Eric de Rus présente « l’intériorité » d’Edith Stein

Un éclairage sur la Shoah aussi

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« La personne humaine en question. Pour une anthropologie de l'intériorité » : tel est le titre du troisième livre d'Éric de Rus sur Édith Stein. Il est sorti en librairie en France - aux éditions du Cerf, du Carmel et Ad Solem - le 3 mars dernier. Eric de Rus est professeur agrégé de philosophie au Centre pédagogique Madeleine Daniélou de Rueil-Malmaison et il collabore à l'unité de recherche « Anthropologie, éthique, éducation » de la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse.

ZENIT - Eric de Rus, vous êtes professeur agrégé de philosophie : vous avez commencé par vous intéresser à Édith Stein comme pédagogue ?

Éric de Rus - Je m'intéresse sérieusement à Edith Stein - sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix - depuis 2005. Tout d'abord, mon travail s'est en effet porté sur la pensée éducative d'Edith Stein. Il s'agissait de montrer le lien vital qui unit l'anthropologie et l'éducation. Cela a donné lieu à une première publication : « Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein » (Cerf, 2006). Ensuite, j'ai souhaité approfondir la signification spirituelle de l'art d'éduquer qu'Édith Stein conçoit comme un geste anthropologique intégral dans la mesure où il assume toutes les dimensions de la personne : le corps, l'esprit, l'âme. Ce fut l'objet d'une seconde publication, préfacée par Marguerite Léna, et qui a ouvert la collection des Cahiers d'études steiniennes : « L'art d'éduquer selon Édith Stein. Anthropologie, Education, Vie spirituelle » (Cerf, 2008)

Ce troisième volume est consacré à la « personne humaine », à partir, dites-vous, de « l'intériorité ». C'est-à-dire?

Oui, l'ouvrage qui vient de paraître est donc le troisième et s'intitule : « La personne humaine en question. Pour une anthropologie de l'intériorité » (Cerf, 2011). Dans ce travail, plus ramassé que les deux précédents, je suis parti du problème de savoir comment saisir l'unité de l'œuvre steinienne. Il ne suffisait pas de montrer que celle-ci se construit autour de la question de la personne humaine, encore convenait-il de mettre à jour la clef de voûte de la vision anthropologique développée par Édith Stein. Or, à mon sens, cette clef c'est l'intériorité. C'est là le centre autour duquel sa vision de la personne gravite.

Quelle est l'actualité de la pensée d'Édith Stein sur l'« homme »?

Dès le début, ce qui m'a saisi en plongeant dans les écrits anthropologiques d'Édith Stein, c'est la lumière qu'ils jetaient sur la beauté de la personne humaine. Comprendre cette beauté à partir de son inviolable intériorité permet de fonder radicalement la dignité humaine. Et, à l'heure de ce que Benoît XVI nomme « la dictature du relativisme », cela représente un service authentique de « la famille humaine ». Voilà ce qui m'a porté pendant la première période de mes recherches, c'est-à-dire au cours de mes deux premières publications.

Partie de la phénoménologie husserlienne, la pensée de la philosophe a évolué pour se centrer sur la personne ?

Et sur l'intériorité. J'ai été sensible à cette dimension importante de la réflexion steinienne sur l'intériorité. Il m'est apparu avec force que la pensée anthropologique d'Édith Stein est surtout un itinéraire existentiel. En scrutant le mystère de la personne humaine, Édith Stein met en relief l'existence en chacun d'un espace irréductible, lieu imprenable depuis lequel il est possible d'assumer la fragilité de nos existences.

Cette précarité de l'existence nous l'éprouvons tous, non seulement au niveau de notre être social - comment le contexte économique nous impose certaines contraintes qui peuvent modifier considérablement notre engagement professionnel par exemple -, mais également au plan de notre intégrité - à la fois corporelle et psychologique -. Je pense notamment à l'épreuve de la maladie ou bien de l'échec qui mettent à mal nos sécurités. Enfin, cette expérience de la précarité touche à nos convictions les plus profondes sur le sens de l'existence et la foi en Dieu, lorsque l'absurdité et la dévastation paraissent tout engloutir autour de nous et en nous, ébranlant les assises patiemment conquises sur lesquelles notre personne reposait jusqu'alors.

Édith Stein a cherché, comme chacun d'entre nous, un appui stable, un fondement à sa vie. Et elle l'a trouvé dans l'intériorité la plus profonde de son être qui est en même temps la « demeure de Dieu ».

