Etre chrétien à l’ère de Facebook, mode d’emploi

Interview avec le spécialiste Guillaume Anselin

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ROME, Dimanche 30 janvier 2011 (ZENIT.org) - La vérité et l'authenticité sont le programme et le mode d'emploi offert par Benoît XVI aux chrétiens présents sur Internet et les réseaux sociaux, explique Guillaume Anselin, spécialiste de la communication des marques et des institutions.

Dans cet entretien, Guillaume Anselin, qui a travaillé dans l'édition et dans des groupes de communication tels que McCann Erickson, Ogilvy et Publicis commente pour ZENIT le message de Benoît XVI pour la Journée mondiale des communications 2011.

ZENIT - « Les nouvelles technologies ne changent pas seulement le mode de communiquer, mais la communication en elle-même », dit Benoît XVI. Sommes nous face à une post-culture ?

Guillaume Anselin - Le Saint-Père constate que « naît une nouvelle façon d'apprendre et de penser, avec de nouvelles opportunités d'établir des relations et de construire la communion ». Il évoque ainsi, au-delà du canal Internet, une « ère numérique », comme le signe d'une culture nouvelle dans laquelle nous sommes entrés.

L'ère numérique, c'est une société du « tout-communication », connectée en permanence, où se redéfinit le rapport individuel au monde, aux autres, et à la manière de consommer ou de produire l'information. Dans cette ère « digitale », l'information transite en priorité par des « cercles sociaux », avec le risque d'accorder plus de crédit à celles qui sont propagées (rendues « populaires » par les « amis » réels ou virtuels) plutôt qu'aux sources officielles. Le danger est évidemment celui d'une vision déformée de la réalité des faits.

C'est aussi l'abolition des frontières et des distances, une culture de l'image plus que de l'écrit, une société « conversationnelle », dont le contenu est l'objet même de la discussion, à grande échelle.

C'est un phénomène culturel inédit et récent : social, médiatique, d'information immédiate sans le moindre temps de respiration, avec ses communautés d'intérêt, et près de 2 milliards de personnes connectées dans le monde. Rappelons nous qu'il y a moins de 6 ans, Facebook, Youtube, Twitter, si présents dans le quotidien, n'existaient pas.

Pour les pays de culture médiatique forte, on peut parler alors effectivement de post-culture, au sens du basculement vers une « société digitale ».

« Les jeunes, surtout, vivent ce changement de la communication, avec toutes les angoisses, les contradictions et la créativité propre à ceux qui s'ouvrent avec enthousiasme et curiosité aux nouvelles expériences de la vie » explique le pape. Quels en sont les risques et les enjeux ?

L'ère numérique correspond évidemment à un saut générationnel. La télévision de nos parents n'est plus celle d'aujourd'hui. Avec l'avènement du « tout-multimédia », il y a une forte migration des publics jeunes vers le digital (Internet, mobile). Demain, ce sont des générations entières qui auront toujours connu Facebook comme principal canal de proximité pour s'informer, parler, ou rencontrer.

Internet exerce en soi une fascination : enfin un média personnel où je peux construire l'identité que je souhaite, me mesurer aux autres, être « connecté » et parler de ce que je veux à qui je veux. Un lieu où je peux créer quelque chose, m'immerger dans des univers persistants, jouer, écouter de la musique, regarder des vidéos, lire...

Il y a une vision idéale, celle d'un Internet perçu comme le « dernier monde libre », démocratique car il permet l'expression de toutes les opinions minoritaires, sans contraintes ni conséquences... et en apparente sécurité pour l'utilisateur.

Le danger, comme le dit bien le pape, c'est la coexistence de deux identités, une numérique (un avatar de soi), l'autre réelle et deux vies en parallèle : l'une réelle et contingente et l'autre, virtuelle et facile, mais finalement bien réelle puisqu'elle occupe une part importante de mes journées.

Les enjeux sont ceux de la construction de la personne, son unité de vie, et la formation des consciences, dans un usage équilibré d'Internet pour ce qu'il apporte de meilleur : un merveilleux outil pratique et ludique, lorsque l'on sait s'en servir. Car trouver une information sur Internet n'est pas toujours trouver une solution.

« Il existe un style chrétien de présence également dans le monde numérique », affirme le pape, qui appelle le chrétien a « un témoignage de l'Évangile dans l'ère numérique ». Comment le faire ?

