L'adoption des embryons : pour ou contre ?

Entretien avec le p. Thomas Williams, expert en théologie morale

| 884 clics

ROME, Mercredi 22 juin 2005 (ZENIT.org) – A mesure que le stock d’embryons congelés croît, le débat sur ce que l’on devrait faire avec eux et pour eux s’amplifie, y compris parmi les experts en théologie morale.



ZENIT a rencontré le père Thomas Williams, doyen de théologie à l’Athénée pontifical Regina Apostolorum.

Zenit : Pourquoi le débat est-il aussi animé autour de l’adoption des embryons ?

P. T. Williams : La situation de laquelle nous partons n’est pas une situation naturelle. Elle n’aurait jamais dû exister. La production et la conservation cryogène d’embryons humains – plus de 400.000 déjà – est une aberration morale, une chose que les personnes possédant une sensibilité morale rejettent spontanément.

De nombreuses personnes, y compris des experts en éthique ont du mal à séparer cette situation malsaine de ce qui peut être fait sur le plan moral pour aider ces personnes embryonnaires qui existent maintenant.

Zenit : L’adoption des embryons n’implique-t-elle pas, au moins de manière tacite, l’approbation du processus par lequel ces embryons sont venus à la vie ?

P. T. Williams : Absolument pas. Lorsqu’un couple adopte un enfant conçu lors d’un viol, ce couple approuve-t-il tacitement cette violence ? Bien sûr que non. L’enfant qui a été conçu à cause de cet acte terrible, sans la moindre culpabilité de sa part, est encore digne que l’on s’occupe de lui et qu’on l’aime.

Il s’agit d’un principe de base de l’éthique chrétienne, et en réalité de tout Etat démocratique : tous les êtres humains ont la même dignité et méritent d’être traités en tant qu’êtres humains. La question que nous devons nous poser n’est pas comment sont-ils venus à la vie mais plutôt, que pouvons-nous faire pour eux.

Etant donné l’état actuel de la science de la médecine, la seule chose que l'on peut faire pour sauver les vies de ces personnes est la gestation dans l’utérus d’une femme. La plupart des femmes ne sont pas appelées à faire ce sacrifice mais il ne faudrait pas décourager celles qui se sentent appelées à le faire.

Zenit : Ne craignez-vous pas que l’adoption des embryons encourage la production et la conservation de plus en plus d’embryons ?

P. T. Williams : Une analyse éthique de l’adoption des embryons ne peut pas se baser essentiellement sur les conséquences que peut avoir cette adoption. Nous devons nous demander ce qu’il est juste de faire pour ces petites personnes.

Il arrive que faire ce qui est juste entraîne des conséquences fâcheuses ou des résultats mitigés. Mais si nous conditionnons notre manière de traiter des personnes par les effets éventuels que celle-ci aura sur d’autres, nous réduisons ces personnes à un moyen, et notre sens de la morale se transforme en un calcul utilitariste.

Mais pour répondre à votre question concernant les effets de l’adoption des embryons, je ne crois pas que celle-ci encouragerait nécessairement la fécondation « in vitro » et le stockage cryogène des embryons.

La promotion de l’adoption des embryons met en évidence le fait que tout être humain, quelle que soit sa taille, est digne d’attention de la part de la communauté. Si la société prend de plus en plus conscience de cela, je crois que la production des embryons diminuera.

Et en parlant de conséquences négatives, la condamnation de l’adoption des embryons transmet un message très incohérent concernant le caractère sacré de la vie humaine. D’un côté nous dénonçons l’avortement comme un assassinat de personnes humaines innocentes ; d’un autre côté nous refusons d’aider des personnes embryonnaires qui existent déjà. Il y a une contradiction.

Zenit : Certains experts en éthique ont proposé de renoncer à l’adoption des embryons sous prétexte que cela constituerait un « traitement médical agressif » que nous ne sommes pas obligés de poursuivre…

P. T. Williams : il existe un malentendu sur les termes. L’expression « traitement médical agressif » fait référence à un traitement médical inutile appliqué à des patients en phase terminale, et non à l’attention portée normalement à des personnes en bonne santé.