Elle nous dit que depuis ce centre de l'être il est possible de se ressaisir, de « se donner et s'offrir », ce qui correspond à la vocation la plus haute de la personne humaine, la vocation à l'amour qui est don.

Edith Stein, carmélite, philosophe, et juive, est morte à son arrivée à Auschwitz le 9 août 1942, après les rafles suscitées par une protestation des évêques de Hollande contre le traitement infligé aux juifs. L'arrestation par les SS le 2 août 1942, le camp de Westerbork, le transport, la chambre à gaz, le crématoire. On aperçoit l'abîme qu'il y a entre sa conception de la personne humaine, le respect qui lui est dû, sans condition, et le traitement monstrueux réservé par le paganisme nazi à six millions de juifs. A posteriori, la philosophie de la personne élaborée par Édith Stein apporte-t-elle des lumières pour penser l'immonde Shoah ?

En parlant de « penser la Shoah », vous pointez un problème essentiel. Comment penser cette « catastrophe » (Shoah), qu'en dire alors que, pour reprendre l'expression de Cécile Rastoin dans son ouvrage, Édith Stein et le mystère d'Israël, la Shoah est vraiment cet « abîme de non-parole ».

Je relèverai simplement trois points. Tout d'abord, comme le rappelle Benoît XVI dans son discours prononcé à l'occasion de sa visite à Auschwitz en 2006, ce qui sous-tend la volonté d'anéantissement du peuple juif en particulier, c'est l'intention de « tuer ce Dieu qui appela Abraham, qui, parlant sur le Sinaï, a fixé les critères d'orientations de l'humanité qui restent valables pour l'éternité  ». Autrement dit, il s'agissait de nier tout fondement transcendant pour lui substituer « la domination de l'homme, de la force ». Deuxièmement, l'idéologie nazie avait très bien perçu que pour nier la personne il fallait porter atteinte de manière radicale à la pensée et à la parole. Comment cela ? En réduisant les individus à des « morceaux », pour reprendre le terme usité et rappelé par Primo Lévi dans « Si c'est un homme ». Être dépossédé de son nom, n'avoir plus de visage, sombrer dans l'anonymat du monde des choses qui ne pensent pas. Troisièmement, cela a eu comme conséquence de fragiliser profondément la confiance accordée à la rationalité humaine comme rempart contre le mal. Gertrud von le Fort, écrivain catholique allemande et amie d'Edith Stein, parle à cet égard de « notre découverte de l'extrême fragilité de tout ce que nous avons désigné jusqu'alors par les mots de culture, civilisation, comportement humain ».

Édith Stein dit à sa sœur Rosa qu'elle vont mourir pour leur « peuple » : elle était lucide ?

Edith Stein témoigne très tôt d'une lucidité frappante à l'endroit de l'idéologie nazie comme l'atteste la fameuse lettre qu'elle adresse à Pie XI en 1933, refusant comme elle l'écrit de « fermer les yeux ». Dans sa relation intitulée Comment je suis venue au Carmel de Cologne, elle souligne à quel point l'anthropologie catholique qu'elle s'attache à approfondir et à diffuser à travers ses conférences et son engagement éducatif est en opposition au « courant dominant », car elle ne cesse de rappeler que chaque personne humaine possède une dignité inaliénable.

Je suis persuadé qu'en entrant au Carmel, Édith Stein accomplit sa vision de la personne : c'est l'aboutissement d'une pensée de l'homme et d'un engagement en faveur de sa dignité. Elle va jusqu'au bout de la réalité anthropologique à laquelle reste aveugle toute idéologie négatrice de la personne, à savoir que la dignité humaine possède un fondement transcendant : Dieu à l'image et la ressemblance de qui nous sommes créés. L'homme possède une intériorité indestructible qui est la demeure de Dieu, et c'est à partir de ce centre qu'il peut vivre sa vocation à l'amour qui est don. Édith Stein, par le don en offrande d'elle-même, va jusqu'au bout de la logique de l'amour, face à toutes les forces de ténèbres qui refusent d'accueillir la lumière du Christ. A un moment où elle saisit les limites du discours et des solutions simplement humaines, elle mise toute sa vie sur le mystère pascal auquel elle désire prendre part. Ce n'est pas une démission devant le mal, mais une manière d'être au cœur d'un combat pour l'homme.

