France: Policiers et gendarmes ne peuvent porter seuls nos contradictions

Assemblée générale de police et humanisme (Mgr Defois)

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ROME, Vendredi 9 novembre 2001 (ZENIT.org) - " Le policier et le gendarme ne peuvent porter seuls toutes les contradictions de la société", affirme Mgr Gérard Defois, évêque de Lille, dans son intervention à l´Assemblée générale de police et humanisme, en octobre dernier. Mgr Defois les invite cependant à "faire respecter le droit tout en accueillant l´homme". Il voit en eux des "ambassadeurs de la réconciliation".



Nous reprenons ci-dessus le texte intégral de l´allocution de Mgr Defois, publié par le site de la conférence des évêques (cf. cef.fr).

" L´image du père me vient à l´esprit pour décrire votre mission de dire la loi, de la faire appliquer, de faire grandir en protégeant et en responsabilisant le citoyen, explique Mgr Defois. En d´autres termes, il s´agit d´élever l´homme à la fraternité, selon l´image familiale".

Mgr Defois souligne que leur mission est "à la fois technique, morale et même spirituelle". Il donne des exemples: "Savoir traiter avec respect celui qui est en garde à vue, même pris en flagrant délit, c´est reconnaître qu´il vaut mieux que son acte, c´est lui rendre un peu d´espérance en son avenir".

Auprès des jeunes, Mgr Defois les invite: "Dans la foi faites quelques pas avec eux sur la route de l´espoir ; comme Jésus le fit avec les disciples d´Emmaüs, soyez des compagnons de la résurrection des jeunes".

Auprès des populations immigrées, Mgr Defois constate: "Avec nous tous vous êtes mis au défi de reconnaître en l´étranger un partenaire d´humanité, dont la culture et la vision du monde peuvent enrichir nos propres traditions… Dans ce contexte multiculturel, vous avez mission de dire l´espérance en l´homme".

De la sécurité à la sécurité routière en passant par l´accueil de l´étranger, celui de la Bible et celui d´aujourd´hui, Mgr Defois s´arrête à la parabole du riche et de Lazare pour remarquer: Dans sa parabole "Lazare et le mauvais riche", Jésus nous indique que la vérité du monde, aux yeux de Dieu, est du côté du pauvre Lazare. Or, il n´est pas dit que le riche avait acquis sa fortune de façon injuste ou frauduleuse, mais il n´avait pas su entendre la voix de la faiblesse et de la précarité, il avait exclu le pauvre de la table de l´humanité".

Actualisant la parabole, Mgr Defois la confie à ses auditeurs: "Vous trouvez là un message essentiel pour votre profession : vous êtes appelés à faire respecter le droit tout en accueillant l´homme en quête de dignité et de reconnaissance de la vérité de ses espoirs".

Mgr Defois souligne que le personnel de la police et les gendarmes sont justement en poste "à la fracture des contradictions et des démissions morales de notre pays". Il y voit un appel à "s´engager". L´évêque propose: "Faire route ensemble, tel est à mon sens pour le chrétien un chemin de responsabilité et de dignité que l´on retire de l´exercice de votre mission dans la société du vingt- et -unième siècle. Les problèmes de la circulation routière ne peuvent être isolés du reste de la vie commune; la passion pour la vitesse, la puissance, la violence et la transgression est l´envers d´un affaiblissement de la citoyenneté dans un monde qui peine à inclure les jeunes, les étrangers et les pauvres dans une réelle solidarité nationale. Au-delà des infractions que vous sanctionnez à juste titre, il y a un malaise du vivre ensemble plus général et plus profond. Ceci concerne la famille certes, mais aussi l´entreprise, l´école et les instances religieuses, ce qu´il convient d´appeler les autorités morales. Vous êtes par fonction à la fracture des contradictions et des démissions morales de notre pays. Ce n´est pas désespérant à mon sens, car ce n´est pas radicalement nouveau, c´est un appel à s´engager pour sauvegarder les perspectives essentielles de la dignité de l´homme".

Nous reprenons ci-dessous le texte intégral, passionnant par son regard évangélique sur l´actualité. Il est proposé par le site de la conférence des évêques de France (http://www.cef.fr). Après avoir évoqué successivement les jeunes, la société multiculturelle, les pauvretés, en terminant Mgr Defois propose quelques réflexions spirituelles.

Il conclut: "C´est par la qualité et la densité de votre relation au Christ que vous élèverez votre vie professionnelle et votre service des hommes à la hauteur de l´amour que Dieu nous confie comme une source fraîche pour étancher les soifs de tous".

