« Je désire te connaître » : la prière d'Albino Luciani enfant (I)

Par Marco Roncalli, biographe de Jean-Paul Ier

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Renzo Allegri

Traduction d’Hélène Ginabat

ROME, lundi 8 octobre 2012 (ZENIT.org) – « J’ai eu la chance et la joie de découvrir un homme d’une incroyable épaisseur spirituelle » déclare l’auteur d’une imposante biographie sur Jean-Paul Ier. Il cite cette prière d’Albino Luicnao enfant : « Je n’ai pas fait d’études, je suis pauvre, mais je désire te connaître ».

Août, septembre et octobre évoquent trois événements importants liés à la vie de celui qui est désormais connu comme « le pape au sourire » : le 34èmeanniversaire de son élection sur le Siège de Pierre, le 26 août, celui de sa mort inattendue, le 28 septembre, et le centenaire de sa naissance le 17 octobre. Rencontre de Renzo Allegri avec l’auteur.

Zenit – Pourquoi Albino Luciani ?

Marco Roncalli – Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, je me suis retrouvé devant un fait singulier : un pape qui avait régné seulement 33 jours, un temps extrêmement bref pour avoir pu faire des choses importantes, mais qui avait malgré tout laissé parmi les croyants une fascination extraordinaire. Son activité en tant que pape ne justifiait pas cette fascination, il fallait donc en chercher la cause ailleurs. C’est-à-dire dans la vie d’Albino Luciani avant l’élection comme pape.

Un devoir difficile, parce que l’ample littérature qui a fleuri sur lui après sa mort, concernait surtout le roman policier de sa disparition. En réalité, il fallait découvrir et étudier toute la vie d’Albino Luciani. Tenant compte qu’il fut toujours une personnalité timide, réservée, jalouse de sa propre vie privée, j’ai dû affronter un travail de recherche épuisant. Mais j’ai eu la chance et la joie de découvrir un homme d’une incroyable épaisseur spirituelle.

Qui étaient les parents d’Albino Luciani ?

Albino était l’ainé de Giovanni Luciani et Bortola Tancon, un couple très pauvre et très éprouvé par la vie. Jean, veuf à quarante ans, avait eu cinq enfants d’un premier mariage : 3 fils, morts en bas âge et deux filles sourdes-muettes, qui furent confiées à des parents. A onze ans, il avait commencé à émigrer pour le travail et était resté dans différents pays en Europe et même en Amérique. Les difficultés et les souffrances avaient endurci son cœur : il militait dans le parti socialiste et avait oublié la foi de ses pères.

Bortola, 31 ans, avait passé elle aussi une partie de son existence loin de chez elle pour chercher du travail. Elle a connu Giovanni à Venise, où elle était femme de chambre et ils se sont mariés en 1911. Bortola était très croyante, pratiquante, pieuse et elle réussit, par sa bonté, à ramener son mari à la pratique religieuse.

Pourquoi ont-ils donné à leur fils ainé le prénom insolite d’Albino ?

Giovanni avait déjà donné ce nom à ses trois garçons nés du premier mariage et morts tout de suite après la naissance parce que Albino était le prénom d’un de ses compagnons d’émigration qui était mort dans un accident de chantier. Ce prénom lui rappelait les sacrifices terribles qu’il avait dû accepter à travers le monde. Après Albino, le couple a eu trois autres enfants, mais deux d’entre eux seulement ont survécu.

 Que sait-on d’Albino Luciani enfant ?

Dès son enfance, il a dû affronter des situations de vie difficiles qui ont laissé des signes profonds dans son âme. Il a pratiquement grandi sans son père. En 1913, quand Albino avait un an, son père était en Argentine. Il est rentré pour la guerre de 1915-1918 et il est reparti après. C’est sa mère qui l’a élevé et éduqué et qui a transmis les valeurs chrétiennes à son fils. « Ma mère a été ma première maîtresse de catéchisme » aimait-il rappeler.

Les années de la guerre furent particulièrement dures dans cette partie du Veneto. Le frère d’Albino, Edoardo, racontait : « Il n’y avait que de l’herbe et les racines des plantes à faire cuire… De temps en temps, un morceau de pain fait de son et de sciure d’arbre… ». Albino, de constitution frêle, a porté toute sa vie les conséquences de ces années de misère. Il racontait lui-même être allé au sanatorium, avoir été hospitalisé huit fois et avoir subi quatre interventions chirurgicales.

