France: la doyenne des "Justes parmi les Nations" s'est éteinte

Jeanne Voinot avait 103 ans

Rome, (Zenit.org) Anita Bourdin | 636 clics

La doyenne des Justes parmi les Nations de France, Jeanne Voinot, s'est éteinte - mais pas sa mémoire ni le bien qu'elle a fait - le 6 mai 2014, à l'âge de 103 ans, indique le Comité français pour Yad Vashem : elle était née le 21 février 1912.

Les Justes de France

Elle avait reçu le titre de Juste parmi les Nations le dimanche 3 avril 2011 à Avrolles-Saint-Florentin, dans le département français de l'Yonne, et lieu du sauvetage d'une jeune juive pendant la seconde guerre mondiale. Elle avait, au même moment, reçu la Légion d'Honneur.

La "Place des Justes parmi les Nations" d'Avrolles a été inaugurée quelques mois plus tard, le dimanche 17 juillet 2011: une plaque y porte les noms des 5 "Justes" du village : Clémence Munier, Marie-Louise et André Vallenot, Jeanne et Roger Voinot.

Jeanne et Roger Voinot étaient boulangers à Avrolles quand ils ont recueilli, protégé et sauvé Rochelle-Rénée Saméroff (née Kokotek), qui vit maintenant aux Etats-Unis, et qui est toujours restée en contact avec la famille Voinot à laquelle elle a rendu visite régulièrement.

Deux de ses arrière-petites-filles - Jeanne et Pauline Longhi - ont participé, respectivement en 2013 et en 2014, à la délégation des descendants de Justes parmi les Nations, lors des cérémonies du Yom HaShoah, « Journée du souvenir pour la Shoah et l’héroïsme », qui a été célébrée cette année le lundi 28 avril.

La Shoah, jusqu'en France

Au 1er janvier 2014, le mémorial de Yad Vashem recensait 3 760 Justes français (25 271 dans toute l'Europe).

Les personnes reconnues « Justes parmi les Nations » reçoivent de Yad Vashem un diplôme d'honneur ainsi qu'une médaille sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier ».  Il s’agit de la plus haute distinction civile de l’état d’Israël.

En France, 76 000 Juifs – dont 11 400 enfants – ont été déportés vers les camps de la mort nazis et seuls 2 600 survécurent.

La Shoah a aussi semé la mort sur le territoire français: on estime que des milliers de juifs sont morts dans les camps d’internement en France et que 1 000 ont été assassinés par la Milice française ou la Gestapo. Le point 19 du serment des miliciens disait: "Contre la lèpre juive".

Le mémorial de Yad Vashem estime que l’hommage rendu aux Justes parmi les Nations revêt une signification éducative et morale : "Israël a l’obligation éthique de reconnaître, d’honorer et de saluer, au nom du peuple juif, les non-Juifs qui, malgré les grands risques encourus pour eux-mêmes et pour leurs proches, ont aidé des Juifs à un moment où ils en avaient le plus besoin".

Par ailleurs, "les actes des Justes prouvent qu’il était possible d’apporter une aide": "L’argument selon lequel l’appareil terroriste nazi paralysait les initiatives contraires à la politique officielle est démenti par l’action de milliers de personnes de tous les milieux qui ont aidé les Juifs à échapper à la Solution finale", décidée par Hitler à la conférence de Wannsee (Berlin) le 20 janvier 1942.

L'histoire de Rachel

Yad Vashem-France raconte l'histoire du sauvetage effectué par Jeanne Voinot et son mari:

Madame ROUSSEAU habitait Avrolles, petite bourgade rurale de l’Yonne, rattachée aujourd’hui à la commune de Saint-Florentin, près de Chablis.

Un jour de l’été 43, sa belle-fille qui vivait à Paris et travaillait à la SNCF, vint la trouver pour lui faire part d’un gros problème : Madame REGISTEL, une collègue et amie,  recherchait  une famille d’accueil habitant la campagne qui accepterait de cacher Rachel, une petite fille de 11 ans qu’elle avait depuis un an prise sous sa protection.

Rachel était la fille  aînée de Bronia et Wolf KOKOTEK, des juifs d’origine polonaise,  qui avaient été les voisins de  pallier de Madame REGISTEL au  19 de la rue Beccaria dans le 12e arrondissement de Paris. Ils avaient été arrêtés en juillet 1942 avec Fernande, leur petite fille de 4 ans, au moment de la rafle du Vel‘d’Hiv’, puis déportés et assassinés à Auschwitz. Une scarlatine pour  laquelle elle était alors hospitalisée à Trousseau, avait  miraculeusement épargné Rachel dont la mère, avant de partir vers son cruel destin, avait eu la présence d’esprit de cacher l’existence aux policiers et de demander discrètement à sa voisine Madame REGISTEL de s’occuper d’elle.

Catholique fervente et dévouée, cette dernière (qui était à l’époque mère d’une fille mariée et d’un garçon prisonnier de guerre en Allemagne), s’était rendue au chevet de l’enfant dont elle aurait pu être la grand-mère, avait organisé sa sortie de l’hôpital, et l’avait recueillie chez elle. Avec conscience et dévouement elle avait affectueusement entouré la fillette, et, comme cela se faisait pendant l’occupation pour les enfants des villes, l’avait envoyée à la campagne, à l’abri des bombardements. Placée sous le prénom de Marie-Hélène au Pensionnat Sainte-Hélène, dirigé par les sœurs de Saint-Vincent de Paul à  Epinay-sous-Sénart, à une vingtaine de kilomètres de Paris, la fillette avait passé l’année scolaire 1942/1943. A l’issue de celle-ci,  les religieuses, redoutant les contrôles d’identité opérés dans les écoles, avaient conseillé de rechercher pour la rentrée suivante un abri plus écarté de la capitale.

