Etty Hillesum, témoin de Dieu dans l’abîme du mal

Un livre publié par le Dominicain Yves Bériault

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ROME, Vendredi 11 février 2011 (ZENIT.org) - Le père Yves Bériault, Dominicain canadien, est l'auteur de Etty Hillesum, témoin de Dieu dans l'abîme du mal (Editions Mediaspaul). Aumônier d'université, maître des novices et prédicateur de retraites, il évoque pour ZENIT le cheminement de foi d'Etty Hillesum (1914-1943), cette jeune juive néerlandaise disparue au camp de concentration d'Auschwitz, qui va trouver Dieu au terme d'un parcours atypique.

Pétrie du judaïsme hérité de sa culture, initiée au christianisme par son thérapeute et mentor Julius Spier, Etty fait une forte expérience de Dieu. Certains iront même jusqu'à la qualifier de grande mystique chrétienne, alors qu'elle ne choisit jamais aucune religion.

Dans la préface, Jean Vanier évoque cet ouvrage « très précieux » qui dévoile très vite « le cœur de la vie d'Etty en Dieu », alors que beaucoup ont été découragés par la lecture de son journal, Une vie bouleversée, qui, affirme-t-il, peut paraître « anodin et inintéressant dans ces 100 premières pages ».

C'est en 1941 qu'Etty commence la rédaction de son journal. Elle la poursuivra, à partir de 1942, par des lettres écrites de Westerbork, camp de transit proche d'Amsterdam où elle travailla avant sa déportation à Auschwitz en 1943.

ZENIT : On découvre dans votre livre la figure d'une jeune femme éminemment moderne. Avez-vous pensé, en l'écrivant, qu'Etty pouvait parler à l'homme et la femme d'aujourd'hui ?

P. Yves Bériault : En raison des conditions de vie qui ont été les siennes durant cette Seconde Guerre Mondiale et des conditions d'oppression, Etty Hillesum a été confrontée à la mort et à une souffrance quasi quotidiennement. Nos contemporains ont aussi à assumer cela dans leurs vies, même si ce n'est pas aussi dramatique que ce qu'elle a pu vivre. Ce témoignage est percutant. Etty Hillesum est un témoin de la foi et montre sa capacité à rebondir, grâce à sa rencontre avec Dieu.

Son cheminement commence en 1941, avec la rencontre de Julius Spier, son thérapeute. Jusqu'à sa mort, en 1943, elle n'embrasse aucune religion. N'est-ce pas tentant pourtant, pour les chrétiens, de s'approprier cette figure ?

Il y a trois ans, pendant les conférences de Carême à Notre-Dame de Paris, le cardinal Vingt-Trois la citait parmi les grandes figures mystiques chrétiennes. Sans jamais adhérer à aucune religion, Etty a suivi un cheminement de foi qui ressemble beaucoup à celui des mystiques de notre propre tradition chrétienne. Mais on ne peut pas en faire une chrétienne malgré elle. Je ne crois pas qu'elle aurait voulu qu'on l'associe à une religion en soi.

N'est-ce pas troublant de voir cette femme, qui n'a jamais adhéré à aucune religion, pétrie de Dieu ?

Etty a quand même baigné dans un certain judaïsme. Sa famille n'est pas pratiquante mais ses deux grands-pères étaient rabbins. Adolescente, on la voit mentionner dans son livre qu'elle croit en Dieu. « Un peu comme tout le monde », dit-elle. Et elle va approfondir cette foi grâce à Julius Spier, qui va lui conseiller des lectures chrétiennes : le Nouveau Testament, saint Augustin, maître Eckhart, des pasteurs protestants. Ses bases sont juives mais elle va être très marquée par des influences chrétiennes. Etty se trouve un peu au confluent de ces deux religions.

Sait-on si elle aurait souhaité embrasser l'une ou l'autre de ces deux religions ?

Etty Hillesum fait avant tout une expérience de Dieu qui la bouleverse, la dépasse, la transforme. Et dans les deux années et demie d'écriture dont nous avons connaissance, dans le contexte où elle écrit et compte tenu de la persécution faite à son peuple, je pense qu'Etty Hillesum n'a pas eu le temps ou n'a pas voulu s'engager dans un débat où elle aurait eu à prendre position. A-t-elle eu une méfiance par rapport aux institutions ? Certains l'affirment. Mais je pense que par solidarité avec son peuple, elle n'a pas voulu se désolidariser de lui.

Au moment de sa rencontre avec Julius Spier, Etty a une vie compliquée, des relations amoureuses qu'on peut qualifier de désordonnées. Et pourtant, elle en vient à développer une vie intérieure hors du commun. Comment expliquer ce renversement ?

