L’avenir des communications dans l’Eglise en Afrique et pour l’Afrique (2)

Entretien avec Mgr André Joos (CPCS)

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CITE DU VATICAN, Vendredi 30 janvier 2004 (ZENIT.org) – A la veille de la semaine des Communications sociales promue par l’Eglise en France, Mgr André Joos, du Conseil pontifical pour les Communications sociales (CPCS) explique à Zenit, dans ce deuxième entretien, l’importance des travaux du Symposium des conférences épiscopales d’Afrique de Madagascar et des îles (SCEAM-SECAM), qui s’est tenu à Dakar, du 30 septembre au 13 octobre 2003 pour l’avenir des communications au service de l’Eglise en Afrique. Il représentait le CPCS à cette réunion, organisée bientôt dix ans après "Ecclesia in Africa" et dans le contexte de la mondialisation.



Les références données par Mgr Joos sont abondantes et précises. Nous choisissons de les insérer dans le texte pour faciliter leur consultation par les spécialistes intéressés.

Zenit : Mgr André Joos, vous nous avez parlé hier de cette rencontre importante, à Dakar, pour la communication dans l’Eglise d’Afrique: des initiatives concrètes ont-elles vu le jour dans les diocèses à l’issue de ce forum?

Mgr Joos : Aucune indication spécifique ne m’est parvenue concernant la mise en chantier des différents aspects que le Secrétariat Général m’avait demandé de développer. Mais par exemple, j’ai été moi-même engagé –immédiatement après- dans des rencontres universitaires avec nos amis orthodoxes en Roumanie. Par contre, un des évêques présents s’est particulièrement intéressé à chaque point du rapport écrit et l’a longuement commenté avec le représentant du CPCS, il s’agit de Mgr Tonye Bakot, devenu entre-temps archevêque de Yaoundé. Les nombreuses notes qu’il a prises m’ont fait comprendre qu’il avait en tête de considérer ces clés communicatives comme une priorité pour son propre ministère et dans ses rapports avec les autres évêques du SCEAM-SECAM. Considérant l’ensemble du paysage de Dakar, il faut cependant reconnaître que la communication multimédia à distance ne semblait pas la première préoccupation apostolique ambiante.

Zenit : Comment interpréter cette sensation, dix ans après l’exhortation apostolique de Jean-Paul II, "Ecclesia in Africa", qui nouait la gerbe du synode des évêques pour l’Afrique?

Mgr Joos : Je crois qu’il faut tenir compte de deux aspects de la communication multimédia en Afrique au cours des dernières décades, ou –disons- depuis «Ecclesia in Africa». Un premier aspect –plus général- est effleuré seulement par «Ecclesia in Africa»: c’est celui concernant l’ampleur du phénomène de la communication (Jean Paul II, Exhortation apostolique post-synodale «Ecclesia in Africa», Cité du Vatican 1995, nº 8). S’il fallait résumer en un mot ce qui frappe le plus, considérant la course en avant de la communication multimédia à distance depuis les années ’90 dans le monde, on pourrait la décrire ainsi: outre à la découverte toujours plus poussée et ‘pointue’ de nouveaux médias il semble qu’on assiste surtout à la compression des différents médias l’un à travers l’autre en un ‘tout’ dynamique qui les enchevêtre et les accélère ultérieurement. Le ‘réseau’ d’Internet (moins une ‘web’- toile d’araignée qui capture et immobilise - qu’un tissage continu de fils invisibles qui font ‘glisser’ et ‘s’élancer’ les impulsions innombrables à travers toute l’expérience humaine) en est l’exemple emblématique: non pas tellement un ‘nouvel objet’ que la mise en connexion de tous les médias existants en un ‘tout’ dans lequel nous sommes propulsés à chacune de nos ‘navigations’ -plus ou moins fructueuses- (H. Pigeat, Ethique des médias et révolution de l’Internet, Rome 2001 (pro manuscripto – Centre culturel Saint-Louis de France, p. 3). Là où les médias classiques s’affirment par leur ‘spécificité’, Internet est bien plus le résultat d’une ‘convergence’, c’est-à-dire d’une ‘non spécificité’ (ibidem, p. 7). Comment l’Afrique peut-elle se situer dans cette accélération en parité aux autres continents? Il pourrait y avoir une tentation à se tenir à l’écart, inconsciemment ou par sentiment d’exclusion ‘rampante’, si je puis dire.

