L’Amérique Latine manque de laïcs chrétiens engagés dans la vie publique

Entretien avec le professeur Guzmán Carriquiry

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ROME, mardi 29 mai 2007 (ZENIT.org) – L’Amérique Latine manque de laïcs catholiques bien formés, passionnés du Christ et de son Evangile, et capables d’apporter une contribution décisive à la vie publique, estime le professeur Guzmán Carriquiry.



Le sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs se trouve actuellement à Aparecida pour la Vème Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes (CELAM), en qualité d’expert envoyé par le pape Benoît XVI.

Dans cet entretien à Zenit, Guzman Carriquiry, de nationalité uruguayenne, premier laïc nommé au poste de sous-secrétaire dans ce dicastère, fait un bilan des questions décisives soulevées lors de ce grand sommet de l’Eglise.

Zenit - Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans le discours que le pape a prononcé à l’ouverture de la Conférence d’Aparecida ?

Prof. Guzmán Carriquiry: Dans son discours d’ouverture, à Aparecida, Benoît XVI a affronté, selon les divers contextes, plusieurs points essentiels et décisifs qui ont servi de guide et d’éclairage sûr à cette conférence.

Je relèverais, dans ce discours, plusieurs considérations concernant la réalité de l’Amérique Latine et quelques clefs de lecture chrétienne de cette réalité.

Premier aspect fondamental tiré du discours du pape : l’inculturation de la foi marquée par des éléments indigènes présents dans nos populations, comme réponse à la recherche et à l’attente de la révélation du vrai visage de ce Dieu méconnu. Le Verbe de Dieu a semé dans les communautés indigènes plusieurs germes qui, au fil de l’évangélisation, sont arrivés à maturité, comme éléments purificateurs, avant d’apporter leurs vrais fruits.

Un deuxième point m’a profondément touché dans ce discours du pape : la manière dont le pape a reconnu cette singulière expérience socioculturelle qui nous porte à nous reconnaître en tant que latino-américains. Le pape a insisté sur l’existence d’une empreinte catholique qui, dans notre culture, se manifeste sous plusieurs formes, grâce à notre histoire et à notre foi communes.

En troisième lieu, il était important que le pape reconnaisse que la piété populaire, avec ses références au Christ souffrant, la présence du Christ dans l’Eucharistie, la maternité de la Vierge-Marie, constitue un précieux trésor.

Ceci vaut pour toute la réalité latino-américaine. Ce sont des aspects essentiels de cette réalité.

Dans son voyage entre Rome et Sao Paulo, le Saint-Père, en s’adressant spontanément aux journalistes, a dit : « J’aime beaucoup l’Amérique Latine […] Je ne suis pas un expert, mais je suis convaincu qu’ici se décide, du moins en partie – et c’est une partie fondamentale – l’avenir de l’Eglise catholique : cela a toujours été pour moi une évidence. Bien entendu, je sens le besoin d’approfondir davantage ma connaissance de ce monde ».

Mais les points qu’il a soulevés sur la réalité latino-américaine ont été absolument fondamentaux. Tout comme l’ont été d’ailleurs les éléments d’une herméneutique chrétienne de la réalité, une lecture chrétienne de cette réalité.

Dans cette lecture chrétienne de la réalité, le discours du pape s’est focalisé sur la primauté de la foi. Comment affronter cette réalité à la lumière de la foi?

Le pape affirmait brièvement, mais avec beaucoup de profondeur, que Dieu est la chose la plus réelle qu’il soit, et qu’analyser cette réalité en le mettant entre parenthèses ou en l’ignorant serait une grave erreur. C’est un point fondamental, car la méthode que l’on suit en général durant cette Conférence consiste à « voir, juger et mettre en œuvre ».

Le pape, par cet avertissement, nous invite donc à ne pas nous limiter à une simple analyse économique, sociale et politique, autrement dit à ne pas courir le risque de ne pas arriver à percevoir, comme croyants, la présence de Dieu comme étant la chose la plus réelle qu’il soit, plus réelle que la réalité. Ignorer cela, affirme le pape, serait une énorme erreur.

Affronter les problèmes sociaux et politiques sans cette primauté de la foi, est une erreur toujours très répandue. En ce sens que, lorsque Dieu est absent, il est impossible d’affronter de manière adéquate les problèmes sociaux et politiques. Quand Dieu est absent, il est impossible d’agir avec efficacité en faveur du bien des hommes et des peuples. Quand on veut édifier une société sans Dieu, on l’édifie contre l’homme.

Zenit – Comment le discours du pape a-t-il été accueilli à la Conférence d’Aparecida ? Dans certains milieux sociaux, certaines paroles de son discours ont été l’objet de critiques...

Prof. Guzmán Carriquiry : Le discours du pape a été très bien accueilli lors de cette Vème Conférence générale des évêques latino-américains qui, je n’en doute pas, ont été profondément marqués par son contenu. Ce discours a eu la même importance que celui que Jean-Paul II avait prononcé à l’ouverture des travaux de la Conférence de Puebla.

