L'échec, la miséricorde et l'espérance, le sentiment de culpabilité de l'éducateur"

« Education et nouvelle évangélisation »

Rome, (Zenit.org) P. Claudio Burgio | 1519 clics

"L’échec, la miséricorde et l’espérance, le sentiment de culpabilité de l’éducateur": c'était le thème de l'intervention du Père Claudio Burgio, ce samedi 1er février, lors du colloque organisé à Rome par la communauté de l’Emmanuel (31 janvier-2 février), sur le thème: « Education et nouvelle évangélisation ». Le P. Burgio est aumônier de la prison pour mineurs “C. Beccaria” de Milan et le fondateur des communautés Kayròs, 

Ce colloque en est à sa 7e édition. Il est organisé en collaboration avec l’Institut pontifical Redemptor Hominis, qui dépend du Latran, l’Institut universitaire Pierre Goursat (IUPG) et les Associations familiales catholiques (AFC).

Parmi les intervenants, des personnalités de la curie romaine, dont le secrétaire du Conseil pontifical pour la famille, Mgr Jean Laffitte, Mgr Vincenzo Zani, secrétaire de la congrégation pour l’éducation catholique, le président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, Mgr Rino Fisichella, mais aussi notamment le recteur de l'université du Latran, Mgr Enrico Dal Covolo, et Mgr Pascal Ide, secrétaire général de l'IUPG.

A.B.

 L’échec, la miséricorde et l’espérance, le sentiment de culpabilité de l’éducateur

« Éduquer n’a jamais été facile et cela semble devenir encore plus difficile aujourd’hui. Les parents, les enseignants, les prêtres et tous ceux qui exercent des responsabilités éducatives directes le savent bien. On parle donc d’une grande “urgence éducative” confirmée par les échecs auxquels se heurtent trop souvent nos efforts pour former des personnes solides, capables de collaborer avec les autres et de donner un sens à leur vie ».

C’est ainsi que débute la Lettre de Benoît XVI au diocèse et à la ville de Rome sur le devoir urgent de l’éducation. Comme chaque adulte engagé dans un rapport éducatif, dans mon expérience je me suis confronté au poids de mon inconsistance, de ma fragilité et de mon impuissance ou incapacité éducative. C’est encore plus vrai pour ceux qui agissent dans des situations-limites, comme peut l’être une prison pour mineurs ou une communauté d’accueil pénal pour adolescents.
Même si tu peux compter sur la compétence, l’expérience mûrie au cours des années, la connaissance approfondie du monde de la jeunesse et celui de ces jeunes-là en particulier, tôt ou tard, tu es obligé de faire face à ta pauvreté d’éducateur et à tes attentes déçues, du moins en apparence. Tu te rends compte réellement combien il est compliqué d’influencer au moins un peu l’histoire des personnes et combien il est difficile de leur faire retrouver des manières de vivre nouvelles et plus authentiques.
De nombreux parents et formateurs se sentent dévalorisés, contestés, rejetés.
Fermer les yeux face à cette “sombre forêt” qu’est le poids de l’échec en éducation ne sert qu’à encourager toutes les formes paralysantes du pessimisme pédagogique.
Celui qui n’a pas le courage de prendre conscience de ses limites, se sentira perdu dans l’éducation. En revanche, celui qui sait regarder son ombre dans les yeux pourra l’exorciser. S. Fausti écrit à ce propos :

“La culture actuelle n’est pas à condamner : c’est en revanche le kairòs, le moment opportun pour atteindre ce qui nous tient le plus à cœur (...). Les nouvelles situations sont comme des chaussées rétrécies qui donnent sur des paysages plus vastes et plus beaux... Ce que nous considérons comme des difficultés à résoudre et des obstacles à surmonter, est en réalité une clé : elle ouvre le coffre que nous tenons sur nos épaules, où est caché le trésor que nous avons en nous depuis toujours. Notre époque nous interpelle par sa nouveauté. Nous devons l’accueillir, pour découvrir le don qui nous fut octroyé dès le début. (...)
La nouveauté nous terrifie toujours tout en nous attirant ; mais finalement c’est la fascination pour la connaissance qui l’emporte. Connaître, comme aimer, c’est toujours “transgresser”, aller au-delà de ses propres limites. Je ne sais qu’une chose : plus j’avance, plus l’horizon s’ouvre ; plus je grandis, plus ma limite devient grande.
Voir d’où l’on vient c’est au-moins comprendre la direction vers où l’on va.


