L'expérience de don Giussani (I/II)

Communiquer au monde la rencontre avec le Christ

Rome, (Zenit.org) Roberto Fontolan | 515 clics

Voici la première partie de l’intervention de Roberto Fontolan, directeur du Centre international de Communion et Libération, au Congrès international sur la mission des mouvements ecclésiaux et des nouvelles communautés dans la formation et la diffusion de la foi, organisé le 16 mai 2013 à l’université pontificale Regina Apostolorum, à Rome. 

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1. La communication comme reflet de l’expérience.

« Si vous ne proposez pas […] ce qui vous rend libre, cela veut dire tout d’abord que vous n’y tenez pas tant que ça »1. C’est en ces termes que Don Giussani, en 1975, s’était adressé à ses jeunes en les défiant sur un point extrêmement provocateur : jusqu’à quel point ce que vous avez rencontré est-il important pour vous ? Si cela compte vraiment pour vous, vous devez le dire à tout le monde. Comme le rappelait Benoît XVI, « affirmer « je crois en Dieu » nous pousse […] à partir, à sortir continuellement de nous-mêmes, comme Abraham, pour apporter dans la réalité de notre vie quotidienne la certitude qui nous est donnée par la foi: soit la certitude de la présence de Dieu dans l’histoire, […]»2.

Chacun de nous, après avoir vécu un fait, une expérience de vie, a la capacité mais surtout le devoir de le dire. La communication n’est pas une affaire de spécialistes – d’un côté ceux qui, dans la société, ont le devoir de communiquer, et de l’autre ceux qui ne l’ont pas – car chacun de nous est destiné à la communication. Nous sommes faits pour communiquer, tout comme nous sommes faits pour être aimés et pour aimer. Nul ne peut se permettre d’éviter ce point de conscience : se dire à l’autre est dans notre nature.

Quel est le problème? Que très souvent, nous les chrétiens, nous nous fixons sur la première phrase de don Giussani – proposer ce qui nous rend libres – pour montrer que la seconde est vraie – que nous y tenons. C’est pourquoi tant de fois le problème de communiquer notre expérience se réduit à  une soif de faire connaître, à trouver la bonne stratégie, à savoir utiliser les nouvelles technologies, à « être dans le coup » avec les nouveaux langages. Sans rien enlever à l’importance  de tous ces détails, c’est franchement tout une autre question franchement.

Comment nait une « communication efficace » ?

Il est intéressant que l’exemple de cela nous arrive précisément d’un texte écrit sans stratégie particulière, où la seule préoccupation est « d’annoncer » ce que l’on a vu de nos propres yeux et ce que l’on a touché de nos propres doigts.

Dans un très beau commentaire sur l’épisode de la trahison de Pierre, le grand expert et philologue de la littérature occidentale, Eric Auerbach, saisit parfaitement le cœur de la question.

Il dit, en parlant de ce récit : « Il s’agit, en regardant les choses de l’extérieur, d’une opération de police et de ses conséquences, laquelle se déroule en tout et pour tout au milieu de simples gens du peuple. En voyant cela, les anciens auraient pensé qu’il s’agit tout au plus d’une farce ou d’une comédie. Mais pourquoi n’en fut-il pas ainsi ? Pourquoi suscite-t-il une participation plus sérieuse et émue ?

Parce qu’il représente tout ce que ni la poésie, ni l’historiographie antique,  n’a jamais représenté, la naissance d’un mouvement spirituel dans les profondeurs de la vie spirituelle du peuple […] sous nos yeux se réveillent un cœur et un esprit nouveaux  »3. Puis Eric Auerbach compare la structure du récit des Evangiles au mode de description utilisé par les auteurs les plus en vogue de l’époque : « […] presque tout le Testament a été écrit au milieu des événements et immédiatement pour chacun. Ici on n’a pas de vision rationnellement ordonnée d’en haut et, par conséquent, ni intention d’art: le sensible et le concret qui apparaissent ici ne sont pas des imitations conscientes, et par conséquent,  ne sont que rarement achevés dans leur rendu; sensible et concret apparaissent parce qu’ils sont inscrits dans les faits à rapporter, se manifestent dans les gestes et dans les paroles, en naissant de l’intimité des hommes, sans le moindre effort d’élaboration. […]. Tacite et Pétrone veulent nous rendre sensibles et concrets, l’un événements historiques, l’autre un certain rang social, et cela dans les limites d’une tradition esthétique précise. L’auteur de l’Evangile de Saint Marc n’a pas cette intention et ne sait rien de cette tradition et, presque sans son intervention, par pur mouvement intime de ce qu’il dit, ce qu’il dit apparaît sous nos yeux et ce qui est dit s’adresse à tous: chacun est incité,  voire contraint, à se décider en faveur ou contre. La seule indifférence est elle-même une prise de position  »4.

