L'artiste, au service de la vérité et de la beauté

Le décret conciliaire "Inter Mirifica"

Rome, (Zenit.org) Rodolfo Papa | 1163 clics

« L’artiste qui veut servir l’Eglise ne doit pas se mettre au centre de l’action artistique, mais il doit se faire « instrument », un instrument humble et capable de servir la vérité et la beauté, sans se faire   endoctriner par ce que le monde contemporain dit dans notre dos, car ce n’est qu’en redonnant au Christ sa place centrale, que nous pourrons surmonter cette époque de crise », souligne l’historien italien d’art Rodolfo Papa, spécialiste de la Renaissance et professeur à l’université pontificale urbanienne de Rome.

Pour Rodolfo Papa, « aujourd’hui, quand nous parlons de crise, nous parlons d’une crise de la communicabilité. Dans sa réflexion pour les lecteurs de Zenit, il explique comment les « droits de l’art et de l’artiste » finissent par prendre le dessus sur la vérité de foi et sur la liturgie elle-même :

« Ces jours-ci, commence-t-il,  je suis tombé sur un petit livre, court et agréable, que je me suis mis à lire. C’est un livre de Luigi Maria Epicoco, intitulé Io vedo il tuo volto. Arte e liturgia (Je vois ton visage - Art et liturgie). On y trouve des éléments et des réflexions stimulantes. Au cinquième petit chapitre qui parle de la crise de l’art par rapport à la liturgie, on trouve cette affirmation: « aujourd’hui, quand nous parlons de crise, nous parlons d’une crise de la communicabilité.

L’art, au lien d’introduire au Mystère, n’attire l’attention que sur lui-même, laissant l’homme, et le croyant, seul face au Mystère. Un art purement autocélébratif qui ne raconte que ses propres repliements, et qui ne se montre plus comme une meurtrière filtrant l’éternel dans l’espace et dans le temps. Le mot d’ordre est « fonctionnalité », et non « communicabilité », donnant ainsi naissance à un art commode mais stérile. Ou alors, pire, à un art qui ne sert que de prétexte pour célébrer l’artiste, et ainsi devenir un monument pour celui qui crée. Concrètement, une impasse » 2.

Ce bref passage est intéressant car il met l’accent, avec simplicité, sur le fait que des éléments de théories artistiques contemporaines  sont entrées de manière autoritaire à l’intérieur de l’élaborations de solutions artistiques dans le domaine liturgique, faisant ainsi passer la fonctionnalité avant la communicabilité et préférant choisir la commodité malgré sa stérilité, ou remplaçant l’introduction au Mystère par la célébration de l’artiste.

En effet, les soi-disant « droits de l’art et de l’artiste » (souvent réduits au simple droit de se célébrer soi-même) ont même fini par prendre le dessus sur la vérité de foi et sur la liturgie elle-même. Le décret conciliaire Inter Mirifica, met l’accent sur ce point, mettant en garde contre le danger d’une telle position. Il dit qu’il faut méfier des « fausses doctrines en matière d’éthique et d’esthétique », car  « le primat de l’ordre moral objectif doit absolument être respecté  par tout le monde » 3.

Autrement dit, un art qui se met au service de la liturgie, donc au service de la vérité, du bien et du beau, doit se présenter de manière humble, serviable, et non en maitre, il ne doit pas revendiquer de droits qui étouffent la « communication » des vérités de foi ou la beauté et la profondeur du Mystère, comme le dit aussi Luigi Maria Epicoco.

A l’opposé, certains disent que l’on ne peut pas tenir compte des développements de nouveaux scénarios dans les arts visuels du monde contemporain, et que ne pas puiser à pleines mains  dans de telles théories esthétiques et artistiques serait comme imposer à l’Eglise une mise à jour manquée. Ou encore, vu que l’Eglise s’est toujours servie, au fil des siècles, de grands artistes, il qu’aujourd’hui encore on utilise des artistes de renommée internationale pour réaliser les nouvelles églises. Pour certains côtés, ces préoccupations sont nobles et légitimes, mais elles se fondent sur une historiographie artistique défectueuse, puisque l’Eglise ne s’est pas servie, au cours des siècles,  d’artistes  non croyants, voire même anticléricaux, comme certaines reconstructions le prétendent.

A ce propos il faudrait réécrire beaucoup de chapitres des manuels d’histoire de l’art, qui sèment la confusion précisément sur cette très délicate question. A ces considérations historiographiques, on pourrait ajouter des argumentations d’ordre iconologique, iconographique, philosophique et théologique, pour comprendre le bien fondé ou pourquoi pas l’impossibilité de conjuguer certaines théories esthétiques et artistiques avec la liturgie.

