France: la « Manif pour tous », un coup de jeune sur la politique (2)

L'objection de conscience

Rome, (Zenit.org) Monseigneur Tony Anatrella | 1335 clics

« La Manif pour tous » a organisé une 7e manifestation - 3e au niveau nationa - , à Paris, ce dimanche 26 mai 2013. Le peuple était au rendez-vous et l’ampleur des réactions, demandant le retrait de la loi permettant le mariage entre personnes de même sexe, ne fait qu’augmenter. Monseigneur Tony Anatrella continue de développer ses analyses pour les lecteurs de Zenit (voir aussi Zenit du 15 et 22 avril 2013). Il note en particulier que « La Manif pour tous donne un coup de vieux aux politiques » et que le « mariage » homosexuel est la décision la plus ringarde des idéaux de « Mai 68 » ! La Manif pour tous oblige à changer la politique.

Voici le deuxième volet de cette réfléxion: la première partie a été publiée hier, lundi 27 mai. Mgr Anatrella revient notamment sur le droit à l'Objection de conscience.

Zenit - On a l’impression que la plupart des politiques perdent actuellement leurs marques ?

Monseigneur Tony Anatrella - Sans aucun doute. Aujourd’hui, les responsables politiques de droite et de gauche ne comprennent pas toujours ce qui se passe tous les jours dans les rues de France et le changement qui s’opère. La loi au lieu d’apporter la paix quand elle est juste, crée ici la confusion et de la division. Et les manifestants en appellent à une vision plus humaine et plus vraie de la politique. C’est pourquoi le personnel politique a vieilli et a été décrédibilisé en l’espace de quelques mois. Il tente de désamorcer les choses en plaquant sur ce mouvement des catégories qui ne conviennent pas et qui empêchent de penser. La grande majorité des citoyens qui sont dans la rue fulminent contre les médias et les politiques car ils se sentent trompés et abusés. Ils ne sont ni des fascistes, ni des homophobes, ni des casseurs, ni des intégristes religieux. Ils veulent que soient respectés les grands équilibres humains qui structurent la famille et la filiation autour de l’homme et de la femme. La seule réponse politique actuelle est de leur envoyer les CRS … plutôt que de les entendre vraiment.

La manif pour tous ou le mouvement des « veilleurs » ne sont donc pas pour vous un épiphénomène ou un baroud d’honneur mais une situation plus profonde et durable ?

À cause du mariage pour tous, de par son inutilité et son côté dérisoire face à la crise que traverse la France, beaucoup de politiques se sont déconsidérés en soutenant de près ou de loin cette loi, ou encore en se montrant très flottant afin de conserver leurs prébendes électorales : surtout à droite. Le courage n’est pas toujours la première vertu en politique. Le mouvement ne fait que commencer et il ne s’arrêtera pas. Il ne deviendra pas un mouvement politique au sens de l’organisation d’un parti comme on l’envisage de façon romantique. Mais il sera une force vive dont les membres auront à poursuivre leur engagement. Les manifestations vont sans doute continuer d’une façon ou d’une autre pour dénoncer cette loi inique jusqu’à son retrait et en attendant que naissent d’autres élus à l’image de ce mouvement profond. Il n’est pas comparable à 1984 où les adultes défendaient la liberté de l’éducation qui une fois de plus va être remise en question avec la diffusion à l’école des thèses du gender. Il s’agit ici de défendre la société actuelle contre ses démons : l’individu-roi, la banalisation des orientations sexuelles et toutes les dérives libertaires qui déstabilisent le lien social. Le législateur, faute d’agir sur les maux de la société, libéralise tout et n’importe quoi alors que l’homosexualité n’a rien à voir avec le mariage et la filiation. Ce sont des réformes qui apparemment n’entraînent aucune surcharge financière mais qui sont d’un coût psychologique et symbolique considérable. L’enjeu est donc fondamental.

Cela veut-il dire qu’ils ne veulent pas se laisser enfermer dans une société déprimante ?

On peut le penser. Dans mon livre « Non à la société dépressive » (Flammarion), j’en indiquais les symptômes : le divorce, la toxicomanie, le suicide et l’homosexualité. Nous y sommes puisque ce sont des lignes de fracture dans la personnalité et le lien social qui se sont développées et accentuées.