Zenit : Croyez-vous que l’ampleur du phénomène planétaire se complique ultérieurement aujourd’hui face aux faibles potentialités d’infrastructure des régions africaines?

Mgr Joos : Oui. En Afrique, où les relations immédiates (locales, rapprochées, de proximité) sont les plus intenses, le grand problème demeure celui des relations à distance. Permettez-moi de reprendre avec certains observateurs du phénomène de la communication cet aspect plus général qui apparaît de plus en plus clairement ces dernières années: il en est des médias comme des capacités de l’esprit humain: c’est surtout par "l’interconnexion" (les relations ou les contacts) que les potentialités se développent, bien plus que par la seule ‘unité spécifique’ cérébrale (ou cellule), ces relations ne sont pas prédéterminées génétiquement mais par les processus relationnels de l’expérience humaine (D. De Kerckhove, Introduction à la recherche neuroculturale, in D. De Kerckhove-A. Iannucci, McLuhan e la metamorfosi dell'uomo, Roma 1984, p. 164). Cela suscite l’intérêt des chercheurs (M.-Cl. Vetraino-Soulard, Les moyens électroniques de communication et la transformation de la culture, in D. De Kerckhove-A. Iannucci, McLuhan e la metamorfosi dell'uomo, Roma 1984, pp. 90-91). C’est cet aspect de ‘convergence’ ou d’interpénétration multimédia que nous évoquions plus haut. Une implication vient immédiatement à l’esprit: l’interdisciplinarité multimédia oblige les médias traditionnels (ou ‘grands médias’ ou médias singularisés) à se laisser prendre, à se laisser pénétrer par- et à pénétrer l’ensemble du jeu médiatique. En un sens, c’est là l’issue des médias pour ne pas s’épuiser dans leur singularité.

Zenit : Mais le contexte africain ne peut justement pas se comparer aux denses réseaux occidentaux…

Mgr Joos : Effectivement. Vous voyez immédiatement la difficulté ‘technologique’ pour l’Afrique, s’il n’y a même pas à disposition le tissu élémentaire de départ. On assiste à ce qui pourrait apparaître comme une ‘trans-nationalisation’, au-delà des frontières spécifiques de chaque média. La mondialisation a commencé par dissoudre les frontières entre les médias et ensuite les frontières entre les Etats, et ainsi de suite… Pointer techniquement et tactiquement sur un seul média devient presque inopérant. Cela ressemble à ce qu’était –dans la sphère éditoriale- «être l’homme d’un seul livre» ou ‘d’une seule idée’ (F. Cachia, La télévision et la culture: l’image et l’écriture, in «Cultures», 1979 nº 7, pp. 119-120). Les choix qui se concentreraient sur un seul média préférentiel (par exemple la radio) risque d’être trop restreints et peu fructueux. «Ecclesia in Africa» ouvrait le regard à cette ampleur de vue en référence à la ‘petite dernière’ des urgences humaines, la communication. Malgré cela, une constatation est faite en Afrique aujourd’hui: la communication multimédia ne semble pas une effective priorité opérationnelleou de discernement (J. Befe Ateba, Report of the Executive Secretary tp the General Assembly of CEPACS in Yaoundé, in AA. VV., General Assembly of CEPACS in Yaoundé, 25-30 May 2002. Theme: The Church in Africa in the era of Radiobroadcasting, Accra 2002, p. 2 (of the Report)). La question se pose donc, presque dix ans après «Ecclesia in Africa»: comment sortir de cette situation?