- Allocution de Mgr Gérard Defois -
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"Faire route ensemble"...

Mesdames, messieurs, chers amis,

Votre assemblée générale s´ouvre dans un contexte social, politique et international inimaginable il y a trois semaines. Les attentats des Etats-Unis ont révélé la fragilité de nos sociétés riches ou développées, ils ont fait prendre conscience de la précarité de l´ordre public. Le capital de puissance, de vigilance et de renseignements de la première puissance du monde s´est vu ébranlé par une poignée d´êtres qui, pour être des terroristes, n´en sont pas moins des esprits cultivés sur le plan technique et des "croyants" donnant leur vie pour leurs convictions. C´est un univers technique et spirituel à la fois qui se trouve atteint dans la solidité de ses pouvoirs et la puissance de ses moyens.

Tous les peuples en reçoivent une leçon d´humilité. Elle peut être refusée dans la gesticulation des forces armées, mais l´évènement a fragilisé les relations de confiance qui donnent habituellement aux peuples démocratiques leurs assises de solidarité. Il faut bien se l´avouer, tant que le terrorisme sévissait en Afrique, au Moyen-Orient ou même dans les Balkans- à deux heures d´avion de France- nous pensions que c´était une affaire marginale, impossible dans un Etat de droit ou une nation forte en moyens de défense et de protection. Après le drame de Manhattan, le monde entier, et nous en particulier, nous éprouvons un sentiment d´insécurité collective dont le poids sera lourd durant les prochains mois. Cet état d´esprit dépressif risque de s´étendre à tous les domaines de la vie publique et, peut-être, marquer les débats nationaux en vue des prochaines échéances électorales.

Chers amis, vous êtes par vocation chargés de la sécurité et de l´ordre publics. Cela veut dire que vous contribuez à donner confiance à nous tous, sur la route ou dans les rues, pour assurer la tranquillité de la vie commune. Déjà, dans les quartiers et les banlieues de nos villes, vous êtes les premiers à lutter contre l´insécurité et à tendre la main pour apporter soutien tant aux victimes d´agressions qu´aux personnes plus fragiles paralysées par la peur. Vous le savez bien, votre présence rassure, vous servez l´ordre public en incarnant le droit. L´image du père me vient à l´esprit pour décrire votre mission de dire la loi, de la faire appliquer, de faire grandir en protégeant et en responsabilisant le citoyen. En d´autres termes, il s´agit d´élever l´homme à la fraternité, selon l´image familiale. Ce qui peut traduire aussi la "citoyenneté" ou l´esprit civique que bien des maires appellent de leurs vœux au niveau des communes et des quartiers. C´est une mission à la fois technique, morale et même spirituelle. J´évoquerai trois terrains de votre mission : les jeunes, la société multiculturelle, les pauvretés, et, en terminant je vous proposerai quelques réflexions spirituelles.

1. La route des jeunes.

Certes, la situation des jeunes est multiple et le mot "jeunes" est lui-même très approximatif. Toutefois, je crois pouvoir dire que la précarité et l´insécurité est un dénominateur commun à toute la génération des moins de 30 ans. Hier, que l´on soit apprenti dans une usine de textile ou élève d´une grande école, l´avenir prenait la forme d´une route droite où les promotions et la stabilité étaient la norme générale. Il pouvait y avoir des accidents ou des voies de déviation,
mais l´ image du droit chemin était une référence claire, le sens de la vie s´imposait dans le travail, la vie familiale et, pour certains, des responsabilités associatives ou syndicales.

Aujourd´hui, que l´on soit employé ou ingénieur, nul ne peut être sûr d´être au même endroit dans cinq ans, que sa famille ne soit pas éclatée, que son association ou son syndicat n´aient pas fait faillite. Nul ne maîtrise son avenir ni la durée de ses relations ou de ses responsabilités. Qui plus est, la flexibilité dans la profession, la fluidité de ses relations, la capacité de repartir après des licenciements ou des échecs, de "refaire sa vie" comme l´on dit, l´aptitude à gérer cette instabilité sont valorisées comme des richesses et des talents d´innovation.

