L'infirmier qui a pris le pape Jean-Paul II dans ses bras, le 13 mai 1981

Témoignage à  Radio Vatican

Rome, (Zenit.org) Constance Roques | 743 clics

"Le 13 mai 1981 restera à jamais la date de l’attentat contre Jean-Paul II. À 17h17, le pape Wojtyla fut atteint par deux projectiles tirés place Saint-Pierre par le pistolet de Mehmet Ali Agca. Le pape s’écroule sur la jeep – autour de lui, c’est la peur et l’incrédulité – il est immédiatement emporté à l’antenne médicale du Vatican. Le chirurgien qui le prendra en charge est le professeur Enrico Fedele ; Leonardo Porzia est l’infirmier, qui prit littéralement le pape dans ses bras pour le mettre sur le brancard. Leonardo Porzia restera avec le pape jusqu’à son hospitalisation à la polyclinique Gemelli", rappelle Radio Vatican qui a recuilli le témoignage de l'infirmier.

Leonardo Porzia - Ce jour-là, j’étais de service cabinet médico-chirurgical : nous étions reliés aux différents services des urgences de Saint-Pierre. À un moment, une communication est arrivée : « On a tiré sur le pape ! Il est en train de passer sous l’arc des cloches, en direction de l’antenne médicale ». J’ai aussitôt averti le chirurgien, le prof. Fedele, qui était de service. Nous sommes tous sortis au milieu de la rue, y compris d’autres médecins… La jeep avec le Saint-Père est arrivée.

Lorsque vous avez entendu  par la radio qu’on avait blessé le pape, comment avez-vous vécu ce moment-là ?

C’était terrible ! « Mon Dieu, on a tiré sur le pape ! ». Tout le service du cabine médical s’est activé.

Par qui a-t-il été secouru, à ce moment-là ?

Par moi. J’avais l’ambulance à côté de moi, j’ai sorti le brancard et je l’ai pris dans mes bras, je l’ai porté contre moi, tel qu’il était dans la jeep et je l’ai mis sur la civière. Le chirurgien a regardé la blessure : selon la gravité de son état, on devait l’emmener soit à l’hôpital du Saint-Esprit, soit à la polyclinique Gemelli… J’ai tamponné la blessure du pape avec une bande de gaze.

Lorsque vous avez vu arriver le Saint-Père, y avait-il une incertitude ?

Non, non ! Tout s’est fait immédiatement : je l’ai pris et je l’ai aussitôt mis sur la civière.

En réalité, pour aller à l’hôpital, on attendait l’arrivée d’une autre ambulance du Vatican, où était-elle ?

Elle était bloquée sous la colonnade. On a perdu un peu de temps, mais l’ambulance du Saint-Père est arrivée et nous sommes sortis.

Pourquoi a-t-il fallu le transporter d’une ambulance à une autre ?

Parce que la seconde était mieux équipée.

Vous êtes donc sortis… Qui y avait-il à ce moment-là dans l’ambulance ?

Il y avait le chauffeur, le majordome Gugel, le directeur sanitaire Buzzonetti, le directeur du Fas, le service sanitaire du Vatican, le chirurgien et moi… Nous étions six ou sept. Nous sommes sortis par la porte Sainte-Anne et sommes allés au Gemelli.

Comment allait le Saint-Père ?

Il était conscient… mais il n’a pas parlé ! Non, il n’a pas parlé ! Il priait pendant le trajet.

En raison d’un malentendu, vous êtes partis sans escorte ?

Nous n’avions pas d’escorte ! La police nous attendait à l’arc des cloches, mais nous sommes sortis par Sainte-Anne.

Quel trajet avez-vous fait ?

Nous sommes sortis par Sainte-Anne, Place du Risorgimento, Médailles d’or ; là-bas, il y a la rue Pereira et une route de campagne, qui conduit au Gemelli… Nous sommes arrivés à mi-chemin de la rue Pereira, la sirène est morte… Elle ne marchait plus ! Cela nous a fait un coup parce que nous n’avions pas d’escorte… Un peu avec le klaxon, un peu comme ça, nous sommes arrivés au Gemelli.

Mais pendant le transport, il s’est passé autre chose : justement pendant que vous étiez occupé…

Ils m’ont ordonné de lui faire une perfusion, parce que sa pression avait pas mal baissé… Pendant que j’étais en train de mettre l’aiguille, le chauffeur a braqué et nous avons abouti sur le trottoir. Le chauffeur a pris un sens unique et un autre véhicule arrivait en face de nous…

Vous avez blessé le Saint-Père ?