C'est le phénomène de la conversion. C'est Marie-Madeleine, c'est Zachée. Dans son cas, il y a cette rencontre de Dieu qui bouleverse sa vie et qui lui donne sa véritable orientation, sa véritable direction. Elle cherchait un sens à sa vie dans toutes sortes d'aventures psycho-sentimentales. C'est pour cela qu'elle s'adresse à Julius Spier. Celui-ci l'oriente vers une vie intérieure grâce aux méditations qu'il lui recommande, grâce à la lecture du Nouveau testament. Peu à peu, elle s'approprie les psaumes et fait une expérience de Dieu qui la bouleverse.

Julius Spier était-il pratiquant ?

Nous n'en savons rien. Comme beaucoup de juifs, il fuit l'Allemagne avant le déclenchement de la guerre et trouve refuge en Hollande où il pratique son métier de psychothérapeute. Il a lui-même une grande vie de prière, il côtoie la Bible, le Nouveau Testament. Je pense qu'il se situe un peu comme Etty : on ne note pas d'adhésion explicite à une religion. Mais peu avant sa mort, il fait un rêve dont il parle à Etty : « J'ai rêvé que le Christ me baptisait ».

On se demande ce qui le pousse à ouvrir Etty à l'amour de Dieu et aux Ecritures ?

Cela faisait partie de l'approche thérapeutique. Il fait une lecture psycho-spirituelle et propose ainsi à ses patientes de s'ouvrir à cette présence spirituelle en elles. La prière d'Etty a grandi au contact de Julius. C'est lui qui la met sur cette piste de la méditation, de la prière des psaumes, de la lecture de la Bible. A partir de là, Etty Hillesum est saisie par Dieu.

Etty Hillesum affirme au début qu'elle ne sait pas prononcer le nom de Dieu, qu'elle ne sait pas s'agenouiller. Et elle termine par cette prière du 12 juillet 1942 d'une profondeur impressionnante. « Je vais t'aider mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi », affirme-t-elle...

Cette prière est en effet incroyablement profonde. Elle est rédigée au moment où elle s'apprête à aller au camp de Westerbork : Etty semble porter tout le poids de la persécution qui s'abat sur son peuple. A travers cette souffrance qui l'habite, on voit pourtant grandir sa confiance en Dieu. Cela ressort de cette prière. Elle le dit à la fin : après avoir prié Dieu, elle est comme une forteresse imprenable.

Quelle est sa mission au camp de Westerbork ?

Etty se sent appelée à apaiser la souffrance. Son expérience de Dieu la rend proche de son prochain au point de porter aussi le persécuteur dans sa prière. « Ce qu'il faut extirper - dit-elle, ce n'est pas l'homme mais ce qui est en lui. Et ce combat commence en nous. Si on pense régler la guerre en tuant l'ennemi, c'est une illusion parce que le premier ennemi est en nous. C'est ce mal qui habite en nous ».

Son expérience de foi l'amène à être encore plus consciente de la grandeur de la vocation humaine. Elle expérimente profondément l'amour de Dieu, ce qui lui permet de se donner aux autres, d'affirmer la grandeur de l'être humain face aux persécutions, de ne jamais renoncer à cette dignité, de ne jamais essayer de sauver sa vie en la trahissant, en s'abaissant. Et ce n'est ni par bravade, ni par orgueil. Assumer pleinement sa vie, c'est accepter de rester debout face à l'épreuve, au nom de cette présence de Dieu en elle. « Un peu de toi en nous mon Dieu » : c'est ce qui la soutient.

Elle dit qu'elle ne veut pas abandonner son peuple. N'a-t-on pas le sentiment qu'elle ressent ce qui se trame ?

Elle en a conscience quand elle dit « c'est notre destruction que l'on veut ». Elle entend les rumeurs selon lesquelles 700 000 juifs ont été gazés en Allemagne. Elle est consciente que beaucoup vont mourir, que les nazis veulent l'extermination des juifs. Et en même temps elle espère survivre. « J'aimerais tellement pouvoir survivre afin de transmettre au monde cette humanité que j'ai pu conserver en moi ». Et si elle a pu la conserver, c'est grâce à Dieu. Elle en est consciente. Elle est porteuse d'un trésor.

Peut-on dire qu'à la fin de sa vie elle vit en femme « libre », de cette liberté des enfants de Dieu ?

Tout à fait. Elle est entrée dans une expérience mystique qui l'aide à dépasser ce contexte d'oppression, de persécution, de menace constante. Elle vit à la fois le poids de cette oppression et en même temps, une telle foi et un tel amour l'habitent, qui la rendent si proche de l'autre, qu'elle se sent plus forte que cette mort omniprésente autour d'elle.

Propos recueillis par Marine Soreau