Le pape nous donne un programme et un mode d'emploi très clairs : la vérité et l'authenticité. En matière de stratégie de communication, on ne peut guère faire mieux ! C'est un encouragement à s'engager sans avoir peur et avec lucidité, et l'on peut retenir 3 aspects importants pour le communicant chrétien :

1/ La vérité d'abord, car en matière de foi, nous n'avons - nous chrétiens - pas mieux à proposer... en réponse à cette soif inscrite dans le cœur des hommes. Dans une époque sans cesse plus saturée d'information, cela veut dire être présent et rendre compte : des sources fiables sur la doctrine (visibles, dans un langage accessible), et témoigner simplement de ce que nous croyons et comment nous le vivons, avec les moyens à notre disposition (l'information, la narration, les vidéos, les forums, les blogs... etc.)

C'est aussi rétablir un équilibre dans l'écosystème numérique, et donner aux gens deux choses essentielles : le droit de savoir, et le choix, celui d'adhérer ou non. Être « Cooperatores Veritatis » pour annoncer l'Evangile, et favoriser une rencontre personnelle avec Jésus qui est le Chemin, la Vérité et la Vie.

Disons-le autrement : ne pas être fortement présent sur ce continent digital, est une contre-vérité. C'est un devoir de justice et le service de la charité, dans un monde en accélération où l'on cherche si souvent à « gommer » la dimension spirituelle et la teneur du message chrétien.

2/ Pour cela, le Saint-Père nous donne alors le mode d'emploi : il faut être authentique... avec cohérence, avec consistance, pour entrer en dialogue avec l'Autre. Etre soi, sans rien céder sur le fond, mais dans une écoute active pour se faire tout à tous.

Comme nous l'a dit à plusieurs reprises Benoît XVI, le style chrétien ne cherche pas à plaire, au risque de dénaturer ce dont nous sommes dépositaires. Notre communication est affirmation, joyeuse, positive... et délicate. Elle est entière aussi, à temps et à contretemps. Elle est sociale, car insérée dans les cultures de notre temps. Elle est évangélisation, pour toucher les cœurs et les intelligences. Elle est unité, pour soutenir toutes les réalités pastorales et ecclésiales.

Mais le Saint-Père nous met aussi en garde contre la tentation du « tout-digital » car les technologies doivent permettre de rapprocher les gens d'une pratique de la foi vécue dans nos communautés chrétiennes, en Eglise.

3/ La vérité enfin, mérite une nouvelle approche. Ainsi Benoît XVI conclut en nous invitant à une « créativité consciente, responsable (...) et un sens professionnel scrupuleux ». Plus de compétences et une obligation de moyens renouvelée, car Internet requiert aujourd'hui une approche totalement professionnelle et des ressources. Nous devons y bâtir les cathédrales du savoir, les parvis et les agoras sur un continent digital... fait de boulevards et de places, mais aussi d'impasses où se perdent les personnes.

« Maintenir vivantes les questions éternelles de l'homme ». Comme le dit Benoît XVI, la quête de sens et de réponses sur la Foi et la vie est forte chez nos contemporains. Quelle est l'offre sur le continent digital ?

L'offre aujourd'hui est diversifiée mais aussi très fragmentée. Beaucoup d'initiatives peinent à trouver leur audience, par manque de ressources, ou d'offre éditoriale, ou parce qu'elles ont du mal à aller au-delà des publics traditionnels à qui elles se destinent. Pour aller sur un site catholique, il faut déjà l'être un peu...

Ce qui fait la force des grands projets sur Internet, c'est une approche résolument multimédia et une intelligence de connexion, à partir d'un besoin clairement identifié. Dans le domaine de la foi, il manque clairement des initiatives où, au-delà de la reprise des actualités, l'on dispose de réponses simples dans les formes les plus variées, aux questions que se posent les gens sur la foi, la vie et la société.

C'est à cette question éternelle de l'homme, son désir de transcendance, que nous devons répondre avec des projets forts, interactifs dans la transmission de ce que nous avons reçu.

Répondre au « pourquoi » et au « comment », avec créativité, modernité, et servir le travail pastoral des personnes sur le terrain : prêtres, éducateurs, religieux, catéchistes, religieux, et chacun de ceux qui dans le monde investissent leur énergie dans la production de blogs et de sites Internet.

Au fond, rien de neuf : car à la manière de nos villes et de nos campagnes, qui ont vu l'engagement créatif de tant que chrétiens pour le progrès des sociétés, le continent numérique attend lui aussi notre présence visible, sereine, et à la hauteur des enjeux de cette « société digitale ».

Propos recueillis par Jesús Colina