France : lancement du Courant pour une écologie humaine

"La modernité a changé de camp", par Tugdual Derville

Rome, (Zenit.org) Anne Kurian | 1394 clics

Le nouveau Courant pour une écologie humaine entend montrer que « la modernité a changé de camp » : l’écologie humaine en effet « ne s’inscrit pas dans une sorte de conservatisme passéiste » mais est « une réponse nouvelle à des défis inédits », une réponse qui appelle à « construire une protection réelle de l’être humain », et au fond à une véritable « mutation culturelle », explique Tugdual Derville, délégué général d’Alliance VITA et porte-parole de la « Manif pour tous ».

Tugdual Derville, Pierre-Yves Gomez, économiste, et Gilles Heriard Dubreuil, spécialiste des questions environnementales, sont les initiateurs d’un « courant de réflexion au service de l’action », qui a été lancé le 22 juin 2013, à Paris.

Plus de 450 personnes étaient présentes, de toute la France, pour cet évènement, dont Tugdual Derville explique les enjeux aux lecteurs de Zenit.

Zenit – Qu’est-ce que c'est que l'écologie humaine ?

Tugdual Derville – L’écologie humaine, c’est d’abord une réalité que vit un jour ou l’autre toute personne : il s’agit de prendre soin de l’être humain. De le protéger dans son environnement mais aussi de protéger l’homme lui-même, à commencer par le plus fragile. Expérimenter l’écologie humaine, c’est donc comme faire de la prose : nous pouvons espérer qu’elle est pratiquée chaque jour dans les familles, les entreprises, les associations, les maisons de retraite, par tous ceux qui prennent soin les uns des autres. C’est d’ailleurs le propre de l’être humain. Il n’a pas seulement besoin d’un environnement porteur et sécurisant, comme les animaux ; il éprouve aussi un besoin spécifique : celui d’être reconnu comme une personne irremplaçable, à la fois unique, précieuse et fragile. Tout être humain a besoin de se sentir accueilli inconditionnellement avec ses forces et ses faiblesses. Et il est d’ailleurs signifiant que cet homo sapiens que nous situons au sommet de la création soit de nature si fragile comparé aux animaux, avec une telle dépendance à la nature, à la culture et à autrui ! Il nous faut de l’eau pure (si possible fraîche !) et de l’amour pour vivre. Pas si facile à trouver… Sérieusement, l’écologie humaine est simplement une réalité universelle, vitale et intemporelle.

En quoi ce projet d’écologie humaine est-il d’actualité ?

En raison des progrès techniques qui posent la question de l’essence de l’homme. L’expression écologie humaine synthétise un enjeu nouveau lié à l’urgence de notre temps. En prônant cette écologie humaine, nous entendons montrer que la modernité a changé de camp : notre courant ne s’inscrit pas dans une sorte de conservatisme passéiste mais il veut offrir des réponses nouvelles à des défis inédits.
Je précise aussi que l’écologie humaine n’est pas un « mouvement » qui viendrait se rajouter à tous ceux qui existent déjà et continueront à se déployer. C’est un « courant », c’est-à-dire un lieu multidisciplinaire, un lieu de partage et d’échange, un lieu qui facilite le débat. Toutes sortes de personnes et d’associations pourront s’y impliquer librement, comme elles le souhaitent.

Pourquoi ce courant naît-il du mouvement social de 2013 ?

Quand j’ai exprimé, lors de la première grande « Manif pour tous » du 13 janvier 2013, du haut du podium du Champ de Mars, que naissait un courant d’écologie humaine, j’avais réfléchi au mobile qui pouvait expliquer le déplacement de centaines de milliers de personnes, à l’immense stupéfaction de tous… Pourquoi avoir pris la peine de venir marcher contre une loi dont le gouvernement affirmait qu’elle ne les concernait pas ? Parce que toutes ces personnes se sentaient intimement concernées par l’effacement insidieux de l’altérité sexuelle à la source de tout engendrement. L’expression écologie humaine décrit une réalité qui devrait être perçue comme une évidence, mais elle sonne aussi comme une alerte sur une maladie de notre démocratie : pourquoi un Parlement démocratiquement élu s’autorise-t-il à voter des lois qui portent atteinte à l’essence même de l’homme ? Car la loi Taubira prétend, par l’intermédiaire de l’adoption et plus tard de la procréation médicale assistée, qu’un enfant pourrait naître de deux hommes ou deux femmes. C’est un bouleversement radical, l’effacement d’un élément majeur du patrimoine commun de l’humanité, l’effondrement d’un repère qui incite inexorablement à d’autres glissements. C’est donc le moment ou jamais de s’engager et de réfléchir. Pour maîtriser davantage notre destin, et résister aux sirènes du scientisme et de l’idéologie libérale-libertaire qui transforment l’homme le plus fragile en victime du désir des plus fort.