Les plus lucides parmi les nouvelles générations en ont assez d’être cantonnés à une société déprimante qui se maintient dans l’imaginaire. Il est intéressant de noter que les positions dites de droite ou de gauche pour reprendre ces grandes catégories sont psychologiquement connotées. Ainsi, la gauche a eu souvent du mal avec la réalité des choses. Elle les a abordées de façon dépressive. Ainsi, il fallait « changer la vie » ou encore affirmer que « le changement, c’est maintenant » de façon incantatoire mais aussi de façon très coûteuse et meurtrissant pour les peuples. La droite est souvent dans la parole et dans l’idéal plutôt que dans la traduction en actes de ce qu’elle défend. En ce sens, elle est moins perspicace, moins cohérente et moins courageuse que la gauche, et elle est souvent plus lâche avec ceux qui la suivent, quand elle ne trahit pas leurs convictions et ses électeurs. Ces deux voies ont déçu ! Ce qui est dangereux car la tentation des extrêmes est possible lorsque les responsables politiques manquent de lucidité, de courage et de convictions justes et honnêtes. 

Avec cette loi déréelle, dite loi Taubira, qui ne sera pas à l’honneur de la France, nous sommes parvenus à l’impasse des idéaux subjectifs des années soixante/soixante-dix qui ont culminé dans la dépression de la date mythique de « Mai 68 ». Il s’agit,  comme le dit fort justement le Pape François, « d’une crise de l’homme » qui ne voit pas au-delà de sa suffisance et de ses émois premiers.

Pendant ce temps-là, les politiques sont de plus en plus en décalage avec la population ?

Oui et c’est d’autant plus vrai que nous avons à faire à des professionnels de la politique qui proviennent des grandes administrations et non pas de la société civile, celle qui est au contact des réalités et de la vie, et non pas de la vie représentée à travers des ambitions personnelles de pouvoir et des idéologies successives : après le marxisme, c’est le gender. Les politiques n’ont pas la connaissance et le recul pour comprendre combien toutes les idées à la mode, comme celle du mariage impensable entre personnes de même sexe, consiste à enfermer chacun dans son ressenti et à s’arrêter à ses intrigues psychiques sans se poser les questions qui relèvent d’autres instances que celles du ressenti et des fantasmes : la dimension anthropologique, spirituelle et morale de l’existence. Il n’est pas étonnant que ce soit sur cette base que les « veilleurs » se réunissent régulièrement dans toute la France comme le faisaient de nombreuses personnes, à l’initiative des chrétiens et du Cardinal Karol Wojtyla, futur Jean-Paul II, pour se libérer de lois injustes et oppressives en Pologne. On connaît la suite. Ce sont des moyens culturels qui sont pris pour dire que l’homosexualité ne peut pas être une norme redéfinissant le mariage et la filiation. Pour satisfaire à l’indifférenciation sexuelle, la loi civile attribue des catégories comme époux, père et mère à des situations personnelles qui ne conviennent pas. En changeant le langage on ne modifie pas pour autant la réalité, on la trahi simplement et on invente des mensonges en matière sexuelle pour faire croire aux enfants que l’on peut avoir deux papas ou deux mamans. Quelle violence représente cette forme de fausse compassion, cette méprise sur la tolérance et la confusion sur le sens de l’amour ! 

Ce sont donc autant de décisions politiques qui fragilisent la société ?

Certainement. Le législateur en agissant ainsi, affaiblit le cadre porteur de la société et il n’est pas étonnant que cette insécurité foncière ouvre la voie à la violence des vandales, aux suicides et au meurtre collectif. Nous constatons en psychiatrie sociale que les personnalités les plus fragiles dans leurs conflits idiosyncrasiques sont déstabilisées par les failles, les contradictions et la pathologie produite par certaines lois sociales qui altèrent les symboliques sur lesquelles s’élabore la sexualité humaine. Le suicide au cours du mois de mai 2013 d’un homme dans une école parisienne, ou un autre dans la Cathédrale Notre Dame de Paris, ou encore la violence et le pillage du quartier du Trocadéro inaugurent ce que nos sociétés produisent en désintégration sociale en Europe mais aussi aux Etats-Unis. Ce sont autant de phénomènes que l’on ne veut pas voir. Ils sont masqués à travers des étiquettes que l’on s’empresse de coller (malade mental, intégriste, délinquants) pour s’empêcher de penser et de remettre en question le système politico-médiatique qui représente de plus en plus une Bastille dont il faut se libérer.

Les manifestants qui entrent en résistance contre la loi du mariage pour tous font œuvre de santé psychique et intellectuelle. Ils ne veulent pas se laisser étouffer par un lobby et une minorité agissante qui impose un modèle et une redéfinition de la famille et de la filiation qui est en dehors des réalités et, de ce fait, est inacceptable. C’est pourquoi, ils demandent le retrait de cette loi. Ils ne lâcheront pas ! Ils savent que l’enjeu n’est pas seulement anthropologique mais aussi politique car, ici, l’un ne va pas sans l’autre si l’on ne veut pas rester dans les nuages.