Dans son encyclique « Evangelium Vitae », n. 65, Jean-Paul II disait que les interventions médicales peuvent être refusées lorsque "la mort s'annonce imminente et inévitable" et lorsqu'elles sont "disproportionnées par rapport aux résultats que l'on pourrait espérer", ou bien "trop lourdes pour [le patient] et pour sa famille".
Ces conditions ne sont pas vérifiées dans le cas des embryons congelés.

Zenit : Quelle est la différence entre « adoption d’embryon » et « sauvetage d’embryon » ?

P. T. Williams : L'expression « sauvetage d’embryon » signifie sauver la vie d’un embryon en lui offrant la possibilité de gestation au moins jusqu’à ce qu’il soit viable et qu’il puisse vivre en dehors de l’utérus. L’expression « adoption d’embryon » se réfère au même processus auquel s’ajoute l’intention de s’occuper de l’enfant et de l’élever, de faire de cet enfant, son propre enfant.

Il est évident que l’adoption d’un embryon par un couple marié est la meilleure option, mais du point de vue éthique, on ne peut pas exclure un simple sauvetage d’embryon, y compris par des femmes non mariées.

Zenit : L’adoption de l’embryon ne viole-t-elle pas l’intégrité de l’alliance du mariage ?

P. T. Williams : Pas plus que l’adoption d’enfants déjà nés. La décision d’adopter un embryon doit bien sûr être prise par le couple et non de manière unilatérale. Toute décision d’adoption est prise par le couple. La décision d’accueillir un nouvel enfant dans son foyer est un acte de charité chrétienne, et non une violation de l’alliance du mariage.

Zenit : Mais la Congrégation pour la Doctrine de la Foi n’a-t-elle pas dit de manière spécifique que les époux n’ont le droit et le devoir de devenir père et mère que l’un à travers l’autre ?

P. T. Williams : Effectivement. Dans l’instruction de 1987 « Donum Vitae », la Congrégation précisait : « La fidélité des époux, dans l'unité du mariage, comporte le respect réciproque de leur droit à devenir père et mère seulement l'un par l'autre ».
Il faut se rappeler cependant qu’ici « devenir père et mère » sous-entend l’acte de procréer un nouvel être humain, et non celui de recevoir dans son foyer un enfant qui existe déjà. Lorsqu’un couple adopte un jeune enfant il devient dans un sens la mère et le père de l’enfant, mais ce n’est pas ce à quoi se référait la Congrégation.

Zenit : Qu’enseigne l’Eglise au sujet de l’adoption des embryons ?

P. T. Williams : Pour l’instant il n’existe aucun enseignement clair du magistère sur cette question. C’est pour cela que le débat existe, y compris parmi les experts en théologie morale.

Zenit : Pensez-vous qu’il pourrait y avoir un enseignement clair à ce sujet dans un avenir proche ?

P. T. Williams : Je ne suis pas un prophète mais de nombreuses personnes attendent une clarification de la part du Saint-Siège. Il pourrait y avoir une déclaration du magistère dans un avenir pas trop lointain, même si ces questions prennent parfois du temps.
Dans le cas des transplantations d’organes par exemple, l’approbation officielle de l’Eglise n’est arrivée que plusieurs décennies après la mise au point du processus sur le plan médical et son utilisation par des catholiques.

Zenit : Et si l’Eglise décide que l’adoption des embryons est immorale ?

P. T. Williams : L’une des grandes joies d’être catholique et théologien est le don du magistère du pape qui est un guide sûr, spécialement dans des domaines complexes où des personnes intelligentes de bonne volonté sont en désaccord. Ce fut le cas par exemple de l’encyclique prophétique de 1968 « Humanae Vitae » avec son enseignement sur la contraception.

Il existait de nombreux désaccords parmi les experts en éthique à l’époque, et le magistère, assisté de l’Esprit Saint, a tranché. Si le Saint-Siège enseigne que l’adoption des embryons est éthiquement inacceptable, j’accepterai cette décision et j’essaierai de comprendre le raisonnement sur lequel elle se base pour mieux former ma conscience et l’expliquer aux autres.