Accompagner l’expérience douloureuse des nombreux jeunes rencontrés à la prison pour mineurs et dans les communautés signifie entrer avec eux dans un désir de vie extraordinaire, cela veut dire se mettre toujours dans une logique de dépassement de la douleur inédit grâce à la découverte continue de ressources intérieures qu’on n’avait jamais imaginées avant.
Surtout, cela signifie découvrir comment on se recueille dans la douleur, on prend soin de soi et on apprend à instaurer avec les autres un rapport beaucoup plus vrai et plus profond.
La souffrance t’oblige à regarder en toi, à entrer dans une intimité avec toi-même, elle te pousse à une construction de toi nouvelle et inédite, elle te fait entrer en contact avec ta finitude, considérée non pas comme une limite mais comme une possibilité.
Cela vaut pour l’adolescent en difficulté, mais encore plus pour l’éducateur qui expérimente le sens de ses limites et la frustration d’interventions pédagogiques stériles en apparence.
Le découragement et le sens de culpabilité peuvent prendre le dessus en produisant des expériences démotivantes et des processus stressogènes, avec comme conséquence des décisions de capitulation et d’abandon (burnout).

Jésus aussi a rencontré un échec semblable dans son action éducative : la trahison de Judas, le reniement de Pierre, l’abandon des autres apôtres, les insultes de la foule qui l’avait acclamé et dont il avait été le catéchiste infatigable et compétent sont des signes qu’on ne peut attribuer à la négligence, à la légèreté ni à la superficialité de la manière d’éduquer de Jésus.
Et pourtant, le Fils de l’Homme aussi n’a pas pu échapper aux déceptions qui sont le lot de tout éducateur. Le réalisme de Dieu arrive même à prendre conscience à l’avance et, donc, à prévoir les échecs de ses efforts éducatifs : la trahison de Judas (Mt 26, 21; Mc 14, 18; Lc 22, 21-22; Jn 13, 21), le reniement de Pierre (Mc 14, 30; Lc 22, 34; Jn 13, 38), et la fuite de tous les autres (Mt 26, 31; Mc 14, 27).
Chaque histoire éducative interrompue nous attriste, elle nous ébranle et nous pousse à nous interroger sur nos itinéraires, sur nos interventions et nos programmes pédagogiques.
L’arbre auquel Judas s’est pendu reste toujours une issue possible et une image infiniment douloureuse et amère à métaboliser.