En ce sens, ils sont en phase avec le texte de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi concernant la légalisation des « unions » homosexuelles (2003) dans laquelle le Cardinal Joseph Ratzinger affirmait : « Lorsqu’on est confronté à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles, ou au fait d’assimiler juridiquement les unions homosexuelles au mariage, leur donnant accès aux droits qui sont propres à ce dernier, on doit s’y opposer de manière claire et incisive. Il faut s’abstenir de toute forme de coopération formelle à la promulgation ou à l’application de lois si gravement injustes, et autant que possible ne pas coopérer matériellement à leur application. En la matière, chacun peut revendiquer le droit à l’objection de conscience. »

Les maires et les autres citoyens, comme des enseignants et des parents d’élèves, en appellent à l’objection de conscience pour ne pas mettre en pratique cette loi puisqu’elle est inique et néfaste pour la société. Il faut effectivement arrêter ce simulacre d’une loi qui est illégitime.

Dans ce contexte de plus grande visibilité de l’homosexualité, l’Église va-t-elle devoir faire évoluer sa pensée au sujet de l’homosexualité ?

Si dans un premier temps cette visibilité va quelque peut s’affirmer, elle va très vite se restreindre comme on l’observe dans les pays qui ont accepté le « mariage » homosexuel. En réalité cette loi cloisonne et isole très vite les personnes concernées dans le sens où elles se retrouvent entre-elles étant donné qu’elles n’ont rien de commun en matière de « couple » et de « famille » avec les autres. D’autre part, ce n’est pas parce que la loi civile autorise pour l’instant le « mariage » entre personnes de même sexe que l’Église va amender sa conception de la personne humaine sexuée et du sens de la sexualité. Le Catéchisme de l’Église Catholique (n. 2357) est clair à ce sujet. L’Église fait une distinction entre la personne et les actes. Ce sont les actes qui ne peuvent « recevoir d’approbation en aucun cas » puisqu’ils sont contraires à la complémentarité des sexes. Néanmoins, l’Église entend bien accueillir et accompagner ces personnes qui veulent progresser dans leur foi dans la fidélité à l’enseignement de l’Église, mais en sachant qu’elles ne pourront pas avoir accès aux sacrements et à des responsabilités ecclésiales en fonction de leur situation et de leur comportement. Et encore davantage, il ne pourra pas être possible de célébrer des « unions » de ce type, dire une messe, prier pour cette « union » ou encore bénir des bijoux et des objets religieux à cette occasion ou sous un autre prétexte quelconque. Nous ne pouvons pas instrumentaliser Dieu pour justifier de façon détournée l’injustifiable et le moralement inacceptable. Se posera la question des baptêmes d’enfants avec des « parents » dont la conduite de vie les situe à l’opposé de ce à quoi est appelé à vivre un chrétien. Cette situation n’est pas comparable à celle des parents divorcés ou des concubins qui sont malgré tout dans la logique de la différence sexuelle. Là nous sommes face à une situation d’une autre nature qui est aggravante, mais sur laquelle nous pourrons revenir, si vous le voulez, lors d’une prochaine interview.

(à suivre)

Propos recueillis par Anita Bourdin

Monseigneur Tony Anatrella, psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, Consulteur du Conseil Pontifical pour la Famille et du Conseil Pontifical pour la Santé, a été parmi les premiers spécialistes au début des années 1990 à alerter l’opinion publique sur les revendications en faveur du «mariage » homosexuel et de l’adoption des enfants, et des dérives suscitées par l’idéologie du gender. À l’époque on croyait naïvement que cela n’arriverait jamais en France. Et pourtant, nous y sommes ! Il suffit de lire ou de relire les ouvrages de Mgr Anatrella pour y découvrir tous les arguments qui sont repris fort heureusement par ceux qui refusent cette loi du « mariage pour tous » : La différence interdite et Époux, heureux époux, chez Flammarion, La tentation de Capoue aux éditions Cujas et Le règne de Narcisse aux Presses de la Renaissance qui vient d’être réédité et qui est également édité en audiolivre aux éditions Saint-Léger-Production. Et enfin, rappelons le dossier Homosexualité et mariage, 9/2004, publié sous sa signature dans Documents Épiscopat et dans les mêmes Documents Le Pacte civil de solidarité 10/1998, et la publication récente du livre : Le Gender, la controverse, éditions Téqui.