Les boulangers du village

Dès qu’elle apprit cette grande détresse, Madame ROUSSEAU, alla trouver en toute confiance les boulangers du village pour réfléchir avec eux à une solution. Sans hésiter Jeanne et Roger VOINOT, parents de Nicole, une petite fille de 6 ans, parfaitement au courant des risques qu’ils encouraient,  proposèrent de prendre Rachel chez eux. « Une enfant, c’est une enfant,  Nous ne nous sommes posé aucune question ; c’était tellement naturel », a confirmé Jeanne, à quelques mois de ses cent ans.

La fillette, persuadée d’avoir été abandonnée par les siens (Madame REGISTEL, avait pensé adoucir sa peine en lui faisant croire que ses parents étaient partis sans elle en Suisse),  retrouva chez ses bienfaiteurs, la chaleur d’une vie de famille. Jeannette et Roger en lui ouvrant leur porte, lui avaient aussi ouvert leur cœur. Ils l’avaient pratiquement adoptée, la faisant passer pour leur nièce, n’attendant aucune compensation financière, partageant avec elle le pain du fournil et les légumes du potager et redoublant de précautions pour que sa présence n’attire pas l’attention des soldats allemands et des SS cantonnés dans le village et logés chez les habitants. Ils ne l’envoyèrent à l’école que le jour où les instituteurs du pays qui avaient deviné ses origines, vinrent spontanément leur proposer de la prendre sans formalités dans leur classe sous le nom de Renée Cocoten.

Quand sonna l’heure de la Libération, Renée était parfaitement intégrée à la population de Varolles et ni elle ni Jeanne, ni Roger ne pouvaient imaginer qu’ils allaient devoir se séparer…

Un grand-père aux Etats-Unis

C’est un cousin, venu aux nouvelles rue Beccaria, qui découvrit son existence et la signala à une œuvre juive qui regroupait les orphelins, cherchait à leur retrouver un lien familial et préparait à l’émigration en Palestine, ceux qui restaient définitivement seuls au monde. A son grand désespoir et à celui de Jeanne, de Roger et de Nicole, Rachel dut quitter Avrolles pour un centre situé en Normandie.

Autorisée en 1945 à passer les fêtes de Noël avec les VOINOT qui lui avaient envoyé l’argent de son voyage, elle s’arrêta à Paris, retrouva d’instinct le chemin de son ancien domicile et en interrogeant le voisinage, découvrit que son grand-père, sans laisser d’adresse,  avait émigré aux Etats-Unis avec ses oncles et ses tantes. Un heureux hasard permit de retrouver sa trace et de le prévenir de la présence de sa petite-fille. Il fit sans tarder les démarches nécessaires auprès du consulat pour lui faire obtenir au plus vite un visa d’entrée.

Rachel quitta aussitôt le Centre où elle était pensionnaire et vint à Paris, où hébergée par des amis, elle dut encore attendre jusqu’à mars 1947 pour obtenir une place sur le bateau qui allait l’emmener à New York, après cinq ans d’errance et de solitude. Avant son départ, elle rendit visite à Madame REGISTEL : ce fut leur dernière rencontre.

A la recherche de Madame Registel

Devenue Rochelle Sameroff par son mariage, elle vit aujourd’hui aux Etats-Unis. Elle a trois enfants et cinq petits-enfants

Récemment, une visite au  MEMORIAL de YAD VASHEM à Jérusalem, lui a permis d’authentifier un passé dont les nazis ne sont pas parvenus à éteindre la mémoire. Elle a découvert d’abord, gravé à jamais sur le mur des noms, celui de sa petite sœur Fernande, répertoriée par Serge Klarsfeld parmi les enfants arrêtés lors de la rafle du Vel’d’Hiv’, séparés de leurs parents, internés à Drancy jusqu’à ce que soit donné par le gouvernement de Vichy l’ordre de les envoyer au massacre. Puis, d’un clic sur l’ordinateur du Musée, elle a vu surgir de l’oubli les noms de Bronia et de Wolf, ses parents, signalés comme disparus par des cousins émigrés en Israël…. toute une  branche de son arbre généalogique qui allait bientôt revivre autour d’elle !

Rochelle est revenue en France, pays où elle a vécu le pire et le meilleur de sa vie, pour assister à la remise de Médaille des Justes reçue par Jeanne VOINOT et, à titre posthume par son mari Roger, avec lesquels elle n’a jamais cessé d’entretenir des relations épistolaires.

Tous deux avaient jusque là refusé une récompense pour un geste qu’ils estimaient normal et naturel. Jeanne VOINOT a également été ce-jour là,  décorée de la Légion d’Honneur Heureuse de pouvoir leur manifester enfin sa reconnaissance,  Madame Sameroff regrettait cependant qu’il ne lui soit pas possible de rendre le même hommage à Madame REGISTEL … A moins que les échos de cette cérémonie de remise parviennent aux oreilles d’un ayant-droit de celle qui lui a tant donné mais dont elle n’a pas été prévenue de la disparition.