Mais même si on ne voulait pas entreprendre ce chemin d’étude et de réflexion, pour comprendre les termes de cette question il suffirait  d’observer un document conciliaire comme Inter Mirifica, qui dit : « Les controverses qui se multiplient autour de ce thème ont souvent leur origine en des doctrines erronées en matière d’éthique et d’esthétique. Aussi le Concile proclame-t-il que la primauté de l’ordre moral objectif s’impose absolument à tout le monde. » 4.

Ou bien il suffirait de lire le Catéchisme de l’Eglise catholique qui réaffirme ce concept: « Les évêques doivent, par eux-mêmes ou par délégation, veiller à promouvoir l’art sacré, ancien et nouveau, sous toutes ses formes, et à écarter, avec le même soin religieux, de la liturgie et des édifices du culte, tout ce qui n’est pas conforme à la vérité de la Foi et à l’authentique beauté de l’art sacré5».

Mais la question n’est guère facile, de toute façon, car beaucoup de doctrines erronées sont entrées dans la pensée catholique et elles ont informé tant de personnes de bonne volonté. La caractéristique de l’erreur théorétique c’est de s’être justement répandu et donc, très vite (au bout d’une ou deux générations) d’être considérée comme bonne, vraie, voire même  constitutive, donc légitimée dans ses principes, comme acquise une fois pour toutes. Il peut donc s’avérer parfois très difficile pour ces personnes de bonne foi d’arriver à comprendre ce qui n’est pas conforme à la vérité de la foi et à l’art sacré, le vrai.

Cette réflexion sur l’art, vise donc à « réfléchir » et à faire réfléchir aux questions de l’art en général, et à celles de l’art chrétien, pour éviter que tout soit donné pour acquis et donc, en étudiant chaque élément, de déterminer les « fausses doctrines » et les historiographies idéologiques qui vont dans le sens de ces doctrines, les appuient.

S’il est vrai qu’il y a toujours un parcours de développement dans les choses de l’homme, et donc aussi dans l’art, on ne peut éviter de discerner les divers changements, en mettant tout sur une même ligne de continuité 6. En effet, quand le temps est traversé par une ou plusieurs révolutions, qui, comme le dit le terme même, renversent littéralement tout, le bouleversent, se pose volontairement une discontinuité, une rupture dans la transmission de la tradition; c’est même en général la volonté de ne pas être dans la continuité avec le passé qui caractérise cette révolution.

Or, il arrive parfois que cet instrument conceptuel soit utilisé de manière ambigüe. Ainsi il arrive, curieusement, que l’on qualifie de révolutionnaires des passages de l’histoire de l’art d’une époque à l’autre alors que ceux-ci sont fondés sur  la volonté de continuer, d’innover sans créer de rupture (par exemple le passage du Gothique à la renaissance ou du maniérisme au Proto-baroque); en revanche, il arrive souvent que l’on qualifie de nobles de vraies révolutions en cherchant des précurseurs ou des antécédents illustres, commentant ainsi souvent de simples erreurs banales d’anachronisme, sur la base de faibles assonances formelles.

Il arrive donc que l’on assimile la renaissance à un nouveau mouvement païen de rupture (alors que celle-ci est le sommet mûr du parcours précédent), et que l’on attribue parallèlement un caractère de continuité à l’introduction de tribalismes antichrétiens dans les esthétiques entre le XIX et le XXème siècle; sur tout domine ensuite la fascination du progrès technologique et économique qui fait accepter comme inéluctable et unique la condition postmoderne, fragmentée et amoindrie, de l’homme contemporain.

Mais notre tâche est d’étudier et approfondir tous les aspects historiques, anthropologiques et philosophiques de l’art, pour comprendre qu’il existe réellement un art vrai et beau comme le dit le Catéchisme de l’Eglise catholique: « L’art sacré est vrai et beau, quand il correspond par sa forme à sa vocation propre : évoquer et glorifier, dans la Foi et l’adoration, le Mystère transcendant de Dieu. » 7.

L’artiste qui veut servir l’Eglise ne doit pas se mettre au centre de l’action artistique, mais il doit se faire « instrument », un instrument humble et capable de servir la vérité et la beauté, sans se faire   endoctriner par ce que le monde contemporain dit dans notre dos, car ce n’est qu’en redonnant au Christ sa place centrale, que nous pourrons surmonter cette époque de crise.

Traduction d'Océane le Gall

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NOTES

1 Rodolfo Papa a été expert au dernier synode, il est professeur d’histoire en théories esthétiques, Université pontificale urbanienne, artiste, Académicien au Vatican. Son site: www.rodolfopapa.it Blog: http://rodolfopapa.blogspot.com e.mail: rodolfo_papa@infinito.it .

2 L. M. Epicoco, Io vedo il tuo volto. Arte e liturgia, Tau Editrice, Todi 2011, pp.40-41.

3 Inter Mirifica, n. 6.

4 Ibid.

5 Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 2503

6 Sur cette question Cf. R. Papa, Discorsi sull’arte sacra, Cantagalli, Siena 2012.

7 Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 2502.