Europe : "le miracle de la Vistule" (1/2)

La bataille de Varsovie qui sauva l'Europe de la révolution communiste

Rome, (Zenit.org) Wlodzimierz Redzioch | 1293 clics

Pour les historiens, c’est l’une des dix-huit batailles les plus importantes de l’histoire du monde. Pour l’Europe chrétienne, c’est celle dont l’importance n’est comparable qu’aux victoires contre les musulmans à Lépante (1571) et à Vienne (1583), qui sauvèrent le continent de l’invasion musulmane.

Il s'agit de la bataille de Varsovie dans la guerre entre la Pologne et la Russie bolchevique, en 1920, dont le 73eme anniversaire a été célébré le 15 août dernier. En tenant compte de la supériorité numérique de l’armée russe, forte de son invincibilité, la victoire des Polonais sur l’Armée rouge semblait impossible, et c’est pourquoi elle est restée dans l’histoire comme « le miracle de la Vistule » (une expression très chère à Jean-Paul II).

Les Polonais ont réussi à stopper la tentative d’"exportation" par les armes de la révolution russe, qui aurait changé l’histoire de la civilisation européenne du XXeme siècle. Et cela n’était nullement acquis d’avance, si l’on considère le fait que l’armée polonaise ne s’était formée qu’un an et demi avant la bataille décisive. La Pologne avait reconquis sa souveraineté nationale le 18 novembre 1918, après plus d’un siècle d’occupation. À la suite des trois partages effectués entre 1772 et 1795 par les trois puissants empires voisins – russe, prussien et austro-hongrois, la Pologne avait disparu de la carte de l’Europe.

Mais l’indépendance du pays reconquise après la première guerre mondiale fut aussitôt de nouveau en danger : la menace venait toujours de l’Est, mais cette fois de la Russie qui, après la Révolution d’octobre, était devenu un pays bolchevique. Dès novembre 1918, le Conseil des commissaires du peuple (le gouvernement bolchevique) prit la décision de former, dans le cadre de l’Armée rouge, la fameuse Armée occidentale. Elle devait permettre d’atteindre l’objectif stratégique des communistes soviétiques, à savoir la « Révolution mondiale ». D’après Lénine et ses compagnons, l’Europe était rassasiée et riche, mais en proie au chaos, malade et démoralisée. Elle était donc « mûre » pour la révolution, mais il fallait pour cela « transpercer avec les baïonnettes de l’Armée rouge » le cœur du continent.

Les Soviétiques commencèrent à concentrer sur les frontières polonaises les meilleurs détachements parvenus de tout le pays. Le 10 mars 1920, à Smolensk, eut lieu la réunion des chefs de l’Armée rouge, du « Front occidental » et des commissaires communistes, dont Staline. C’est alors que furent prises les décisions d’attaquer la Pologne et l’Europe selon un plan qui devait se dérouler le long de la trajectoire Varsovie, Poznan, Berlin et Paris.

Grâce au brillant travail de l’espionnage polonais, le maréchal Josef Pilsudski, le chef charismatique de l’armée polonaise, était au courant des plans soviétiques et il décida d’agir immédiatement. Le 25 avril, anticipant l’attaque bolchevique, Pilsudski lança l’armée polonaise contre les Russes pour disperser l’Armée rouge et pour créer sur le territoire conquis un État ukrainien indépendant. Malgré la conquête de Kiev, ces objectifs ne furent pas atteints et l’armée polonaise dut se retirer.

Entre-temps, les chefs bolcheviques du Kremlin étaient de plus en plus convaincus de la possibilité de conquérir l’Europe. Lénine, pendant le IIeme Congrès du Comintern (l’organisation internationale des partis communistes, mieux connue sous le nom de l’Internationale communiste) qui s’était rassemblé au début du mois d’août 1920, affirma résolument : « Oui, les troupes soviétiques sont à Varsovie. Dans peu de temps, nous aurons aussi l’Allemagne. Nous reconquerrons la Hongrie et les Balkans se soulèveront contre le capitalisme. L’Italie tremblera. L’Europe bourgeoise craque de tous les côtés, au milieu de cette tempête ». Les militaires aussi affichaient leur assurance : le maréchal Michail Tuchacevskij dit aux chefs des brigades de la cavalerie cosaque : « D’ici la fin de l’été, on entendra le son des sabots de vos chevaux dans les rues de Paris ».

Pendant l’été 1920, alors que l’Armée rouge avançait, menaçante, vers le fleuve de la Vistule jusqu’aux portes de Varsovie, les évêques polonais, pour réveiller les consciences, réagirent en envoyant des lettres à la nation et aux épiscopats du monde entier, ainsi qu’au pape, demandant à Benoît XV des prières et des bénédictions pour la Pologne menacée par les bolcheviques.