Comme éducateurs devant ces échecs, sommes-nous nous mêmes éducables ? Sommes-nous prêts à remettre en question notre manière d’éduquer et à reconnaître nos fautes ?
Beaucoup d’éducateurs vivent dans la résignation, le renoncement, d’autres ont tendance à nier les problèmes, en rejetant la faute sur des agents extérieurs (la société, la famille, l’école, la politique, l’Église). Un grand nombre d’entre eux semblent dire comme Moïse : “Je ne puis à moi seul porter tout ce peuple, c’est trop lourd pour moi”.
La tendance à la déresponsabilisation est une histoire connue dans le monde adulte. Même une identité mûre peut courir des risques de régression et de dérive dans la fragilité.
Être en relation avec des adolescents ayant commis des délits ou des adolescents en malaise de croissance important peut coûter cher à l’éducateur qui, sans le vouloir, peut se retrouver confronté à une identité enfantine, impulsive, immature, fragmentée.
Prendre conscience de ses propres échecs éducatifs est un moment nécessaire pour ne pas tomber dans une identité nomade et négative, soumise au risque du sens de culpabilité ou à des sentiments de peur, d’angoisse et de souffrances psychiques et existentielles.
Nombre d’éducateurs ont tendance à nier les difficultés, mais nier, c’est blesser sa propre identité : on se jette sur l’organisationnel, on court, on fait, on défait mais sans plus savoir pour quoi ni pour qui.
La logique du “faire” tend à être moins compromettante : on multiplie les prestations professionnelles, les protocoles d’intervention, les règles, si bien que le rythme répétitif de l’action conduit à s’exproprier toujours plus de notre subjectivité. Un éducateur court ainsi le risque de n’être plus qu’un exécuteur impersonnel et de ne plus élaborer une “action” vraiment éducative.
Le rapport établi avec les jeunes dans “l’action éducative” est toujours un événement qui se donne ici et maintenant, à un moment ponctuel (un kairòs), au sein d’un moment historique, culturel, social, économique précis; la rencontre avec l’autre, comme l’affirme E. Stein, ne se produit pas à un niveau abstrait, sur la base de catégories théoriques immuables dans le temps, mais concrètement en le regardant dans les yeux et en regardant toujours la situation historique-sociale-environnementale dont il provient.
L’être humain est toujours dans une situation concrète parce que généralement un être humain hors de l’histoire n’existe pas.
Voilà pourquoi le “faire” ne suffit pas à anéantir la dimension de vide qui saisit beaucoup de nos adolescents. Quelle conscience voulons nous réveiller en eux ? Quelle conception de l’homme et de la vie voulons-nous leur communiquer et leur confier à cette époque de l’histoire particulièrement en crise dans tout son système ?
L’éducateur en prise avec son échec personnel de formateur peut aussi se replier sur lui-même et tomber dans des dérives de type narcissique, totalement préoccupé d’apparaître toujours plus reconnu et apprécié, dont la conséquence sont des jeux séducteurs dans lesquels il s’auto-justifie. Les sentiments altruistes peuvent rapidement se transformer en re-sentiments personnels, capables d’engendrer des conflits très rudes, capables de mettre à l’épreuve le moi psychique de l’éduqué et de l’éducateur lui-mêmes.

Il est vrai, cependant, que tout comme la drachme perdue est l’occasion de nettoyer et de ranger à nouveau toute la maison pour retrouver la pièce, ainsi chaque échec éducatif nous interpelle et peut susciter dans l’éducateur un nouvel engagement.
Comme on peut l’argumenter à partir du chapitre 3 de la Genèse et des chapitres 1 et 2 de l’Épître aux Romains, Dieu affronte l’échec éducatif, il ne se laisse pas décourager, mais il recommence et propose à nouveau son plan fondamental, et même avec des ouvertures que le processus éducatif n’aurait pas connu sans ces déceptions.
Donc, l’insuccès éducatif peut se transformer en kairòs, en moment opportun, en occasion favorable pour le changement, comme le décrit bien le card. Martini en commentant le dialogue entre Jésus et Pierre sur les rives du lac de Tibériade :

