« J'avais 33 ans, j'ai participé au concile »

Témoignage du P. Piero Gheddo, journaliste et expert

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P. Piero Gheddo

Traduction d’Hélène Ginabat

ROME, vendredi 28 septembre 2012 (ZENIT.org) – Le 11 octobre prochain, l’Eglise célèbrera les 50 ans de l’ouverture du concile Vatican II, qui a duré de 1962 à 1965. Le P. Piero Gheddo, de l’Institut pontifical pour les missions étrangères (Pime), évoque les années pendant lesquelles il a été un témoin privilégié des événements conciliaires, comme journaliste et comme expert.

"J’avais trente-trois ans et je travaillais dans le journalisme catholique depuis dix ans. J’ai participé au concile comme journaliste à L’Osservatore Romano et comme « expert » de la mission, j’ai été nommé par Jean XXIII en février 1962 pour faire partie de la commission qui devait d’abord rédiger l’ébauche du travail, puis le texte du décret missionnaire Ad Gentes. J’étais directeur des « Missions Catholiques » à Milan, mais pendant les mois du concile, j’ai presque toujours vécu chez les Pime à Rome et je faisais de rapides aller-retours en train de nuit entre Rome et Milan.

Dans son message radio de Pâques 1962, Jean XXIII avait dit : « Le concile sera comme une nouvelle Pentecôte qui redonnera vigueur aux énergies apostoliques de l’Eglise dans toute l’étendue de son mandat et la vitalité de sa jeunesse ». Nous autres, jeunes, nous adhérions avec enthousiasme à cette vision optimiste.

Quels sont mes souvenirs de cette période ? En y repensant, il me semble que le monde catholique n’était pas du tout préparé au concile, c’est-à-dire à ces changements radicaux, que l’Esprit a inspirés et quasiment imposés à une Eglise qui était en train de replier sur elle-même. Par ailleurs, on pensait qu’il durerait deux ou trois mois et il a finalement duré quatre ans.

A cette époque, nous autres, jeunes prêtres, nous l’avons accueilli avec enthousiasme et le mouvement missionnaire italien lui-même vivait une saison de ferveur inimaginable aujourd’hui : en Italie, il y a avait un foisonnement de vocations et d’initiatives missionnaires, dans un esprit d’unité et de collaboration entre les forces missionnaires.

En 1955, nous avions lancé ensemble la EMI (Edition missionnaire italienne) et l’équipe d’animateurs missionnaires des séminaires diocésains pour l’ « Union missionnaire des clercs » ; la Fesmi (Fédération de la presse missionnaire, 1956), le Suam (Secrétariat unitaire pour l’animation missionnaire, 1957) et d’autres organismes de collaboration entre animateurs et enseignants des séminaires missionnaires ; les Congrès missionnaires nationaux (le premier à Padoue, en 1958) et la « Semaine des études missionnaires » avec l’Université catholique (1960). Jean XXIII transmettait un optimisme et il a souvent déclaré qu’il aimait beaucoup les missions.

Dans les années cinquante, trois encycliques missionnaires ont vu le jour : deux de Pie XII, Evangeliipraecones (1951) et Fidei Donum (1957), puis Princeps pastorum (1959) de Jean XXIII. Dans l’Eglise italienne, on respirait une atmosphère de ferveur missionnaire ; on trouvait dans les séminaires et parmi les jeunes clercs une disponibilité à partir pour la mission. Dans la préparation de Vatican II, la commission des missions avait commencé ses travaux le 24 octobre 1960. Je l’ai rejointe en février1962 en tant qu’ « expert », alors que Raimondo Manzini m’invitait à la rédaction de L’Osservatore Romano au cours de l’automne, me chargeant de préparer les 2-3 pages conciliaires quotidiennes avec Mgr Benvenuto Matteucci et le P. Paolo Vicentin.

Le travail stressant qu’exigeait de moi L’Osservatore et les « Missions catholiques » à Milan m’ont empêché de donner tout le temps nécessaire à la commission pour les missions. Mais j’allais à certaines rencontres, j’avais dans les mains les textes produits, et la possibilité d’interviewer les évêques et les experts membres de la commission m’a permis de suivre pas à pas les débats et la maturation du décret missionnaire du concile.

Mes plus beaux souvenirs de cette période conciliaire concernent les rencontres que j’ai eues avec les évêques que j’interrogeais pour le quotidien du Vatican : j’ai publié mes meilleures interviews dans « Concilio e terzo mondo » (Emi 1966), traduit en français (« Le Concile du Tiers Monde », Centurion). J’ai interviewé les évêques des pays de mission, en particulier de l’Afrique, ainsi que de nombreux évêques missionnaires de nationalité italienne ou européenne et des personnalités du concile.

Parfois, il y avait des problèmes pour publier leur interview dans L’Osservatore : il y a eu quelques coupes et deux interviews n’ont pas été publiées, celles du cardinal Bea et de Mgr Helder Camara (je les ai rajoutées dans le livre). Ces interviews d’évêques du concile, longues et précises, recevaient un bon écho dans la presse internationale, elles mettaient sur le devant de la scène les problèmes des missions. Certains évêques m’ont invité à visiter leur Eglise pour que je le répercute dans les journaux italiens, ce qui m’a ouvert les horizons de l’universalité : Indonésie, Inde, Vietnam, Afrique du sud, Angola, Chili, Congo, etc. L’archevêque de Saïgon, Nguyen Van Binh, m’a dit : « Beaucoup de journalistes italiens et européens viennent au Vietnam pour la guerre, mais personne ne nous interroge, nous, les évêques catholiques. Viens au Vietnam ; tu connaîtras notre situation et nous te ferons visiter le pays pour que tu rapportes en Europe la voix des évêques et des catholiques du Vietnam ».

A travers Mgr Sergio Pignedoli, une lettre d’invitation m’est alors arrivée, de la part de la conférence épiscopale vietnamienne ; ce fut le début de mes aventures au Vietnam et au Cambodge. J’écrivais surtout dans « L’Italia » (et ensuite « Avvennire »), et un ami journaliste italien à Saïgon m’a dit : « Ton journal te publie sur ces réalités que nous voyons, nous aussi. Mais si je les envoie à mon journal, il ne les publie pas ; en Italie, on ne peut pas parler de ça ».

Une des personnalités qui m’ont le plus impressionné pendant le concile a été Mgr Helder Camara, de Recife (Brésil) ; je crois avoir été parmi les premiers à écrire des articles à son sujet dans la presse italienne. Il m’a invité et je suis allé lui rendre visite pendant l’année 1966 : il m’a emmené faire le tour de son archidiocèse ; puis, au nom des Pime, nous lui avons demandé d’intervenir en Italie et j’ai traduit (avec le P. Luigi Muratori) son premier livre : « Le Tiers-monde trahi » (« Terzo mondo defraudato », Emi, 1968). C’étaient les textes de ses discours, qu’il m’avait donnés : il fallait les compléter et les adapter parce qu’ils étaient écrits dans un style approximatif, en langage parlé. Mgr Camara ne voulait pas que le livre soit publié, mais il a fini par accepter ; le livre a été traduit en 12 langues et l’a fait connaître dans l’opinion publique du monde entier."