« L'esprit d'Assise: pèlerins de la vérité, pèlerins de la paix » (I/IV)

Par Mgr Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi

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Traduction d'Océane Le Gall

ROME, lundi 5 novembre 2012 (ZENIT.org) – « L’esprit d’Assise: pèlerins de la vérité, pèlerins de la paix » : c’est le titre de cette réflexion de Mgr Gerhard L. Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

L'archevêque a en effet donné cette conférence à Assise, le 29 octobre 2012, à l’occasion du 26eanniversaire de la Rencontre d’Assise promue par Jean-Paul II pour favoriser la paix entre les religions et grâce aux religions : il avait pris soin de manifester clairement qu’il ne s’agissait pas de syncrétisme, mais d’un dialogue entre les religions, à partir de leurs valeurs fondamentales. Un dialogue auquel Benoît XVI a également invité les non-croyants – toujours sur la base des valeurs humaines fondamentales et de la capacité rationnelle à dialoguer - à se joindre l’an dernier, pour le 25eanniversaire de cette rencontre.

Un dialogue conçu comme « une méthode qui aide à avancer vers la vérité », explique Mgr Müller qui tient à souligner que « pour un chrétien, le respect de la religiosité d’un autre ne signifie pas, et ne saurait signifier un renoncement de sa propre foi ».

 Voici la traduction  de l’italien faite par Océane Le Gall pour Zenit.

« L’esprit d’Assise: pèlerins de la vérité, pèlerins de la paix » 

Mgr G.Müller


1. Il existe un lien profond entre Assise et le personnage de saint François: c’est pourquoi, en 1986, ce lieu fut choisi pour la première rencontre entre les représentants des principales religions. François d’Assise fut un homme de paix et la ville – qui a donné ses Noëls à ce grand Saint et veille sur sa dépouille mortelle –  est devenue en quelque sorte, grâce à lui, un lieu symbolique pour la paix. François fut un maître de paix. Il pouvait parler de la « paix » avec autorité, car il la portait dans son cœur et la répandait autour de lui, par la parole et le geste. La paix que François avait en lui naissait d’une communion intime en Jésus Christ, dont il était devenu, en même temps, témoin et mendiant.

Le bienheureux Jean-Paul II a donc voulu que ce soit précisément Assise qui témoigne que le don de la paix est profondément lié à la demande religieuse qui jaillit du cœur de chaque homme et que les hommes, dans leur recherche religieuse, doivent s’engager concrètement pour la paix, en apportant leur contribution précise dans sa cause. Il a ouvert cette première rencontre par une prière pressante qui résonne encore aujourd’hui au milieu de nous: « Puisse la paix venir à nous et remplir nos cœurs! ».

Le saint d’Assise est souvent aussi dans nos mémoires pour son Cantique des créatures, pour ce poème avec lequel, par sa reconnaissance émue de la bonté des créatures, il s’élève à la bonté encore plus grande de leur Créateur. Mais on oublie parfois que François ne composa ce Cantique, qu’après avoir reçu le don terrible des « stigmates ». Cela signifie que la pure gratitude de cette lyrique n’est sortie du cœur de Saint François qu’après qu’il eût tellement fixé son regard et immergé son cœur dans le Crucifié qu’il en a été marqué aussi physiquement, c’est-à-dire « stigmatisé ».

Pour  François, la voie de la Croix de Jésus-Christ était donc la voie maîtresse qui conduit à la paix. Que la Croix marque le début et l’accomplissement de sa vocation n’est pas un hasard : il se convertit devant le Crucifié et meurt en s’identifiant totalement à lui. C’est donc la Croix qui a déposé dans le cœur de François un grain de paix et l’a fait fleurir dans un chant de gratitude à Dieu.

La vie de saint François est la démonstration parfaite que la contemplation et l’identification au mystère de l’Incarnation et de la Rédemption – qui culminent dans la Croix – sont la source de cette lumière qui permet à l’homme de saisir toute la richesse de la création et de son propre destin. De là jaillit aussi la vraie paix, qui inondait le cœur de François. Voilà la profondeur vers laquelle François nous conduit et qui reste comme un horizon lumineux pour une réflexion autour de l’ « esprit d’Assise ».