Nous avons su par la presse que certains groupes indigènes et plusieurs organisations non gouvernementales ont réagi avec colère, et parfois même par des insultes, prétextant que la foi catholique aurait été imposée par la violence aux indigènes comme façade idéologique d’une conquête, d’une exploitation, voire même d’un génocide.

Le minimum que l’on puisse répondre à cela c’est qu’une telle réaction donne du crédit à une sombre légende basée sur une lecture profondément déformée de la vraie histoire. Si la foi était vraiment arrivée comme ça, cela fait bien longtemps qu’elle aurait été abandonnée. Alors qu’au début du XXIème siècle, 85% des latino-américains sont baptisés dans l’Eglise catholique. Et quand on fait des enquêtes dans nos pays, les résultats sont toujours les mêmes. Les plus hauts niveaux de confiance, de crédibilité, de consensus et d’espérance de nos populations reposent sur l’Eglise, bien plus que sur d’autres institutions civiles et publiques.

Il y a certainement eu des cas et des situations d’abus. Mais la propagation de l’Evangile du Christ a été perçue et accueillie par les indigènes comme une réponse crédible, attirante, qui répond à leur désir de vérité et de trouver un sens à la vie, à la justice, au bonheur, au-delà même de leurs conditions souvent très difficiles.

Zenit – Dans quel climat se déroulent les travaux de la Conférence ?

Prof. Guzmán Carriquiry : En général, dans un climat de sereine communion. Ce qui est frappant au sein de cette Conférence – et ce n’est pas une vision illusoire mais bien réelle – c’est qu’il n’existe pas de polarisations ou d’oppositions. En ce sens que cette Conférence semble moins tendue que les conférences précédentes. Ceci est naturellement un bien, comme un cheminement vers la maturité. Mais cela peut aussi être vu aussi comme un signe inquiétant. Cela peut vouloir dire que les discussions ne vont pas jusqu’au bout et que n’émerge aucune position alternative ou priorité à fixer.

Zenit – Comment la question des laïcs est-elle affrontée durant les travaux de la Conférence ?

Prof. Guzmán Carriquiry : La Conférence accueille beaucoup de laïcs qui proviennent de différents pays d’Amérique Latine. Il y en a beaucoup aussi parmi les experts. C’est la première fois également que sont invités des représentants des Mouvements ecclésiaux ou des nouvelles communautés. La question du laïcat ne pouvait pas manquer.

En Amérique Latine, les laïcs représentent 98% des baptisés. Quand on parle de devenir disciples et missionnaires de Jésus Christ, c’est la vie de chaque baptisé qui est concernée. On ressent une certaine inquiétude de fond quant à la survie d’une tradition catholique qui s’exprime dans la richesse de la piété populaire, et qui se transforme en chair et en sang d’hommes nouveaux qui, éduqués dans la foi, élevés dans la foi, en suivant les traces de Jésus, et dans une plus étroite communion personnelle et communautaire avec Lui, se convertissent et deviennent ses disciples, participent à sa mission, communiquant aux autres l’expérience du don de leur rencontre avec Jésus, dans toutes les couches de la société. Ceci est fondamental pour tout le monde: redécouvrir la dignité, la beauté et la joie d’être chrétiens.

Mais une autre question préoccupent les évêques et c’est un sujet qui a largement été traité : la présence presque insignifiante, dans de nombreux cas, des fidèles laïcs dans des secteurs comme celui de la politique, de la vie publique, de l’université, de la culture, des moyens de communication, de l’économie, où ceux-ci pourraient être de vrais constructeurs de la société, comme disait le document de la Conférence de Puebla.

Nous assistons souvent à une fragilité ou parfois à une présence insignifiante des laïcs. Certains sont très généreux, collaborent et participent à la vie des communautés chrétiennes, remplissent nos sanctuaires, servent dans les catéchèses, sont des ministres non ordonnés qui s’engagent dans de nombreuses activités servant à édifier les communautés chrétiennes. Nous manquons de laïcs cohérents et compétents, valables, courageux, à la fois réalistes et prophétiques, qui ouvrent le chemin de l’Evangile dans la vie publique et dans la cohabitation sociale de nos peuples. Un vide que les évêques, par cette conférence, se proposent de combler.

C’est vrai, en Amérique Latine il y a beaucoup d’hommes politiques qui se disent catholiques et personne ne se permettrait de juger leur conscience personnelle. Mais, en analysant leurs actions, on a parfois l’impression que ce « dire catholique » est en fait dicté par une espèce de recherche de consensus ou de volonté de rendre hommage à la tradition catholique des populations, au lieu d’être une décision personnelle liée au devoir catholique de témoigner, de se mettre au service du bien commun parmi les gens.

Nous avons donc besoin que les choses changent au niveau des postes de responsabilité en Amérique Latine. Nous avons besoin d’accompagner, d’alimenter, de former et de soutenir des générations de laïcs catholiques, pour que ce manque soit surmonté et qu’ils soient présents là où la construction d’une nouvelle Amérique Latine est en jeu.