Il en résulte un sentiment général d´insécurité, il incite à profiter du moment présent, à "s´éclater" dans l´instant, individuellement ou avec quelques amis d´occasion, pour profiter d´un plaisir immédiat et à court terme. Ce qu´on appelle "l´hédonisme", ce bonheur que l´on trouve dans la drogue d´un soir, la vitesse pour défier les limites de la loi, la sexualité et ses perversions, ou même l´infraction pour l´infraction, gratuite et inutile, vous le savez par expérience, relève de cette précarité de la conscience, de la fragilité morale des personnalités. Et cela, en contre-point, peut conduire jusqu´au suicide, fréquent dans notre région.

J´ajouterai encore que les jeunes se ressentent souvent comme minoritaires dans une société où les adultes et les responsables âgés gardent leurs postes plus longtemps que naguère. Je le constate même dans les paroisses où ils me disent qu´ils ne peuvent intervenir sans être "encadrés" par les aînés. Alors, ils se retirent entre eux dans des rencontres conviviales dont les rave-parties, les courses folles dans les quartiers ou sur les autoroutes, la nuit, sont les plus courantes manifestations. Nous vivons un conflit latent, discret jusqu´à maintenant, entre générations, et je dois dire que bien des jeunes éprouvent cette situation avec regret.

Vous êtes par fonction à ce point de fracture entre les générations, vous êtes les témoins de cette faim de dévorer dangereusement la vie et de "s´éclater" dans une société qui banalise toute aventure et dé-sacralise tout engagement. J´ai même lu la réflexion d´un ministre préconisant de "désacraliser" l´autorité du président de la République !

Dans un tel flou de principes et de références, il est certainement nécessaire de maintenir les interdits essentiels et de réprimer les infractions, sans quoi il n´y aurait plus de vie sociale. Dire la loi comme une autorité supérieure au plaisir individuel, c´est appeler le contrevenant à grandir en responsabilité. Mais cela ne saurait suffire, l´éducation est un acte d´espérance en l´avenir de l´enfant et du jeune. Il faut que nous sachions l´élever au meilleur de lui-même et non l´enfermer dans la logique de sa faute, le traitant comme un enfant perdu pour la société, l´élever en lui transmettant des repères. C´est là, sans doute, que l´esprit chrétien nous inspire des attitudes neuves, elles réveillent en celui qui a commis une infraction, peut-être grave, le sens de sa dignité et de sa responsabilité. Ce qui le fait ressembler à Dieu. Savoir traiter avec respect celui qui est en garde à vue, même pris en flagrant délit, c´est reconnaître qu´il vaut mieux que son acte, c´est lui rendre un peu d´espérance en son avenir.

C´est une manière de témoigner de notre foi en la Résurrection dont nous savons par le Christ qu´elle est réconciliation et retour à la table familiale de l´humanité. Vous êtes appelés à être, suivant la belle formule de Saint Paul, des ambassadeurs de la réconciliation. Avec soi-même, avec la société, avec Dieu. Vous êtes en proximité avec le mal des jeunes, vous devinez par le dialogue avec eux leurs chemins de solitude affective, leur recherche de pères ou de mères, leur attente de témoins de la loi et de la fraternité. Si, bien entendu, comprendre n´est pas approuver, dialoguer n´est pas tout admettre, la vérité de l´homme et du monde ne saurait être rappelée avec des mots de mépris qui dévalorisent.

Là encore le regard de Jésus sur le pécheur, de Matthieu à Marie-Madeleine et de Zachée au bon larron, doit transformer le nôtre dans une juste miséricorde ouvrant la confiance vers un nouveau départ.

Le regard porté sur la faute d´un jeune, "chien perdu sans collier", comme osait l´écrire le romancier Gilbert Cesbron, peut être de votre part, à vous qui êtes les premiers à le reconnaître justiciable, décisif pour qu´il se reconnaisse victime de sa propre violence et de son insouciance.

Par profession, vous êtes proches du mal que font des jeunes, vous les côtoyez sur des routes d´errance et de mort même. Peut-être êtes-vous tentés parfois de désespérer de la vie, tellement vous pouvez être vous-mêmes touchés par ces gâchis d´une jeune vie? Puisez dans la prière et la lecture de l´évangile des messages d´espérance, ils nous montrent que le Seigneur a plus de soucis pour la brebis égarée que pour les bien-pensants sans histoire, parce qu´ils ont tout reçu en naissant.

Dans la foi, faites quelques pas avec eux sur la route de l´espoir ; comme Jésus le fit avec les disciples d´Emmaüs, soyez des compagnons de la résurrection des jeunes.