Non, non, non ! Je me suis piqué un doigt…

Combien de temps l’ambulance a-t-elle mis pour arriver au Gemelli ?

Moins d’un quart d’heure.

Vous êtes finalement arrivés. Mais là aussi, il y a encore eu des petites difficultés ?

Nous avions reçu l’ordre de l’amener au centre de réanimation. Le directeur avait probablement déjà parlé avec le centre de réanimation : un médecin de notre service du Vatican y était de service, il était directeur du centre de réanimation… Nous arrivons et nous sortons le brancard, mais nous avons un contrordre : « Il faut aller au neuvième étage ! ». Au neuvième étage, il y avait la salle d’opération… Alors, qu’est-ce que tu fais ? Tout seul, en courant comme un fou, je l’ai emmené à l’ascenseur – cela faisait environ cent mètres – pour aller au neuvième étage.

Et le pape, pendant ce temps, que faisait-il ?

Rien. Il était recroquevillé sur le brancard, il souffrait…

Vous avez eu peur que le pape meure ?

Oui, oui !

Au neuvième étage, vous avez laissé Jean-Paul II ?

Au lieu d’entrer directement dans la salle d’opération, je l’ai laissé dans la pièce où l’on prépare le patient… Je lui ai enlevé tous ses vêtements, je les ai mis dans un sac en plastique et les ai confiés à Gugel. Le directeur m’a dit : « Tu peux rentrer ! »

Le pape sera donc opéré, puis il y aura une seconde hospitalisation… Toutefois, en substance, progressivement, après sa convalescence à Gastel Gandolfo, il rentre au Vatican. Il y a encore des contrôles à faire et en réalité, vous continuez de le rencontrer lorsque vous venez faire des analyses au centre médical du Vatican…

Quand il descendait, il me disait : « Je vous connais ». Il me l’a dit trois ou quatre fois : « Je vous connais ! ». Je lui répondais : « Et oui, Sainteté ! ». Mais je n’avais pas envie de lui dire : « C’est moi qui… ».

Et vous ne le lui avez jamais dit ?

Non, non !

Personnellement, comment avez-vous vécu ce trajet avec le pape dans l’ambulance, lorsque vous l’avez mis sur le brancard, et lorsque vous l’avez revu dans au centre médical… ?

Jusqu’à ce qu’on retourne à la normale, pour moi, c’était un patient. Ma profession, c’était cela ! Ensuite, bien sûr… Tu soignais le pape ! Mais professionnellement, j’étais serein et tout ce qui devait être fait a été fait : disons que rien n’a été négligé.

Il y a une anecdote particulière au sujet de la perfusion que vous avez mise au Saint-Père…

Les sœurs polonaises travaillaient chez nous… Le lendemain, lorsque nous avons repris notre service, une sœur polonaise m’a dit que Gugel lui avait donné tous les vêtements, y compris le matériel de la perfusion… Il a été donné, avec mon nom, à un institut de sœurs polonaises, rue Cortina d’Ampezzo… Mais honnêtement, je n’y suis jamais allé…

Le 24 décembre de l’année de l’attentat, en 1981, vous avez été reçu par le pape, ainsi que le chirurgien… Où donc ?

Dans l’antichambre de la chapelle Sixtine. C’est un salon… D’abord moi, avec ma famille et ensuite le professeur Fedele, avec la sienne.

Que vous êtes-vous dit ?

Honnêtement, je dois dire que rien ne venait… Je ne savais pas quoi dire ! Lui, il m’a remercié.

En somme, c’est lui qui a parlé. Il vous a conféré le titre de Chevalier de Saint Silvestre. Quelle impression le pape vous a-t-il faite pendant toute cette histoire, depuis le moment où il a été blessé jusqu’à celui où vous l’avez rencontré ?

L’impression d’un homme, disons, qui souffrait, mais en même temps, qui était guidé par le Seigneur, c’était un homme qui portait…

Un homme avec la grâce ?

Avec la grâce, oui !

 Quel effet cela vous a-t-il fait d’avoir tenu un saint dans vos bras ?

Ah ! ça, c’est une question à un million d’euros ! Je me sens fier, disons, de ce que j’ai fait : j’ai pris le pape dans mes bras ! J’ai réussi à accomplir mon devoir et à faire tout ce qui était nécessaire.

Traduction Zenit, Hélène Ginabat