“Le dialogue entre Jésus et Pierre sur les rives du lac de Tibériade m’est venu à l’esprit : à ce moment l’itinéraire éducatif entrepris par le Seigneur avec les siens était à un tournant décisif. Le souvenir, la nostalgie et aussi la tristesse des choses passées pouvaient paralyser les siens, ou les ouvrir à un nouveau et surprenant début. C’est alors que Jésus me semble opérer un saut qui permet de fait à Pierre et aux autres de commencer non seulement “à nouveau” mais “de manière nouvelle”.
S’adressant à Simon, Jésus lui demande : “M’aimes-tu plus que ceux-ci?”. Demande excessive non seulement parce qu’elle s’adresse à celui qui avait renié son Seigneur, non seulement à cause de ce curieux “plus que ceux-ci”, mais aussi et spécialement parce que Jésus utilise le verbe agapào, qui indique l’amour total, exclusif, inconditionnel. Pierre n’ose pas répondre avec le même verbe (peut-être l’aurait-il fait avant de connaître l’amère expérience de l’échec): il répond simplement et pauvrement «Je t’aime», utilisant le verbe de l’amour d’amitié, philéo. Dans la deuxième question, Jésus insiste avec la demande d’amour total ; Pierre insiste dans la deuxième réponse avec l’offrande de son amour pauvre et humble.
À la troisième question et réponse ce n’est pas Pierre qui change le verbe, c’est Jésus. “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu?”; Et Pierre — bien que peiné de ce qu’il eut dit pour la troisième fois “M’aimes-tu” (c’est donc Jésus qui a dû changer le verbe de l’amour) — lui répond : “Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime”.
On pourrait presque dire que ce n’est pas Pierre qui se convertit à Jésus, mais que c’est Jésus qui se “convertit” à Pierre, il s’adapte à son langage et à ses possibilités.
C’est cette “conversion de Dieu” qui me touche profondément : parce que à partir d’elle Jésus prononce l’impératif dans lequel débouche tout l’itinéraire éducatif avec lequel il avait formé son apôtre : “Suis-moi!”. Je pense que ce sens peut t’aider beaucoup et moi aussi : Jésus a intégré l’échec de Simon et, au fond, son “échec éducatif” parce qu’il a beaucoup aimé : son amour est tellement total qu’il est libre de tout prétexte, de ne pas imposer à l’autre une exigence que l’autre pourrait ressentir comme impossible, au point de se pencher sur la faiblesse et la pauvreté de son disciple pour lui donner à nouveau l’espérance d’aimer, la confiance de pouvoir encore donner tout, jusqu’au bout».

Jésus sait que les fruits ne se cueillent pas immédiatement et que, souvent, celui qui sème ne récolte pas ; pour toutes ces raisons, l’éducateur ne devra jamais dire, même pas face à un cas difficile ou humainement impossible : “il n’y a plus rien à faire!”, “c’est irrécupérable”. S’il aime à la manière de Dieu, il ne le dira jamais à propos de personne, comme ces mères et ces pères qui ne s’avouent jamais vaincus face à l’indifférence, à la révolte ou aussi à l’épave qu’est devenu leur enfant.
Il est possible de sortir de la décourageante limite de l’impuissance éducative si nous nous libérons du moi autarcique et autoréférentiel qui nous expose à la solitude.

Un jeune de seize ans me confie cette page écrite après un an et demi de prison. Il faut savoir qu’il a grandi dans la violence respirée chez lui et dans son quartier de Ponte Lambro à Milan et qu’il n’a fréquenté l’école que jusqu’à la troisième année du collège mais la vie lui a enseigné beaucoup plus :

“Ce soir je suis ici, sur le fond blanc de ma cellule, pour exprimer mes pensées. Ma tête est en train d’exploser, parce que mille pensées me transpercent... J’aurais besoin pendant une journée de fermer mon esprit et de me reposer, mais cela n’est pas possible... il y a des blessures intérieures impossibles à cicatriser et il y a tellement de haine accumulée pendant trop longtemps, à cause de mille déceptions, pour la quantité de coups pris au cœur. C’est pour cela que je suis passé de l’amour à la haine.
Il y a des personnes qui n’expriment pas la haine, ils la tiennent en eux ; grosse erreur, parce qu’ils ne parviendront jamais à contenir ce sentiment si douloureux, mais en même temps si constructif. Oui, la haine est aussi un sentiment constructif, parce que tu apprends beaucoup de toutes les déceptions ; la vie de tous les jours t’enseigne quelque chose et alors tu apprends à ouvrir davantage les yeux et à faire confiance.
Celui qui est passé par la haine sait apprécier la liberté, en sachant que la liberté absolue n’existe pas ; il faut savoir reconnaître ses limites, jusqu’à être en accord avec toi-même...”.