Zenit : Vous évoquez la mondialisation que l’Afrique doit affronter en position de vulnérabilité majeure. Est-ce là la toile de fond qui explique qu’on ne sait souvent pas ‘par où commencer’ pour rattraper le retard?

Mgr Joos :C’est un deuxième aspect général, qui est souligné au début du même document post-synodal: celui de la cruelle dépendance multimédia africaine face au monde qui possède et gère les potentialités communicatives à distance. Jean Paul II disait dans «Ecclesia in Africa» (nº 52): «Les Pères synodaux ont été ainsi mis en face du triste fait que «les pays en voie de développement, au lieu de se transformer en nations autonomes, préoccupées de leur progression vers la juste participation aux biens et aux services destinés à tous, deviennent les pièces d'un mécanisme, les parties d'un engrenage gigantesque. Cela se vérifie souvent aussi dans le domaine des moyens de communication sociale qui, étant la plupart du temps gérés par des centres situés dans la partie Nord du monde, ne tiennent pas toujours un juste compte des priorités et des problèmes propres de ces pays et ne respectent pas leur physionomie culturelle; il n'est pas rare qu'ils imposent au contraire une vision déformée de la vie et de l'homme et qu'ainsi ils ne répondent pas aux exigences du vrai développement» (Jean Paul II, Lettre Encyclique «Sollicitudo rei sociali», nº 22). Nous sommes ici confrontés aux incertitudes majeures de la mondialisation (en anglais, ‘globalization’!). Les présupposés électroniques, technologiques et informatiques de ce ré-agencement du monde sont connus, bien que ce soient surtout les incidences économiques et politiques qui ont été plus abondamment commentées (A. Eli, Global Information: The New Battleground, in AA. VV., Political Communication and Persuasion, Vol. 1, New York 1982, pp. 347-357; A. Nabil - B. Awerbuch - J. Slonim - P. Wegner - Y. Yesha, Globalizing Business, Education, Culture Through the Internet (Tbe Next 50 Years: Our Hopes, Our Visions, Our Plans), in «Communications of the ACM» [Association for Computing Till Machinery], Vol. 40, 1997 nº 2 (February), pp. 115-121.; etiam K. Stiroh, Is there a New Economy?, in «Magazine: Challenge», July-August 1999, in «Internet» 2000, http://wwwbritannica.com /bcom/magazine/article/0,5744,231885,00.html).

Zenit : Dix ans après, a-t-on évolué vers une "invasion" des media occidentaux?

Mgr Joos :Depuis «Ecclesia in Africa» les contours de cette mondialisation se sont précisés, énonçant trois ‘clés’ fondamentales:

1º le marché unique des idées gérées par les entreprises transnationales sur le parcours des ‘autoroutes de l’information’ (R. A. Gershon, The Transnational Media Corporation: Global Messages and Free Market Competition. Mahwah, NJ 1997; E. S. Herman, The Global Media: The New Missionaries of Corporate Capitalism, New York 1997; W. H. Read and J. L. Youtie, Telecommunications Strategy for Economic Development, CT/London 1996, J. Sinclair - E. Jacka - St. Cunningham (eds.), New Patterns in Global Television: Peripheral Vision, Oxford 1996. ),

2º la gestion globale comme ‘déréglementation’ (en anglais, ‘deregulation’) publique et par les instruments médiatiques qui régissent à distance toutes les activités humaines (G. L. Rosston - D. Waterman (eds.), Interconnection and the Internet: Selected Papers from the 1996 Telecommunications Policy Research Conference, Mahwah NJ, 1997; G. Sussman - J. A. Lent (eds.), Transnational Communications: Wiring the Third World. (Communication and Human Values series), CA/London/New Delhi 1991; R. Mansell. The New Telecommunications: A Political Economy of Network Evolution. London/Thousand Oaks, CA/New Delhi 1993; N. Adam - B. Awerbuch - J. Slonim - P. Wegner - Y. Yesha, Globalizing Business, Education, Culture Through the Internet (The Next 50 Years: Our Hopes, Our Visions, Our Plans), in «Communications of the ACM [Association for Computing Machinery]», Vol. 40, 1997 nº 2, pp. 115-121),

