L'art au service de la Beauté de Dieu

Par Daniel Facérias

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Propos recueillis par Anne Kurian

ROME, lundi 16 avril 2012 (ZENIT.org) – « L'art est par essence le service de la Beauté de Dieu», déclare Daniel Facérias.

Musicien français, auteur de nombreux spectacles religieux, il explique à Zenit la vocation et l’organisation de la « Diaconie de la Beauté » qu’il vient de lancer (cf. Zenit du 1er février 2012).

Zenit - Pourquoi une "diaconie de la beauté" ?

Daniel Facérias - Le terme grec « diaconia » signifie service. Une diaconie est un service d’Eglise à l’égard de la personne et de la société qui s’adresse habituellement aux pauvres et aux personnes en grande difficulté. L'art est par essence le service de la Beauté de Dieu. Il permet par son expression de rendre sacré un espace, une image ou une musique. Ce service est en même temps un service d'Eglise dans le sens de l'Annonce de l'Evangile aux artistes de plus en plus déchristianisés. Ainsi la diaconie de la Beauté a pour objectif de rendre avec l'Eglise la Beauté de Dieu aux artistes et de rendre les artistes à l'Eglise.

Pourquoi une réconciliation des artistes avec l'Eglise est-elle nécessaire ?

C’est une question essentielle aujourd’hui. La Beauté est le cœur de Dieu et la Splendeur de la Vérité. Elle est l’éclat tangible et visible de la Sainte Trinité, elle est le visage même de Dieu. Moïse ne pouvait pas contempler le visage de Dieu, les artistes chrétiens l’ont exprimé dans toutes les disciplines. L’ancienne alliance interdisait toute image taillée de Dieu, l’Eglise, la nouvelle alliance, encourage à manifester le Visage de Dieu fait homme.

De fait, le sujet pour l’artiste était clair : exprimer la Splendeur de la Vérité.  Au quattrocento en Italie les artistes peignaient inlassablement l’Annonciation, le sujet des sujets : l’incarnation du Verbe… jusqu’à l’invention de la perspective, il n’y a qu’à regarder le travail de Piero della Francesca pour comprendre l’enjeu ontologique de l’artiste. C’est bien là la question, lorsque l’artiste se « sécularise » lorsqu’il perd le sens ontologique de son « sacerdoce » (Exode, 31,1-17) il s’éloigne de lui-même et  du Sujet. Aujourd’hui, le lien distendu entre l’Eglise et les artistes correspond à la déchristianisation de nos sociétés occidentales, et au relativisme érigé comme un absolu qui voit s’affirmer le règne de la laideur et de la violence. 

Qu'est-ce que les artistes peuvent apporter à l'Eglise et au monde ?

Un jour Michael Lonsdale me disait que l’artiste est traversé par une lumière dont il ne connaît pas l’origine. Il mettait le doigt sur la complémentarité nécessaire artiste/Eglise, comme les deux faces d’une même pièce et deux fragments d’une même mosaïque. L’Eglise rend la Beauté aux artistes dans le sens où elle relie la lumière qui les traverse à son origine en lui donnant un contenu. Et les artistes rendent à l’Eglise la Splendeur de la Vérité qu’ils expriment dans le mouvement de leur temps selon leur condition et selon leur personnalité. Cette relation « sponsale » entre l’artiste et l’Eglise a, par le passé, produit des merveilles. Elle est la clé de David de l’évangélisation. Sans elle l’Eglise s’assèche et les artistes se désespèrent. L’annonce de l’Evangile a essentiellement besoin de cette expression là, qui comprend l’être dans son ensemble : cœur et raison. Par l’art, l’Eglise manifeste Jérémie 31,33 : « Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ; je l'inscrirai dans leur cœur »

Le monde attend avec une soif de Tantale ignorant la Source : l’art épousé, l’art image et reflet du divin… expression de la Beauté qui seule le sauvera. Il ne s’agit pas de la joliesse ou de l’esthétique, il s’agit de la Beauté suressentielle dont parle Saint Augustin au chapitre X des Confessions : « Bien tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée. Et voici que tu étais au-dedans, et moi, au-dehors, et c’est là que je te cherchais….

Tu m’as appelé, tu as crié, et tu as brisé ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi, et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j’ai respiré et, haletant, j’aspire à toi ; j’ai goûté et j’ai faim et soif ; tu m’as touché et je brûle pour ta paix. »

Qu’advient-il du groupe de prière commencé à Paris récemment ?

Le groupe de prière se consolide et il essaime puisque nous en commençons un à Toulon, à Lyon, à Toulouse et … à Mexico. Pour l’instant ce sont des groupes d’une vingtaine de personnes. L’art naît de la contemplation et du silence et de ce fait nous sommes à l’ombre d’un monastère, nous resterons discret jusqu’au mois de juin, temps nécessaire pour mûrir notre liturgie. Après nous ouvrirons nos portes et nous investirons une église, avec pour chapelain un prêtre dominicain ou diocésain suivant les lieux. Le procédé est le même pour chacun des groupes. Nous avons rédigé une charte avec Mgr Dominique Rey et les membres du noyau « dur » se sont engagés à en suivre les lignes.

Quel est le programme de ces rencontres ?

La soirée de prière le jeudi soir, se déroule comme un office de vêpres avec une prière d’intercession spécifique et quelques prières propres aux artistes. Ensuite nous prenons un temps de lectio divina que nous axons autour de notre état d’artiste, par exemple nous avons entrepris un cycle autour d’Exode 31, où Dieu met à part deux artistes pour créer l’Arche de l’Alliance que nous mettons en miroir avec l’évangile de la Transfiguration. Ensuite nous avons une collation et un partage personnel.

A partir du mois de mai nous organisons une rencontre mensuelle autour d’un témoin, en invitant tous les artistes chrétiens ou non afin de retisser des liens et de proposer : une formation, un soutien à leur création, une mutualisation des moyens, etc. La première aura lieu le 30 mai à Paris  chez les dominicains au Couvent de l’Annonciation au 222 rue du Faubourg Saint-Honoré.  Nous organiserons la même chose dans chaque ville où le groupe de prière a démarré.

"Artiste" peut avoir un sens très large. Qui peut participer à vos rencontres ?

Je dirai qu’il y a deux aspects dans la définition de l’artiste : l’un vocationnel et « technique », l’autre passionnel et de « cœur »…

L’artiste, celui qui fait, répond à une vocation, un appel plus fort que lui qui le conduit à un engagement total de sa personne assumant les difficultés et les souffrances qui l’accompagnent, et les joies également. Cet appel de l’Esprit s’accompagne d’un don « technique » souvent inné qui lui permet de maîtriser sa discipline. La diaconie de la Beauté a pour fonction d’accompagner l’artiste dans cet engagement en lui permettant d’une certaine manière de se « consacrer » au sein de l’Eglise, qui peut ainsi partager son fardeau.

Le deuxième aspect correspond largement à tout le monde qui a comme l’on dit une fibre artistique sans vivre de ce feu brûlant qui habite tel ou tel. Ces personnes pâtissent et vivent de cœur avec les artistes et nous nous adressons à eux aussi pour les associer comme une caisse de résonnance dont les artistes ont besoin, ils peuvent participer à la diaconie comme soutien et relai. A terme nous pourrions rêver qu’il y ait un représentant de la diaconie dans chaque paroisse pour être in situ témoin et veilleur  de la Beauté et des artistes, pour que la dimension sacrée de la liturgie, des célébrations et des temps forts de l’Eglise associe les artistes, les invite et leur donne une place…. car « le monde a besoin de Beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance » (Paul VI).