Il me semble qu’Eric Auerbach décrit très bien le point qui nous intéresse. Car si nous vivons une expérience comme celle des apôtres, si nous vivons la même connivence avec le Christ que celle qu’ils ont expérimentée, nous serons surpris de voir autant de force se dégager d’un tel fait, une forme énorme qui s’appelle « communication ». Exactement comme dans l’exemple des Evangiles, le récit ne s’appuie pas sur une technique, un style, ou une rhétorique, ou sur la maîtrise de moyens. Ni même pour quelque chose qui arrive après, qui vient s’ajouter, comme s’il était question tout d’abord de « vivre » puis de se poser le problème de le dire.

 La communication a lieu parce que l’expérience d’un fait renferme en elle-même son récit et  – comme le relève finement Eric Auerbach – ce récit est déjà de la rhétorique, est déjà un style, est déjà un vrai moyen de communication. Alors, quand c’est comme ça, il s’impose, il jaillit sur la scène mondiale avec une force inédite et imprévue, renversant probablement aussi les règles et canons, sans s’en préoccuper du tout.

Donc, pour en revenir à la phrase de don Giussani dont nous parlions au début, le fait que nous ayons à cœur ce qui nous rend libres, ne vient pas d’un engagement ou d’un effort personnel mais, comme dans l’exemple que nous avons lu, d’une stupeur si grande qu’elle réveille notre vie, à un point tel que devant les autres nous ne saurions nous taire. Mais seule une expérience exceptionnelle et contemporaine peut arriver à susciter ce genre de stupeur, exactement comme cela fut le cas pour l’auteur de l’Evangile de Marc.

2. Un homme cultivé de notre époque peut-il croire?

Mais cela est-il possible aussi de nos jours ? On en vient à se demander comme Dostoïevski: « Un homme cultivé, un européen de notre époque peut-il croire à la divinité du fils de Dieu, Jésus-Christ? » 5

Chaque individu, en effet, vient au monde à l’intérieur du contexte historique d’un peuple, qui possède sa propre culture, c’est-à-dire sa propre manière de voir et de concevoir la réalité, et il en est inévitablement conditionné. Que dit de nous la réalité dans laquelle nous sommes plongés? Elle dit que nous sommes des hommes pour lesquels les présupposés de la foi – et par conséquent la foi elle-même – ne vont plus de soi. Si ceci ne se traduit pas nécessairement par un refus explicite de celle-ci, toutefois il est évident et navrant qu’elle soit perçue comme sans importance pour la vie « concrète ». Elle peut tout au plus être réduite à des « valeurs éthiques », à du piétisme, à du ritualisme, mais quand il est question de la relation entre l’homme et le réel – qui veut d’ailleurs dire entre l’homme et l’amour, la douleur, la politique – très souvent nous sommes nous les chrétiens les premiers à la mettre de côté. Comme si, pour certaines questions, la foi, au fond,  n’avait rien à voir.

Mais alors, pour en revenir à la notre question de départ, comment peut-on avoir à cœur quelque chose qui n’a rien à voir avec les aspects les pressants de notre vie?

Cette cassure entre la foi et la culture doit être recollée si nous voulons que notre annonce redevienne crédible. Le monde ne peut redécouvrir les avantages du christianisme sans passer par quelqu’un qui lui en témoigne.

3. La nature profonde du désir de l’homme

E t quels sont les avantages du christianisme aujourd’hui?