Quel genre de classes a-t-il suivies ?

L’école élémentaire dans son pays natal, puis il est entré au séminaire. A l’école il travaillait bien. Il aimait lire et le curé ainsi que d’autres prêtres l’ont aidé en lui prêtant des livres. Il avait une grande facilité d’écriture. On a conservé une prière qu’il a écrite lorsqu’il était au cours élémentaire; elle est importante parce qu’elle révèle son style clair et concret, qui le caractérisera plus tard quand il sera adulte. « Seigneur, toi qui sais tout et qui peux tout, aide-moi à vivre. Je suis encore un jeune garçon, je n’ai pas fait d’études, je suis pauvre, mais je désire te connaître. Maintenant je ne sais pas vraiment qui tu es et je ne sais pas si je t’aime, mais j’aime le Pater noster, j’aime beaucoup l’Ave Maria, je prie pour les défunts de ma famille et pour mes proches. Aide-moi à comprendre… Je suis ton Albino. Amen ».

Quand a-t-il décidé de devenir prêtre ?

Sa vocation a éclos spontanément, quand il était encore enfant. Il semble qu’il ait désiré devenir frère franciscain ou jésuite. Mais le curé lui a conseillé le séminaire où il pouvait étudier et discerner, lorsqu’il aurait plus de maturité, de poursuivre ou non en vue du sacerdoce. A onze ans, il est entré au séminaire de Feltre. Evêque, il écrira : « Quand nous nous appelons mutuellement, entre hommes, l’appel est très clair… Quand Dieu appelle, c’est différent : il n’y a rien d’écrit ni de fort ou de très évident : c’est un léger murmure, à voix basse, un « pianissimo » qui effleure l’âme ».

Dans la pratique, il a toujours vécu loin du monde réel.

Mais il a toujours été attentif à ce qui se passait dans le monde réel. Même au séminaire, à travers les professeurs, arrivaient les idées politiques, religieuses et culturelles dont on débattait à cette époque. Albino Luciani était comme une éponge. Il écoutait, pensait, élaborait. Et surtout, il lisait. Pas seulement des livres à caractère religieux, mais surtout des livres de littérature qu’on ne trouvait pas toujours au séminaire et qui n’y étaient pas bien vus non plus. Quand il avait un peu d’argent, il les achetait en les commandant directement chez l’éditeur, sinon il se les faisait prêter. Pendant les années du lycée surtout, il a lu des livres de Molière, Verne, Walter Scott, Mark Twain, Dickens,  Dostoievski, Tolstoï, Pouchkine, Camus, Silone, Péguy, Bernanos, Claudel, Pascal, Erasme, Montaigne, Chesterton, Goethe, Pétrarque, Eliot, Trilussa, Goldoni, Papini, Freud, Darwin, Haine, Nietzsche, Marx, Lénine, etc. Il a consacré ses mois d’été à mettre en ordre la vieille bibliothèque paroissiale de son village dont les livres s’entassaient dans le grenier du presbytère. Il a rédigé les fiches de plus de 1200 volumes, en indiquant pour chacune d’elles l’auteur, le titre, le lieu et la date d’édition, suivis d’une courte synthèse du contenu et d’une appréciation synthétique, réalisant ainsi un manuscrit volumineux de cent pages qui est encore conservé.

Il avait donc aussi une extraordinaire culture profane ?

Certainement. Il est difficile d’imaginer qu’il ait pu trouver tous ces livres au séminaire. Mais dans sa passion effrénée pour la lecture, il cherchait partout et cette passion effrénée a provoqué en lui une grave crise intérieure qui mit en sérieux danger sa vocation. C’est un frère capucin qui confessait alors au séminaire, saint Léopold Mandic, qui l’a aidé à surmonter ce moment difficile. Les conseils de ce saint furent providentiels pour le jeune Luciani qui, à partir de là, a gardé toute sa vie une photo du père Léopold dans son portefeuille, à côté de celle de sa mère.

Le jeune Luciani ne s’intéressait pas seulement à la littérature, mais aussi au cinéma, à l’art, au journalisme. Il aimait écrire et dirigeait aussi un petit journal, démontrant dès cette époque les qualités de clarté et de synthèse qui le distingueront plus tard dans ses livres.

(A suivre demain, 10 octobre 2012)