3º la mise en œuvre de la "promotion publicitaire" comme stratégie pour solliciter les réponses aux offres du marché (anglais, marketing, advertisement…) (A. Tempest, Tendencias actuales de la publicidad en Europa, Madrid 1991, pp. 32-33; A. Zanacchi, Dolus Bonus. La pubblicità tra servizio e violenza, (EURISPES) Roma 1994, p. 45; B. Brochand - J. Lendrevie, Le regole del gioco. Le Publicitor, Milano 1986, p. 18; ISTITUTO DELL'AUTODISCIPLINA PUBBLICITARIA, Codice di autodisciplina pubblicitaria (édition en vigueur depuis le 20 avril 1994 / La 1e éd. du Code remonte au 12 mai 1966), Milano 1994, p. 33; J. Kilbourne, Killing Us Softly: Gender Roles in advertising, in «Adolescent Medecine», 1993 nº 3, p. 635).

Zenit : cette ‘triade’ est donc funeste pour l’Afrique?

Mgr Joos : La ‘doctrine’ de la mondialisation s’est précisée au cours de ces toutes dernières années. Certains y voient une ‘dictature’ économique dont les effets se font particulièrement sentir en Afrique (S. Bessis, From social exclusion to social cohesion: towards a policy agenda (The Roskilde Symposium 2-4 March 1995. University of Roskilde, Denmark, Management of Social Transformations (MOST)- UNESCO Policy Paper - No. 2), in «Internet» 2000, http://www.unesco.org/ most/besseng.htm#social), qui paie le prix fort de cette répartition des pouvoirs mondiaux: la dépendance s’instaure le plus souvent à partir de la séduction suscitée par les technologies informatives avancées dans le contexte des pays moins favorisés (J. A. Lent, The North American Wave: Communication Technology in the Caribbean, in G. Sussman - J. A. Lent, Transnational Communications. Wiring the Third World, London 1991, pp. 100), particulièrement quant aux conséquences de la trans-nationalité pour les africains (S. T. Kwame Boafo, Communication Technology and Dependent Development in Sub-Saharan Africa, in G. Sussman - J. A. Lent, Transnational Communications. Wiring the Third World, London 1991, pp. 117-118).

Zenit : Les évêques réunis en synode ont réagi?

Mgr Joos : Le Synode en a pris douloureusement acte et ce témoignage doit être poursuivi. Dans «Ecclesia in Africa» (nº 13), on lit: «En ce moment même où tant de haines fratricides provoquées par des intérêts politiques déchirent nos peuples, au moment où le poids de la dette internationale ou de la dévaluation les écrase, nous, évêques d'Afrique, avec tous les participants à ce saint Synode, unis au Saint-Père et à tous nos Frères dans l'épiscopat qui nous ont élus, nous voulons dire un mot d'espérance et de réconfort à ton adresse, Famille de Dieu qui es en Afrique; à ton adresse, Famille de Dieu qui es de par le monde: "Christ notre Espérance est vivant, nous vivrons!"" (Nm, 1-2; «La documentation catholique» 1994 nº 91, p. 526). Il faut tenir compte aujourd’hui –encore plus qu’hier- de ce carcan pour penser les issues possibles vers une communication chrétienne africaine capable de déjouer ces obstacles. Ces deux facteurs de fond devraient être pris en compte pour formuler une hypothèse de travail au service de l’Eglise en Afrique, à partir de «Ecclesia in Africa».

(à suivre)