            L’ « esprit d’Assise » ne peut pas ne pas reprendre le charisme de saint François et la spiritualité de ce chantre de la création, de cet admirateur de Dieu à travers la création, qui s’est révélé définitivement dans l’Incarnation du Verbe. La spiritualité du plus illustre des fils d’Assise est christique et incarnée en ce sens qu’elle se nourrit continuellement de la contemplation du mystère de Noël, de la passion et de la mort du Sauveur.

2. Au cours de la rencontre d’Assise, qui s’est tenue le 27 octobre 2011, le Saint-Père Benoît XVI s’est proposé de faire un point sur la « cause de la paix », en partant du rassemblement de 1986. Il a dit : « Qu’est-ce qui est arrivé par la suite ? Malheureusement nous ne pouvons pas dire que depuis lors la situation soit caractérisée par la liberté et la paix … ». Et, après avoir compté au nombre des principaux ennemis de la paix aussi « le terrorisme motivé religieusement », il a réaffirmé avec force que la violence « n’est pas la vraie nature de la religion », ajoutant ensuite: « Ici s’inscrit une tâche fondamentale du dialogue interreligieux », et il soulève une question radicale : quelle est « la vraie nature de la religion? »[1]. La réflexion sur ce nouveau message, qui nous a été remis le 27 octobre dernier, ne peut donc faire l’impasse sur cette question fondamentale . Elle doit y répondre.

3. Qu’est-ce que la religion ? Tout d’abord essayons de comprendre à quel niveau de l’homme part le sens du religieux. En regardant, avec un esprit ouvert, la réalité créée, l’homme peut reconnaître l’existence de Dieu, comme étant le « début et la fin de toutes les choses »[2]. Il souhaite en outre voir ce Dieu dont il reconnaît l’existence et dont il dépend en tant que créature. On trouve donc dans la religiosité une certaine déclaration implicite de l’identité métaphysique de l’homme. Par nature, l’homme est religieux et, en découvrant l’existence de Dieu, il découvre que son destin final transcende ce monde. C’est donc pour cela précisément qu’il se tourne vers Celui qui est le Créateur de toute la réalité et pour cela qu’il essaie d’entrer en relation avec Lui. Cette perspective – élargie et cultivée par les gestes religieux – exprime l’ouverture naturelle de l’homme à l’Absolu et lui offre un axe moral qui le pousse à franchir continuellement ses limites.

Mais la religiosité renferme une autre perception: la perception d’une dimension « providentielle » présente dans le cosmos. Telle reconnaissance, quand elle devient consciente, dispose l’homme à une attitude de confiance vis-à-vis de son Créateur, surtout dans les moments de difficulté. Il existe donc un point d’appui et d’équilibre que la religiosité naturelle offre à la psyché humaine plongée dans le travail des évènements. Celle-ci serait donc un autre élément important pour la maturation d’un véritable humanisme.

La raison humaine – ou l’intellectus, comme dirait saint Thomas – découvre qu’elle est ouverte à la vérité, qu’elle est attirée par elle, et que la volonté est naturellement tournée vers le bien, par une impulsion inextirpable qui couve dans son cœur. A ce niveau, la recherche de l’ultime et suprême verum et bonum révèle que la religiosité est un phénomène structurant de la personne humaine.

(Nous publierons la suite en trois autres volets mardi 6, mercredi 7 et jeudi 8 novembre)

[1] Benoit XVI, Discours, Assise, Basilique Sainte-Marie-des-Anges, 27 octobre 2011, cf. Lettre à l’occasion du XXe anniversaire de la Rencontre Interreligieuse de Prière pour la Paix, 2 septembre 2006.

[2] Concile Vatican I, Const. Dei Filius, 2; DH 3004.