Dans leur courageuse lettre aux Églises du monde, les évêques firent une analyse très précise de la situation en disant : « La Pologne n’avait pas l’intention de se battre ; elle y a été contrainte. En outre, nous ne combattons nullement contre la nation, mais plutôt contre ceux qui ont renversé la Russie, qui ont bu son sang et son âme, aspirant à occuper de nouvelles terres. Comme un essaim de sauterelles qui, après avoir détruit tout signe de vie dans un lieu, se déplacent ailleurs, contraintes par leur propre action destructrice à émigrer ; de même, maintenant, après avoir ‘empoisonné’ et saccagé la Russie, le bolchevisme, menaçant, se tourne vers la Pologne ».

Les évêques attirèrent l’attention du monde entier sur le fait que les Polonais n’étaient pas les seuls à être menacés : « Pour l’ennemi qui nous combat, la Pologne n’est pas la destination ultime de sa marche ; elle est plutôt une étape et une plate-forme d’envoi vers la conquête du monde », soulignant que l’expression « conquête du monde » n’est nullement trop exagérée parce que « le bolchevisme a gagné par son réseau subversif, comme une araignée, des nations très éloignées de la Russie (…) Et aujourd’hui tout est prêt pour cette conquête du monde. Dans tous les pays, des troupes sont déjà organisées, attendant seulement le signal de la bataille ; les préparatifs de grèves continues battent leur plein, en vue de paralyser la vie normale des nations. La discorde entre les différentes classes sociales est en train de se transformer en une haine désespérée et les influences internationales bloquent complètement tout jugement et toute autodéfense des nations ».

Tous devaient donc être conscients que, dans cette situation, « la Pologne est la dernière barrière sur la route du bolchevisme vers la conquête du monde : si elle devait s’écrouler, le bolchevisme se répandrait dans le monde entier, avec toute sa puissance de destruction. Et la vague qui menace déjà d’envahir le monde, est vraiment terrible ».

Les évêques polonais soulignèrent le risque que courait l’Église : « En plus de sa doctrine et de son action, le bolchevisme porte en lui un cœur plein de haine. Et cette haine est surtout dirigée contre le christianisme, dont il est la négation absolue, il est dirigé contre la croix du Christ et contre son Église. (…) Le bolchevisme est vraiment l’incarnation et la manifestation sur terre de l’Antéchrist ». Des paroles claires qu’en Occident tout le monde ne voulait pas entendre.

Le monde est malheureusement resté sourd aux appels à l’aide des Polonais. Il semblait que tous, y compris les chancelleries occidentales, s’étaient résignés à la victoire communiste et que, paralysés, ils restaient sans rien faire. En revanche, dans les différentes Églises, sollicitées par le pape lui-même, on commença à prier pour la Pologne.

Le 5 août, Benoît XV envoya à son cardinal vicaire Basilio Pompili une lettre qui exprimait toute la proximité du pape pour le peuple polonais : « Monsieur le cardinal, nous avons appris à notre grande satisfaction que, suivant nos suggestions, vous aviez demandé que dimanche prochain, dans la vénérable église du Gesù, des prières solennelles et ferventes soient élevées vers le Très-haut pour invoquer les miséricordes du Seigneur sur la malheureuse Pologne. De très graves raisons nous conduisent à souhaiter que l’exemple que vous avez donné soit suivi par tous les évêques du monde catholique. Bien connue en effet est la sollicitude maternelle et angoissée avec laquelle le Saint-Siège a toujours suivi les diverses infortunes de la nation polonaise. Lorsque toutes les nations civiles se sont inclinées en silence devant la prédominance de la force sur le droit, le Saint-Siège fut le seul à protester contre le partage inique de la Pologne et contre l’oppression non moins inique du peuple polonais. Mais maintenant, il y a encore bien plus : maintenant ce n’est pas seulement l’existence nationale de la Pologne qui est en danger, mais l’Europe tout entière est menacée par les horreurs de nouvelles guerres. Ce n’est donc pas seulement l’amour de la Pologne, mais l’amour de toute l’Europe qui nous pousse à désirer que tous les fidèles s’unissent à Nous pour supplier le Très-haut afin que, par l’intercession de la Très Sainte Vierge Marie, protectrice de la Pologne, il veuille épargner au peuple polonais ce suprême malheur et qu’il veuille, en même temps, éloigner ce nouveau fléau de l’Europe exsangue ».

A suivre...

Traduction Hélène Ginabat