L'Eucharistie et le retour de la créature à Dieu, par le père Cantalamessa

Quatrième méditation de Carême du prédicateur de la Maison Pontificale

| 959 clics

CITE DU VATICAN, Vendredi 18 mars 2005 (ZENIT.org) – « Par le fait de rappeler vers où nous allons, quel destin final de gloire nous attend, et en nous donnant déjà un « avant-goût » de cette gloire future, l’Eucharistie est, pour elle-même, la source où se renouvelle chaque jour l’espérance et la joie du chrétien », affirme le père Raniero Cantalamessa dans sa quatrième prédication de carême.



Nous publions ci-dessous une synthèse de cette IVe méditation du prédicateur de la Maison Pontificale. Cette méditation est la suite de la réflexion du père Cantalamessa sur l'hymne eucharistique « Adoro te devote » qu'il a déjà développée au cours de l'Avent (cf. Zenit 5, 12, 19), ainsi que lors des trois premières prédications de carême (cf. Zenit, 25 février; 4 mars; 11 mars).

Jésus, que sous un voile…

L’Eucharistie et le retour de la créature à Dieu

La dernière strophe de l’Adoro te devote nous parle de la dimension eschatologique de l’Eucharistie. Elle dit :

Jésus, que sous un voile. A présent, je regarde,
Je t’en prie, que se réalise ce dont j’ai tant soif,
Te contempler, la face dévoilée,
Que je sois bienheureux, à la vue de ta gloire. Amen.

C’est le type même de présence de Jésus dans le sacrement qui fait naître l’attente et le désir de quelque chose d’autre. L’Adoro te devote commence en nous parlant de la présence du Christ « cachée » et termine en nous parlant d’une présence « voilée ». Mais précisément, sa façon d’être cachée et voilée, engendre le désir du dévoilement, de la vision « sans voiles » (dévoiler la face).

L’Eucharistie ne se limite pas à susciter le désir de la gloire à venir, mais en est aussi le gage : et futurae gloriae nobis pignus datur (Antienne O sacrum convivium). Une prière liturgique dit que l’Eucharistie est « le sacrement qui nous révèle, à nous, pèlerins sur terre, le sens chrétien de la vie » (2). Etant comme la manne, nourriture de ceux qui sont en chemin vers la terre promise, elle rappelle en permanence au chrétien qu’il est « pèlerin et étranger » en ce monde ; que sa vie est un exode.

Le mot « viatique » a fini par indiquer dans le langage chrétien la dernière Eucharistie, celle que l’on reçoit au moment de la mort ; mais sa signification est beaucoup plus large. Dans la séquence Lauda Sion, le pain eucharistique est appelé « nourriture des pèlerins» (cibus viatorum) parce qu’il est un soutien tout au long du chemin de cette vie, pas seulement au cours du passage à l’autre vie.

L’eschatologie chrétienne a pris, depuis le nouveau testament, deux orientations diverses et complémentaires. Il existe l’eschatologie « conséquente » des synoptiques et de Paul qui situe l’accomplissement dans l’avenir, lors la deuxième venue du Christ, et accentue fortement la dimension de l’attente et de l’espérance, et il existe aussi l’eschatologie « réalisée » de Jean qui situe l’accomplissement essentiel dans le passé, lors de la venue du Christ de l’incarnation et voit déjà commencée, dans la foi et dans les sacrements, l’expérience de la vie éternelle.

L’Eucharistie reflète ensemble ces deux perspectives. Elle reflète l’eschatologie « conséquente », dans la mesure où elle fait vivre « dans l’attente de sa venue », et pousse à regarder constamment en avant et à se sentir des « pèlerins» dans ce monde, peuple en marche vers la patrie ; elle reflète l’eschatologie « réalisée », dans la mesure où elle permet de goûter, d’ores et déjà, les prémisses de la vie éternelle; elle est comme une fenêtre ouverte à travers laquelle le monde à venir fait irruption dans le présent, l’éternité entre dans le temps et les créatures commencent leur « retour à Dieu ».

