L'art sacré et sa nature profonde

Par le card. Cañizares Llovera

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ROME, lundi 16 avril 2012 (ZENIT.org) – Cette réflexion sur « L’art sacré et sa nature profonde », est une introduction du cardinal espagnol Antonio Cañizares Llovera, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, à un livre publié en italien par Rodolfo Papa, intitulé “Discours sur l’art sacré” (“Discorsi sull’arte sacra”, éd. Cantagalli, Sienne, 2012)

Introduction du card. Cañizares Llovera

         Voici une œuvre dont nous avions besoin et que nous attendions : celle de Rodolfo Papa qui étudie en grand spécialiste l’art sacré dans sa nature profonde et son identité. Il s’agit ici de la nature intime et de l’identité de l’art sacré, mais également de l’art en tant que tel, dans lesquels vérité et beauté sont inséparables et en quoi foi et art, foi et beauté s’embrassent dans une parfaite réciprocité et une union indéfectible; quelque chose de semblable à ce qui se passe entre foi et raison.

         C’est ce que le Pape Benoît XVI reconnaissait dans l’interview accordée aux journalistes en novembre 2010 dans l’avion qui l’emmenait à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Barcelone pour la consécration de la basilique de la Sainte-Famille de l’architecte Antonio Gaudi. Il affirmait alors : «Vous savez que j’insiste beaucoup sur la relation entre foi et raison, que la foi, et la foi chrétienne, n’a son identité que dans l’ouverture à la raison, et que la raison devient elle-même si on la transcende vers la foi. Mais la relation entre foi et art est tout aussi importante, car la vérité, but et objectif de la raison, s’exprime dans la beauté et devient elle-même dans la beauté, se prouve comme vérité. Là où se trouve la vérité doit donc naître la beauté, et là, où l’être humain se réalise de manière correcte et bonne, il s’exprime dans la beauté. La relation entre vérité et beauté est inséparable et nous avons donc besoin de la beauté. Pour l’Eglise depuis ses débuts, dans la grande modestie et pauvreté de l’époque des persécutions, l’art, la peinture, l’expression du salut de Dieu dans les images du monde, le chant puis les édifices sont constitutifs et resteront constitutifs pour toujours. Ainsi l’Eglise a été la mère des arts pendant des siècles et des siècles: le grand trésor de l’art occidental – que ce soit la musique, l’architecture ou la peinture – est né de la foi de l’intérieur de l’Eglise. Aujourd’hui, il y a une certaine «dissidence», mais cela nuit aussi bien à l’art qu’à la foi. Un art qui perdrait la racine de la transcendance ne serait plus orienté vers Dieu : ce serait un art diminué, il perdrait sa source vivante; et une foi qui ne posséderait que l’art du passé, ne serait plus une foi du présent. Aujourd’hui elle doit s’exprimer à nouveau comme une vérité toujours présente. C’est pourquoi le dialogue ou la rencontre - je dirais les deux - entre art et foi est inscrit dans l’essence la plus profonde de la foi; nous devons faire tout ce qui est possible pour qu’aujourd’hui aussi, la foi s’exprime à travers un art authentique, comme Gaudí, dans la continuité et dans la nouveauté, et que l’art ne perde pas le contact avec la foi» (Benoît XVI, entretien avec les journalistes, 6 novembre 2010).

Quand ce livre a été conçu ces paroles n’avaient pas été dites mais l’œuvre de Rudolf Papa - homme de foi, intellectuel pénétrant et artiste, passionné de vérité et de beauté - constitue un approfondissement, une explication et un commentaire fidèle de cette parole et de cette pensé du Pape Benoît XVI pour qui foi et art, la beauté de l’art sacré et l’unité fondamentale entre art et liturgie sont des thèmes très importants de son pontificat.

 On peut parfaitement comprendre les relations d’amitié entre l’Eglise et les artistes à travers les siècles jusqu’à nos jours. C’est ainsi que les derniers papes, de Paul VI à Benoît XVI ont réaffirmé la nécessité de cette relation qui n’est rien de moins qu’unité et réciprocité totale. De plus, on comprend bien l’appel de ces papes à exprimer dans des œuvres d’art la relation entre foi et art (foi et beauté) indissociable de l’autre relation foi et raison (foi et vérité, foi et bonté), tout cela exprimé de façon magistrale par l’auteur de ce livre. De cette vision de l’art, et de l’art sacré en particulier on peut apprécier son caractère pérenne et sa nature non éphémère ainsi que sa valeur universelle en dépit des circonstances de l’Histoire, des effets de mode ou d’aspirations mercantiles. Mais on comprend aussi sa dimension religieuse et l’implication totale de la personnalité de l’artiste dans l’expression de ses œuvres et tout particulièrement quand il traite de thèmes sacrés c’est à dire de l’art liturgique qui se réalise par la musique, la peinture, la sculpture ou l’architecture .Il est impossible de cacher l’expression de l’initiative de Dieu, de l’action divine qui toujours précède toute œuvre artistique qu’elle soit liturgique ou de tout autre ordre.