2. La route des cultures et des races.

Notre pays a connu depuis trente ans un afflux très important de migrants. Certes, le Nord était depuis longtemps habitué à recevoir des immigrés espagnols, polonais, italiens ou portugais, mais venant d´Europe, ils avaient avec nous des références communes, en particulier religieuses ou ethniques. La nouveauté des nouvelles vagues d´immigration issues d´Afrique, d´Asie ou du Maghreb réside dans leur appartenance à l´islam ou à des spiritualités orientales. Les évènements du Moyen-Orient, et surtout ceux du 11 septembre, conduisent la population à la peur des exactions terroristes à légitimations religieuses. Cela donne d´autant plus de force aux angoisses à l´encontre des banlieues et des quartiers où violence et drogue constituent une économie parallèle, hors des cadres d´une culture du travail, base d´une intégration sociale.

Là encore, vous êtes les premiers à constater les conséquences d´une non-intégration et d´un rejet social générateur d´agressivité. Cette différence ethnique révèle un rapport au droit et à la loi qui est perturbé ou à tout le moins divergent; les jeunes surtout, n´ont pas été comme leurs parents demandeurs d´intégration, ils n´adhèrent pas d´emblée à nos valeurs fondatrices d´un vivre ensemble, et dans la mesure où ils ne se sentent pas attendus, ils constituent des micro-sociétés hors la loi; ils se donnent une loi, par eux-mêmes et pour eux-mêmes comme loi de leur groupe.

Pour la communauté musulmane, il y a plus. Tant en Algérie, par exemple, qu´en France, les musulmans s´estiment menacés par les mœurs et le libéralisme moral de notre civilisation occidentale. D´une part, nous ne comprenons pas que leur société est établie sur une certaine répartition des rôles entre l´homme et la femme, notre érotisme publicitaire leur semble une atteinte à leur pudeur. La laïcité, volonté de réduire les religions à la vie privée est pour l´islam une aberration. D´autre part, les parents voient leurs jeunes s´aligner sur les mœurs et les pratiques des jeunes non musulmans, garçons et filles, et par là ils craignent de perdre leur identité commune; dans l´islam, ils la défendent par des réflexes intégristes et des méfiances à l´égard d´un monde occidental qui leur apporte des biens matériels en" leur volant leur âme".

Par conséquent s´affronter à l´ordre "pervers" de nos sociétés devient un acte de sauvegarde de son identité spécifique, celle qu´ils récupèrent aussi grâce à la télévision dont les paraboles parsèment les murs de nos banlieues. En général nous sous-estimons ce contentieux culturel et moral entre l´islam et nous. Et vous vous trouvez au cœur de cette fracture morale.

Or, notre Bible nous parle beaucoup des étrangers, car pour les enfants d´Abraham, l´émigré, comme pour le peuple de Moïse venu d´Egypte, cette société multiculturelle, comme l´on dit aujourd´ hui, était d´une actualité permanente; de même que pour Jésus, et pour l´Israël de nos jours. Au livre du Deutéronome nous lisons : " c´est le Seigneur votre Dieu... le Dieu qui rend justice à l´orphelin et à la veuve, et qui aime l´émigré en lui donnant du pain et un manteau. Vous aimerez l´émigré, car au pays d´Egypte vous étiez des émigrés." Deutéronome : 10,17-18. La rencontre de l´étranger, reconnu comme tel et non nécessairement assimilé, fait partie de l´histoire judéo-chrétienne. Mais Jésus y apporte une note nouvelle. Il fait s´émerveiller les juifs devant la foi des samaritains, des cananéens et même des romains, ces ennemis idolâtres qui occupaient la terre du Peuple élu. La prédication de Pierre à la Pentecôte s´adresse à une multitude de races. Et saint Paul ira jusqu´à dire :"il n´y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous" (Colossiens 3, 11).

Pour Dieu et pour son Fils, l´homme est universel; alors notre témoignage de chrétien doit affirmer que tout homme est digne de partager notre foi, c´est-à-dire notre espérance en la vie et notre amour de frère. Mieux même, l´autre exprime, parfois mieux que tout peuple qui s´estime élu ou propriétaire de la vérité, la foi en Dieu et la fidélité solidaire de l´homme. C´est le fondement du dialogue inter-religieux et de notre engagement pour les droits de l´homme.

Ecouter l´étranger dans sa recherche d´humanité et de reconnaissance fraternelle découle de l´Evangile du Christ et fait partie de la mission de l´Eglise, même si elle est parfois à ce sujet accusée de naïveté et de manque de sens politique par les partisans de la répression.