Tout d’abord, faire redécouvrir à l’homme la vraie nature profonde de son propre désir. La crise actuelle, en effet, avant même d’être une crise religieuse est une crise anthropologique. Selon George Steiner, une des personnes les plus sensibles et les plus cultivées de notre temps « il est plausible que l’homo soit devenu sapiens et que les processus cérébraux aient évolué au-delà du simple réflexe de l’instinct, quand est apparue la question de Dieu [...]: Nous sommes des créatures habilitées à affirmer ou nier l’existence de Dieu. Nous sommes – le fameux ergo sum – dans la mesure où nous nous efforçons de penser « l’être », le non « être » (la mort) et la relation de ces polarités  par la présence ou l’absence, la vie ou la mort de Dieu  »6.

Quiconque, même une personne non croyante, qui se mesure loyalement avec la structure humaine, ne peut pas ne pas reconnaître le fait que l’homme est animé au fond d’un désir d’infini qui ne peut jamais être complètement assouvi. Don Giussani appelle « sens religieux » cette capacité de la raison d’exprimer sa propre nature profonde dans cette question ultime, une question inévitable pour chacun. Chaque cœur humain possède en lui des exigences que l’on ne peut effacer – Bonheur, beauté, Justice, Vérité – qui ne sont rien d’autre que des fléchissements de la question sur Dieu: qui m’a voulu ? Pourquoi m’a-t-il voulu ?

A n’importe quelle latitude, à n’importe quelle époque historique les hommes ont cherché des réponses aux mêmes questions, inexorablement. Nous sommes faits de la même pate, d’un meme cœur, d’une même raison, de la même inquiétude.

Le premier pas que nous chrétiens avons le devoir de faire en communiquant l’expérience de notre rencontre avec le Christ aujourd’hui est de redécouvrir, – nous les premiers, car nous avons vu que c’est un problème qui nous concerne directement  - et dire ensuite au monde, qu’avec Lui rien de notre humanité ne doit être censuré. Qu’à travers Lui nous découvrons notre vraie stature humaine la plus profonde :

« Quand j’ai rencontré le Christ je me suis découvert Homme »7, disait Mario Vittorino.

Avant tout message et contenu, il faut une renaissance du sujet humain conscient qui, en utilisant sa raison dans toute son ampleur, se mettra au travail, prévenu et animé par ces exigences fondamentales et universelles. « Il est impossible de se rendre compte de ce que veut dire Jésus-Christ sans s’être d’abord rendu bien compte de la nature de ce dynamisme qui fait de l’homme un Homme.  Le Christ se pose en effet comme réponse à ce que « je » suis et seule une prise de conscience attentive, voire tendre et passionnée, à l’égard de ma personne peut m’ouvrir en grand et me disposer  reconnaître, à admirer, à remercier, à vivre le Christ. Sans cette conscience celle de Jésus-Christ devient seulement un nom »8.

Mais cela est-il possible ? Cela est-il possible pour un homme façonné par cette culture, où tout paraît conspiration pour faire taire ses questions les plus profondes, de redécouvrir la partie la plus vraie qui le constitue, ce désir d0infini que l’on ne saurait faire taire ?

(à suivre)

NOTES 

1 L. Giussani, Dall’utopia alla presenza (1975-1978), BUR, Milano 2006, p. 39

2 Benoît XVI, audience générale, Salle Paul VI, 23 janvier 2013

3 E. Auerbach, Mimesis. Le réalisme dans la littérature occidentale, Einaudi, Torino 2000

4 Ibidem

5 Cfr F. M. Dostevskij, les démons; Cahiers pour « les démons », E. Lo Gatto, Sansoni, Florence, 1958, p.1011

6 G. Steiner, Dix (Possibles) raisons de la tristesse de la pensée, Garzanti, Milano 2007

7 MARIO VITTORINO, In epist. ad Ephesios, livre II, chap. 4, v. 14, dans Marii Victorini Opera exegetica, ed. F. Gori, Vindobone 1986, II 16

8 L. Giussani, All’origine della pretesa cristiana, Rizzoli, Milan 2001, p.3

Traduction d'Océane Le Gall