisonniers du Groupe des 75, la présence tous les dimanches des « Dames en blanc » dans l'église Santa Rita, et ensuite leur marche le long de la cinquième avenue.

Que diriez-vous à vos compagnons encore en prison ?

A mes compagnons qui survivent courageusement dans les prisons du régime cubain, où en ce moment ils ne devraient pas se trouver, qui sont en outre doublement punis car ils ont refusé de quitter la patrie qui les a vu naître pour l'Espagne, je leur dis que, même si je n'ai pas un lieu stable où résider avec ma famille, j'apprends à vivre dans la liberté et la démocratie et que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que, eux aussi, puissent sortir de ces « cimetières d'hommes vivants » que sont les prisons du régime cubain.

Nieves San Martín