Il faut reconnaître que les récentes affirmations intégristes de "guerre sainte" et les attentats terroristes à couverture religieuse font monter les refus angoissés de toute compréhension de la culture et des convictions des autres peuples. Il n´est par ailleurs pas si loin le temps où nous avions en France des propos violents à l´encontre des allemands ou des anglais, de même que les "brigades rouges" venues d´Italie ont fait trembler l´ Europe. Mais les accusations se font plus agressives lorsque l´étranger est différent de nous par sa vision du monde, alors le sentiment d´insécurité en est redoublé.

Avec nous tous vous êtes mis au défi de reconnaître en l´étranger un partenaire d´humanité, dont la culture et la vision du monde peuvent enrichir nos propres traditions. L´entendre dire sa foi, accueillir ses déviances et ses infidélités à sa propre vision du monde, devient pour nous le terreau de relations nouvelles et lui permettra, sans se renier dans le meilleur de ce qu´il croit, d´apporter sa pierre à l´ordre public et au bien commun. Dans ce contexte multiculturel, vous avez mission de dire l´espérance en l´homme.

3. La route des précarités.

"La majorité des actes de violence viennent de situations de détresse" déclarait votre président, André Mahé, à la Croix du Nord, tandis que Mgr Brunin avertissait en des termes semblables les élèves de l´école de police : "Vous allez rencontrer une humanité blessée, vous interviendrez dans des situations de crise. Vous allez peut-être désespérer de l´homme. Mais dites-vous que l´homme peut être autre chose."

Pour de multiples causes l´évolution de notre société a été telle, depuis vingt-cinq ans, que les situations de beaucoup de nos concitoyens sont devenues fragiles; sur le plan économique, certes, mais aussi culturel, politique et même psychologique. Nous le voyons en matière de sexualité par les procès de pédophiles, comme par les vols de voiture ou les affaires qui affectent les responsables d´entreprise ou de partis politiques. Cette fragilité atteint au premier chef la famille qui, de roc affectif qu´elle était il y a peu, est devenue un contrat à durée déterminée, voire à géométrie variable. Alors détresses économiques, culturelles, affectives se croisent pour créer des impasses où s´évanouissent tant les règles de vie que les valeurs essentielles. Tant de vies bâties sur le sable de l´intérêt immédiat ne peuvent que se diluer dans l´insécurité et la peur de l´autre. Ni la loi ni l´amour ne sont des valeurs définitives dans un climat de bricolage éthique : à chacun sa loi, à chacun sa route, à chacun son bonheur, cela ne fait pas le socle d´un vivre-ensemble.

En matière de circulation routière cette conscience de la fragilité donne, par exemple le culte de la force et de la vitesse pour compenser la faiblesse humiliante de la précarité. Ainsi les "rodéos" de jeunes avec des voitures puissantes, volées ou achetées à des revendeurs douteux, illustrent bien ce culte de la puissance et de la vitesse chez des êtres à la recherche d´une reconnaissance et d´une identité. Vous le comprenez sans peine, il ne suffit pas de réprimer les excès, il est nécessaire de voir plus loin. Certes, le policier et le gendarme doivent le faire, ils ne peuvent à eux seuls porter toutes les contradictions de la société. Mais comprendre les "raisons" de comportements délictueux modifie les attitudes de celui qui représente l´ordre public, comme règle de la solidarité entre les citoyens.

L´esprit civique alors ne consiste pas seulement à respecter les personnes et les biens d´autrui ou les normes de la circulation; il est une conception de la vie et de la communauté humaine, un projet collectif qui nourrit des sentiments de responsabilité et de solidarité.

Or, tant la société libérale que notre système d´éducation semblent affaiblir, sinon détruire les relations d´interdépendance et de solidarité. Ne vivre que dans l´instant et dans le plaisir à court terme induit de telles attitudes individuelles, sans engagement et sans durée.

Or de quels projets et de quelles solidarités les plus défavorisés et les plus blessés de la vie peuvent-ils être partie prenante dans notre pays ? Sur quelles sécurités les jeunes peuvent-ils s´appuyer pour penser leur avenir ?

Chrétiens en ce monde, nous sommes en contradiction permanente avec la culture de la force et de la puissance qui semble la règle des relations sociales de notre temps. C´est très évident dans les rapports économiques, en matière de délocalisations des entreprises et de licenciements. Et c´est difficile à le faire comprendre aux décideurs de l´industrie et du commerce, quand les puissances financières revendiquent le dernier mot dans la gestion des entreprises.