L’activité humaine tout entière et la création elle-même retournent à Dieu grâce à l’Eucharistie. Dans le pain et dans le vin, « fruit de la terre et du travail de l’homme », se trouve la matière même – soleil, terre, eau – qui est présentée à Dieu sur l’autel et rejoint son but ultime qui est de proclamer la gloire du créateur. A travers eux, arrive aussi sur l’autel le travail humain. Et pas seulement le travail agricole. Dans le processus qui conduit du grain au pain et de la vigne au vin dans le calice, intervient l’industrie avec ses machines, le commerce, les transports et une infinité d’autres activités humaines.

L’Eucharistie étend son action à tout le cosmos. « Quand, à travers le prêtre, écrit Teilhard de Chardin, le Christ dit : ‘Ceci est mon corps’, ses paroles vont bien au-delà du morceau de pain sur lequel elles sont prononcées. Elles font naître le corps mystique tout entier. En plus de l’Hostie transsubstantiée, l’action sacerdotale s’étend à tout le cosmos » (3). Chaque Eucharistie est une « Messe sur le monde » (4).

Comme on le voit, l’Eucharistie récapitule et unifie toute chose. Elle réconcilie entre eux la matière et l’esprit, la nature et la grâce, le sacré et le profane. Elle est dans le même temps le plus saint et le plus laïc des sacrements. Elle n’appartient pas aux seuls croyants, mais elle appartient à tous. Elle est le véritable « cantique des créatures ».

Par le fait de rappeler vers où nous allons, quel destin final de gloire nous attend, et en nous donnant déjà un « avant-goût » de cette gloire future, l’Eucharistie est, pour elle-même, la source où se renouvelle chaque jour l’espérance et la joie du chrétien. Jésus nous a montré le sens festif et joyeux de l’Eucharistie avec le signe du vin. Pourquoi a-t-il voulu cacher son propre sang sous le signe du vin ? Uniquement du fait de son affinité dans la couleur ? Que représente le vin pour les hommes ? « Il représente, dans la vie, la poésie et la couleur; il est comme la danse par rapport à la marche, ou comme le fait de jouer par rapport à travailler » (5). Il ne représente pas spécifiquement l’utile, comme le pain. Il n’est pas seulement fait pour être bu, mais également pour trinquer.

La Constitution sur l’Eglise dans le monde de ce temps, Gaudium et spes, du Concile Vatican II, commence ainsi : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur ». Il n’est rien - peut-on ajouter -, qui ne trouve un écho dans l’Eucharistie. En elle sont rassemblées et offertes à Dieu, dans le même temps, toutes les souffrances et toutes les joies de l’humanité.

Nous trouvons naturel de nous adresser à Dieu dans la souffrance; et d'ailleurs, nombreux sont ceux qui ne s’adressent à Dieu que quand ils sont frappés par le malheur et ont besoin de lui. Les joies, en revanche, nous préférons en jouir seuls, cachés, presque à l’insu de Dieu. Et pourtant, comme il serait beau si nous apprenions à vivre aussi les joies de la vie, de manière eucharistique, c’est-à-dire, en rendant grâce à Dieu. La présence et le regard de Dieu ne gênent pas nos joies honnêtes, bien au contraire, ils les amplifient. Avec lui, les petites joies deviennent un encouragement à aspirer à la joie sans fin quand, comme le chante notre strophe, «nous le contemplerons, la face dévoilée, et nous serons bienheureux à la vue de sa gloire».

1) Le texte critique remodelé par Wilmart, remplace oro fiat illud, par quando fiet illud, qui donne une forme interrogative à toute la strophe : « Quand se réalisera … ? »
2) Prière du lundi de la IIIème semaine de l’Avent
3) T. de Chardin, Comment je crois (1923), ed. du Seuil, Paris 1969, p.90
4) T. de Chardin, La Messe sur la monde (1923), in Hymne de l’univers, Œuvres, éd. Du Seuil, Paris 1961, pp. 17 ss
5) Voir toute la réflexion sur l’Eucharistie – Beraka de L. Alonso Schoket, Meditaciones biblicas sobre la Eucaristia, Sal Terrae, Santander 1986