Qu’est-ce que la différence entre écologique humaine et écologie environnementale ?

L’écologie environnementale, née il y a quelques dizaines d’années, nous a conduits à nous sentir responsables de la planète que nous lèguerons aux générations futures. Elle a ainsi inventé une nouvelle solidarité, tournée vers le futur. L’écologie humaine pose à son tour une question inédite, une question d’avenir cette fois liée aux évolutions des techniques, des biotechnologies en particulier : quelle humanité allons-nous « léguer » à la planète ? Car se dessine – c’est dans la bouche de certains scientistes – la prétention de redéfinir l’homme, de modifier l’homo sapiens. C’est notamment le surprenant lobby de la transhumanie qui affirme qu’il appartient à l’homme de modifier sa propre nature pour échapper aux conditionnements liés au temps, au corps et à la mort. Ces perspectives sont de plus en plus prégnantes. Nous en voyons les prémices avec l’utilisation d’innovations technologiques très belles en elles-mêmes mais dont l’utilisation peut porter atteinte à la liberté de l’homme – je  pense par exemple aux « Google glass ». Face à toute technique, il reste nécessaire de s’interroger sur sa compatibilité avec la nature profonde de l’être humain… La loi Taubira nous incite à nous poser des questions de fond : qu’est-ce qui différencie vraiment un homme d’une femme ? Quel est le besoin commun à tout enfant ? Comment s’incarne son appel intérieur à l’amour, la paix, la vérité, la liberté, la justice…? A partir du magnifique mouvement né de l’opposition à cette loi Taubira – qui a pratiquement fonctionné comme une douleur prévenant d’un mal – il faut donc discerner la menace globale que cette loi révèle et y répondre. Comment ? En donnant ensemble la priorité au plus faible et au plus fragile, partout, dans nos familles, dans nos entreprises, dans l’éducation, dans les lieux où on prend soin des personnes et bien sûr jusqu’au champ politique.

L’écologie humaine, c’est une valeur, une attitude qui doit imprégner tout le reste ?

L’écologie humaine permet de nous faire réfléchir et nous engager en vue d’une mutation culturelle, afin que l’ultra individualisme libéral-libertaire, dont la loi Taubira est un triste avatar, fasse place à l’altruisme, à une culture de la vulnérabilité. Vous savez qu’une culture ne peut être décrétée : il faut la construire, pas à pas. Le Courant pour une écologie humaine appelle à bâtir une protection réelle de l’être humain, dans son environnement mais aussi dans sa propre essence. Un tel projet offre une perspective positive à l’immense mouvement social de cette année. Nous avons protesté d’une manière magistrale, d’une façon historique ; nous avons observé un réveil de l’âme de la France et nous avons été stupéfaits de voir que cela a déjà donné tant et tant de fruits... Au terme de cet élan, avec Pierre-Yves Gomez, économiste, et Gilles Heriard Dubreuil, spécialiste des questions environnementales, nous avons partagé notre souci de l’approfondissement intellectuel au service de l’action. La mutation culturelle naîtra des échanges entre les personnes qui acceptent de changer leurs comportements et de bâtir des projets nouveaux. La mobilisation de ces derniers mois fut un temps d’effervescence qui a produit de nombreux fruits. Je pense à la « conscientisation » de millions de personnes. Aujourd’hui, il serait prématuré d’imaginer engranger toute la récolte. Une culture, on en prend soin dans la durée… Ceux qui se désolent de la promulgation de cette loi doivent accepter de s’engager en faveur d’une alternative culturelle… Il faut savoir re-semer, pour multiplier les fruits.

Quelles sont les conditions pour que « Ecologie humaine » ne soit pas un feu de paille ?

Il faut des racines : des racines pour chacun et des racines collectives. Tout est une question d’intériorisation et de travail. L’enjeu est de transformer une magnifique année de résistance, qui à mon avis a fait naître plus d’espoir qu’elle n’a subi l’échec, en projet durable. A nous de montrer que l’écologie humaine est en marche, et que chacun se sente encouragé. A nous de proposer au mouvement social un lieu de déploiement intellectuel pour qu’il se poursuive, pour que nous passions de la « force » d’un mouvement courageux à la « puissance » d’un projet alternatif et métapolitique.

Quelle est la suite, après le lancement du 22 juin ?

Nous allons déployer des processus de participation sous forme de groupes, de réunions, de travail, d’écrits, qui constitueront les prémices des futures Assises de l’écologie humaine. Notre idée est de faire remonter des témoignages, de les partager, de faire en sorte que soient favorisées les actions déjà existantes au service des plus fragiles dans tous les domaines, et à terme, d’être une vitrine des réalités belles, bonnes et bienfaisantes qui protègent l’être humain. Le Courant pour une écologie humaine doit être un encouragement intellectuel, psychologique et personnel, à participer à un retournement culturel. 

Propos recueillis par Anne Kurian