Pensez-vous qu'Édith Stein rejoigne les préoccupations de notre temps ?

Au terme de cette réflexion sur l'intériorité menée à l'endroit de la pensée anthropologique d'Édith Stein, j'ai acquis la certitude que cette dernière est porteuse d'une intelligence exceptionnelle de la vie capable d'éclairer l'aventure humaine.

Ce qui est éminemment actuel dans la vision de la personne à laquelle Édith Stein nous introduit, et j'irai jusqu'à dire que cela anticipe même sur l'avenir, c'est cette alliance cruciale entre l'intériorité et la vie que j'ai désiré mettre en lumière. Si l'œuvre et la vie d'Édith Stein peuvent nous rejoindre, c'est justement dans la mesure où sa voix nous invite à nous situer au cœur du défi adressé à tout homme : « Comment, à travers tout, rester des vivants ? »

Avez-vous trouvé là le point d'unification de vos activités : votre vie de laïc chrétien marié, de professeur, votre vie spirituelle et intellectuelle?

C'est cet appel de la vie qui me porte dans toutes les dimensions de mon existence et m'inspire, dans ma vocation d'époux, d'enseignant, d'écrivain.

Je suis intimement convaincu qu'une telle intuition me dépasse et qu'elle a sa source dans l'expérience du Dieu vivant qui est le cœur incandescent de la foi chrétienne. Cette expérience, tout chrétien en reçoit les prémisses au baptême sous la forme d'une vie nouvelle qui le met en mouvement. Une vie dont la croissance et l'intensification appellent la constante participation de notre liberté.

Telle est à mes yeux l'invitation la plus passionnante proposée à l'être humain : s'acheminer dès maintenant vers la communion plénière avec Dieu dont le sommet radieux réside dans la vision béatifique au-delà de la mort.

C'est aussi ce qui vous a poussé à réfléchir à l'aventure spirituelle de Mireille Nègre dans « L'Art et la Vie » (Ed. du Carmel, 2009), co-écrit avec elle ?

Effectivement, cet appel de la vie je ne cesse de le décliner sous des approches différentes. C'est ce qui a motivé mon travail avec la première danseuse de l'Opéra de Paris et membre de l'Ordre des Vierges consacrées, Mireille Nègre. Mon très vif intérêt pour la danse tient à ce qu'elle est une manière d'approcher la vie, en y engageant tout son être. C'est encore ce rapport essentiel au mystère de la vie qui constitue pour moi le cœur de l'aventure poétique (Le Chant du feu ou le vacillement de la parole. Atlantica, 2009). Car selon le mot si juste de Laurent Terzieff : « Avant d'être un art, la poésie est une manière de vivre et de sentir. En fait, je crois que c'est l'essence même de la vie. » dans « Seul avec tous » Presses de la Renaissance, p. 107). En tout cela, il ne s'agit que d'une seule chose : répondre à la requête de la vie.

De quelle « tradition spirituelle » votre recherche d'une vie unifiée se nourrit-elle?

La spiritualité du Carmel. Cette spiritualité dont Édith Stein a si profondément vécue est de part en part une célébration du Dieu vivant. Elle souligne la primauté de l'Absolu, la vocation de l'homme à l'union à Dieu. Vivre du Dieu vivant : tel est l'appel adressé à chaque baptisé, sous les modalités spécifiques de son état de vie. Comme l'enseigne le Père carme Marie-Eugène de l'Enfant Jésus, fondateur de l'Institut Notre Dame de Vie auquel mon épouse et moi-même nous sentons si profondément liés, en particulier à travers son maître-ouvrage, Je veux voir Dieu, il existe un lien organique entre la vocation de l'homme à l'intimité divine et la vie d'oraison, elle-même inséparable de la vie théologale. Le Père Marie-Eugène rappelle avec force que communier intérieurement à la vie de Dieu c'est être authentiquement vivant, c'est porter la vie au monde. Cela signifie que la contemplation est fondamentalement apostolique, et que « nous sommes là pour témoigner que Dieu existe. Le témoin n'est pas seulement celui qui transmet la vérité... c'est quelqu'un qui en apporte la preuve par la vie qui se dégage de lui. » Et d'ajouter : « Vous avez comme mission d'être des témoins de Dieu ... de cet amour qui veut se répandre ». Édith Stein nous précède dans ce témoignage. A chacun de découvrir sa « note » unique pour répondre à un si bel appel !

Propos recueillis pas Anita S. Bourdin