Ces réflexions sincères naissent de la conscience d’être fragile ; tout en étant des paroles pleines d’espérance, à travers lesquelles il est possible de comprendre que vraiment “la fragilité refait l’homme”, elle le recrée, le restitue à la Vérité.
Cependant, il est indispensable pour un éducateur de se réconcilier avec son ombre et de regarder la douleur dans les yeux, sans sorties de secours illusoires. Comme Jésus, sur le chemin de Jérusalem : il connaissait le risque, il savait qu’il devrait affronter la douleur et la mort, et pourtant “il prit résolument le chemin de Jérusalem”. Entrer à Jérusalem, traverser la ville, signifie pour Jésus, comme pour tout éducateur, savoir assumer ses responsabilités jusqu’au bout ; cela signifie traverser, avec une confiance intacte, les terres semées d’embûches et de douleur qui sont, avant tout, en nous.
Celui qui vit le ministère ordonné n’est pas étranger non plus à des moments de désorientation :

“Quand je fus ordonné prêtre, le 8 juin 1996, dans la Cathédrale de Milan, des mains du Card. Martini, il me semblait avoir définitivement choisi ma voie une fois pour toutes. Je ne savais pas qu’il y avait une vocation dans la vocation, comme un second appel, à traverser et à accueillir épreuve après épreuve, rencontre après rencontre.
Je n’imaginais pas que chaque jour tu dois choisir, tu dois retrouver les raisons de ta décision, tu dois te donner à nouveau au Dieu de la Vie.
En étant avec mes jeunes en communauté et en prison, j’ai compris : chaque instant est un kairòs, c’est un moment favorable, une occasion importante pour ne pas donner prise à l’angoisse et à l’inutilité de la vie. Le jour de l’Ordination sacerdotale, l’évêque demande à celui qui présente les candidats : “Savez-vous s’ils ont les aptitudes requises ?”. Non. Je ne suis pas digne ; j’espère le devenir. Parce que je ne finis jamais assez d’entrer dans ma vocation, parce que tu ne peux vraiment expérimenter la miséricorde de Dieu si tu ne touches pas les profondeurs abyssales du mal, si tu ne t’immerges pas dans la démesure de la créature.
Je sais que mon être digne ne sera pas mesuré au nombre de jeunes et de personnes que j’aurai été capable d’aider et de convertir à la foi. Je ne suis pas la solution aux problèmes de la vie de ces adolescents ; je ne cultive pas l’illusion de trouver la réponse prête pour tout et pour tous.
Je serai digne d’être prêtre si je garderai toujours ces paroles qu’un jeune me confia à peine sorti de prison : “Je ne comprends pas. Tu n’as qu’une seule vie et tu l’as tout offerte à nous”.
C’est ainsi ! Je serai vraiment prêtre si j’offrirai toujours cette vie de laquelle je ne suis pas le patron, si j’ offrirai cette Parole qui sauve “dans” et non pas “des” tempêtes de la vie. Seule te guide la certitude que tout est impossible à l’homme avec ses seules forces et que, au contraire “rien n’est impossible à Dieu”.
Seulement dans cette certitude la faiblesse devient opportunité»..

Le seul oubli ne produit pas une conversion véritable, il ne porte pas à un changement réel :

“Mais prends garde à toi : garde-toi de jamais oublier ce que tes yeux ont vu ; ne le laisse pas sortir de ton cœur un seul jour. Enseigne-le à tes fils, et aux fils de tes fils”.

C’est uniquement quand la douleur devient dicible qu’elle est supportable.
Il en est ainsi pour chacun : la souffrance te pousse vers une question sur le sens, vers un pourquoi, elle t’oblige à trouver les paroles pour parvenir à l’exprimer.
Dans l’impuissance éducative, lorsque toutes les techniques et les connaissances scientifiques semblent inefficaces, l’Écriture sainte revient : “Je peux tout en Celui qui me donne la force” .
Tu te rends compte que malgré tous tes efforts, seul “Dieu peut te sauver”; seul Dieu peut te confier ce sens de l’existence qui est capable de rendre la vie belle.
Seul l’Évangile te donne les instruments pour te regarder dans les yeux sans avoir peur de tes fragilités, sans l’angoisse de tes prestations. La croix de Jésus est précisément le signe de cette impuissante fragilité de la condition humaine et, en même temps, de cette plénitude de vie.

“Les échecs éducatifs sont en quelque sorte providentiels, parce qu’ils nous aident à entrer dans le monde de l’esprit, qui est un monde de liberté, et ils nous allient avec ce Dieu qui n’instrumentalise ni ne mécanise personne, qui respecte scrupuleusement la liberté du plus petit de ses enfants, content d’attirer par la force extraordinaire de son amour et de sa grâce”.