            Tout en écrivant cette présentation je pense aux nombreux artistes qui sont de fidèles reflets et des témoins de la vérité de cette relation entre art et foi magnifiquement exprimée par l’auteur et aux artistes et à leurs œuvres auxquels il fait référence dans ce livre. Je pense, par exemple, au génial peintre universel de l’âge d’or espagnol le Greco, alors que nous approchons de la célébration de son quatrième centenaire. Ni la personne ni les résultats du travail du Greco ne peuvent être séparés de leurs dimensions religieuses et de la foi chrétienne. Tout en eux traduit la grandeur d’un homme d’esprit avec une « touche divine spéciale », capable de percevoir et de façonner par les caractéristiques et l’expression des couleurs de sa peinture singulière la suprême beauté, l’abîme infini de la perfection, incomparable et souveraine. Toutes ses œuvres, grandes et uniques, reflètent la profondeur de son âme, image de son Créateur qui l’a modelée avec la touche délicate de son « pinceau divin ». Dans toute l’œuvre du Greco l’esprit sublime apparaît toujours, cet esprit qui contempla et pénétra le « Mystère », conduisant à sa densité et l’exprimant avec toute l’élévation de l’art qui émerge de la profondeur d’un être illuminé par cette expérience et qui transcende le coup d’œil superficiel incapable de s’élever lui-même vers les sommets de l’esprit. Le Greco s’immerge dans la profondeur de l’Evangile et dans le mystère de l’Incarnation - de Dieu fait homme pour les hommes et livré par eux sur la croix - et dans la victoire sur la mort cette ennemie de l’homme ; avec tant de beauté et de drame que le Greco savait exprimer dans son travail.

            Ainsi, avec de profondes racines chrétiennes, bien formé et capable de donner une raison à sa vérité, le Greco, dans toute son œuvre picturale montre la réalité fondamentale de cette foi, enseigne et parle des mystères les plus profonds aux ignorants et simples, enseigne, élève, mène à la contemplation, à l’émerveillement, à la vénération, à la prière de demande et de louange ; donne raison à la foi, démontre la symphonie et l’harmonie de sa beauté, de son rayonnement et de son expression dans l’esprit humain le plus vivant et le plus authentique.

            A l’époque où il travaillait, les circonstances étaient particulières et cependant son art continue de nous parler avec acuité aujourd’hui comme hier, car ce ne sont pas des œuvres de circonstances éphémères ou d’évènements vite passés, mais plutôt l’expression d’une réalité qui ne meurt pas et qu’il fait avec le langage de « hauteur d’âme » comme le disent les mystiques. Il parle avec les pinceaux et couleurs de ce « centre profond de l’âme » où tout homme se sait et se sent compris quelle que soit sa génération et son époque.

            En tant qu’homme fermement « chrétien » et fils de son époque, le Greco reflète l’homme pour qui il manifeste une passion vivante et singulière. Qui parmi nous ne voit cette passion dans l’Entierro del Duque de Orgaz ou dans Expolio ou dans l’Apostolado de la sacristie de la cathédrale de Tolède ou dans le San Jose de la même cathédrale ? Les mains, les yeux, les visages, les mouvements des corps, tout dans son travail est l’expression de la façon dont il voit l’homme et son drame : l’homme qui soufre et qui aime, qui vit le drame de l’existence et son désir de bonheur, aimé par Dieu, l’homme qui est de Dieu, aimé et élevé, l’homme sauvé et appelé à participer à Sa Gloire ; la vérité de l’homme tel qu’il est devant Dieu. Ce que traduit bien son art est que « la Gloire de Dieu est l’Homme vivant » (S. Irénée de Lyon). Toute son œuvre manifeste et exprime l’homme, et pénètre la profondeur de l’être humain, non comme le verrait un païen ou un humaniste, mais plus exactement avec une différence notable : celle qui permet la vision de la foi et d’y arriver avec un regard particulier, celui de la vérité qui est inséparable de la beauté. Derrière les visages ou les corps, les mains ou les yeux, les couleurs et les plis des drapés ou le mouvement des corps, là se trouve la vérité que professe sa foi en l’homme.

Cette foi, irréfutablement chrétienne et christocentrique est également profondément anthropologique, humaine, et c’est la clé fondamentale pour entrer et s’immerger dans la richesse, la grandeur du Greco comme dans l’art occidental le plus authentique. Ses œuvres, comme toutes celles nées de la foi chrétienne, sont des œuvres qui ne sont pas dépouillées et ne peuvent être dépouillées de leur aura de beauté. De même elles ne sont pas – et nous ne voulons pas, ne permettrons pas qu’elles deviennent – de purs et simples objets de plaisirs pour leurs qualités esthétiques, de purs et simples objets de la curiosité distraite des visiteurs d’expositions et des musées. Son art est le lieu où se rencontrent le saint et le croyant, où la beauté est la splendeur de la grâce. Ici la beauté porte notre attention vers un « Autre » dont nous ne pouvons pas simplement nous défaire mais qui néanmoins nous attire, nous rassérène, nous donne la paix. Ici, à travers la beauté émane une force qui ne nous écrase pas ni ne nous asservit mais qui nous soutient. Ici se diffuse une liberté qui émane sans cesse des profondeurs, du centre, de notre être et nous libère : la liberté surgit de la vérité et de la beauté. Ici, par dessus tout, s’ouvre à nous la communication du don divin et l’amour qui se donne à nous; ici apparaît l’espérance et se dessine le futur d’une humanité nouvelle ; une humanité qui construit son futur.

            En conclusion, encore une fois j’adresse toute ma reconnaissance et mes félicitations à Rodolfo Papa, pour cet ouvrage qui, non seulement, nous introduit dans la nature et l’identité de l’art sacré, mais aussi qui représente une aide majeure afin que l’unité profonde entre la liturgie et la beauté ne puisse jamais être déformée de quelques façons que se soit mais au contraire que la relation entre elles puissent être approfondie et fortifiée. Il me reste maintenant à inviter le lecteur à lire ce livre et laisser son âme et son regard s’enrichir.