Chrétiens, nous sommes en contradiction avec les valeurs économiques et cette première place attribuée à la rentabilité, c´est-à-dire à l´argent et au profit. Il y aurait sur ce point à faire une étude sociologique sur le rapport du français à sa voiture comme symbole puissant de réussite sociale et de dépassement des autres. A l´opposé l´Evangile du Christ est traversé par une préoccupation des pauvres, des faibles, de l´enfant, du handicapé. Il y a quelques semaines, j´ai publié un article sur "le maillon faible" et les jeux télévisés qui consistent à faire exclure les plus faibles par les plus forts. Des millions de nos concitoyens se seraient passionnés pour ces jeux; or il s´agissait bien de préconiser à la télévision une prévalence de la force et normaliser la règle de l´exclusion du faible. Chrétiens, au nom de l´Evangile, nous ne pouvons accepter ces mythes païens de la force, de la puissance et de la violence. Il vous arrive, chers amis, d´être amenés au titre de votre mission de service public à sanctionner des infractions aux lois de l´Etat, et vous le faites parce que c´est votre devoir. Mais vous ne pouvez ignorer que la pauvreté et la faiblesse éprouvés par les contrevenants sont le résultat conscient ou inconscient de ce privilège que nous accordons à la force et à la puissance. C´est pourquoi la relation à l´homme coupable ne peut être seulement de compassion, elle met en jeu des responsabilités collectives et des engagements personnels. En d´autres termes, même s´il s´agit d´une brève rencontre entre la personne en précarité et le représentant de l´ordre public, elle doit appeler à la citoyenneté et à la responsabilité dans la solidarité.

Dans sa parabole "Lazare et le mauvais riche", Jésus nous indique que la vérité du monde, aux yeux de Dieu, est du côté du pauvre Lazare. Or, il n´est pas dit que le riche avait acquis sa fortune de façon injuste ou frauduleuse, mais il n´avait pas su entendre la voix de la faiblesse et de la précarité, il avait exclu le pauvre de la table de l´humanité.

Vous trouvez là un message essentiel pour votre profession : vous êtes appelés à faire respecter le droit tout en accueillant l´homme en quête de dignité et de reconnaissance de la vérité de ses espoirs.

Faire route ensemble, tel est à mon sens pour le chrétien un chemin de responsabilité et de dignité que l´on retire de l´exercice de votre mission dans la société du vingt- et -unième siècle. Les problèmes de la circulation routière ne peuvent être isolés du reste de la vie commune; la passion pour la vitesse, la puissance, la violence et la transgression est l´envers d´un affaiblissement de la citoyenneté dans un monde qui peine à inclure les jeunes, les étrangers et les pauvres dans une réelle solidarité nationale. Au-delà des infractions que vous sanctionnez à juste titre, il y a un malaise du vivre ensemble plus général et plus profond. Ceci concerne la famille certes, mais aussi l´entreprise, l´école et les instances religieuses, ce qu´il convient d´appeler les autorités morales. Vous êtes par fonction à la fracture des contradictions et des démissions morales de notre pays. Ce n´est pas désespérant à mon sens, car ce n´est pas radicalement nouveau, c´est un appel à s´engager pour sauvegarder les perspectives essentielles de la dignité de l´homme.

A plusieurs reprises j´ai rappelé l´Evangile pour renouveler notre regard sur les hommes et les situations que vous rencontrez. Il ne s´agit pas seulement d´invoquer des valeurs chrétiennes, c´est beaucoup plus s´identifier au Christ regardant l´enfant ou le jeune, le pécheur et l´étranger, le faible et le malade, tous ceux que déjà la société de son temps marginalisait et ne voulait pas voir.

C´est donc par la qualité et la densité de votre relation au Christ que vous élèverez votre vie professionnelle et votre service des hommes à la hauteur de l´amour que Dieu nous confie comme une source fraîche pour étancher les soifs de tous. De cette jeunesse du cœur nous avons grand besoin pour ressusciter la solidarité dans un monde particulièrement dur pour les jeunes, les étrangers et les blessés de la route. La foi nous fait compagnons d´humanité pour faire route ensemble. En cela votre vie chrétienne est une espérance pour donner sens à la citoyenneté, elle est la conviction forte que tout mal est une errance provisoire et que dans le respect du droit et l´amour de l´autre, chacun de nous peut redonner goût à la vie, en témoignant de sa vocation chrétienne d´être un peu de sel sur cette terre.