Ce ne sont pas les principes éducatifs qui sauvent l’homme parce que l’homme n’est pas une machine ; lorsqu’on a affaire à la liberté d’un jeune, les “modes d’emploi” ne suffisent pas pour garantir le succès éducatif.
Chaque itinéraire proposé ne peut être pensé en aucune manière comme une “technique de succès” parce que chaque personne est unique, originale, indicible et, en tant que telle, elle doit être accueillie et accompagnée dans un parcours très éloigné de toute sorte de mécanisation éducative.
À l’origine de chaque processus pédagogique, il y a toujours la question : “Adam où es-tu?” .
Nos jeunes sont en souffrance, leur croissance est bloquée parce qu’ils voient s’éteindre l’espérance de réaliser leurs rêves, leur vocation, leur talent dans le futur : ils ne parviennent pas à naître comme sujets sociaux et ils ont une peur terrible que leur futur ne s’éloigne et risque de mourir. Nous ne pouvons vraiment pas ignorer cette lecture de la réalité.
Gustavo Pietropolli Charmet écrivait ainsi : “Il est nécessaire d’aider les jeunes à espérer parce que, pour un jeune, ne pas réussir à espérer signifie être dés-espéré et avoir la certitude que le futur n’existe plus”. Voilà la responsabilité éducative la plus urgente ; pas vraiment le défi éternel sur les règlements et les valeurs, mais sur la capacité d’engendrer l’espérance.
Que signifie “engendrer l’espérance”? L’instance du bonheur aujourd’hui n’est certainement pas garantie par la société ni les institutions ; nos jeunes aussi savent que le futur n’est pas le lieu du projet mais qu’il est le lieu de l’imprévu et de l’improbable, souvent du vide.
Donc, qu’est-ce qui peut faire grandir la dimension du bonheur chez nos jeunes ?
C’est le fait d’être valorisé, au-delà de ce qu’un jeune est parvenu à réaliser concrètement pour son futur. C’est le fait d’être écouté et apprécié en tant que personne, comme sujet unique qui engendre des sourires et une ouverture au bonheur. Il ne s’agit pas de leurrer nos adolescents avec des projets improbables ; il s’agit plutôt d’“habiter le présent avec eux”, parce que le présent est déjà un lieu de valeur et de sens. C’est seulement en aidant nos jeunes à habiter le présent, à gouverner les contingences, que nous générons en eux une possibilité concrète de futur.
Un adolescent frustré et fâché parce qu’il n’est pas valorisé dans le présent, pourra difficilement construire un futur heureux. Le monde semble s’écrouler si on est chômeur à 18 ans : sans nier la situation de gravité que vit spécialement un mineur étranger non accompagné, il est fondamental de ne pas permettre qu’un jeune se laisse aller à des dérives dépressives.
Il est important de l’aider à comprendre “ce qu’il peut faire aujourd’hui” afin que le présent ne devienne pas seulement le moment d’une attente inutile et vide, mais qu’il soit à nouveau considéré comme un moment opportun pour construire quand même quelque chose d’important.
Je sens que cette réflexion est juste surtout quand je pense à nos jeunes toujours plus nombreux qui sont sans travail et apparemment sans perspectives : c’est triste de les voir désespérés, c’est frustrant de les voir abandonnés à des consommations faciles pour un peu de bonheur, avec le risque de mourir de plaisir. Il est possible d’engendrer encore en eux de l’espérance si nous commençons à valoriser leur présent comme un signe d’engagement, de construction de soi et non pas comme un moment vide, d’attente usante. La parole “formation” doit être remise au centre de notre pensée pédagogique.
Je veux dire une formation au savoir qui stimule l’intelligence créative de nos jeunes, parce qu’un adolescent peut retrouver de la valeur quand il se sent à la hauteur de ses devoirs humains.
Plus encore, au centre de notre agir pédagogique doit être inscrite la parole “témoignage”.
C’est seulement face à la parole fragile mais cohérente d’un éducateur-témoin que la connaissance pourra engendrer une re-connaissance.