L’inventeur du microcrédit recevra le Prix Nobel de la paix le 10 décembre

Entretien avec Elisabeth Petit, auteur de « Rebondir, partis de rien, ils ont créé leur entreprise »

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ROME, Jeudi 7 décembre 2006 (ZENIT.org) – Le prix Nobel de la paix 2006 sera attribué le 10 décembre à Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh, et considéré comme l’inventeur du microcrédit. Elisabeth Petit, auteur d’un livre qui raconte l’espoir au quotidien (« Rebondir, partis de rien, ils ont créé leur entreprise », Editions CLD, 18 euros), a bien voulu évoquer l’événement pour les lecteurs de Zenit. Le microcrédit est, entre autres, un remède à la plaie sociale de l’usure, qui frappe aussi des pays européens, l’Italie notamment.



Zenit : Vous venez de publier un livre sur le microcrédit. Que vous inspire l’attribution du prix Nobel de la Paix le 10 décembre prochain à Mohammad Yunus, le « banquier des pauvres » ?

Elisabeth Petit : C’est une récompense amplement méritée, à la mesure du destin exceptionnel de ce Bangladais dont l’action a permis à des dizaines de millions de personnes démunies de sortir de la pauvreté. Mohammad Yunus est considéré comme le « père » du microcrédit dans le monde. L’idée lui est venue en 1974, lors de la famine meurtrière qui s’est abattue sur son pays.
Mohammad Yunus est alors professeur d’économie. En sillonnant les villages où des milliers de personnes ont perdu la vie, il est bouleversé par la misère des paysans sans terre, exploités par les usuriers. Face à cette injustice, il lui est impossible de fermer les yeux. En 1976, il décide de fonder sa propre banque, la Grameen Bank, pour prêter de petites sommes d’argent aux exclus.
En 1997, Mohammad Yunus expliquait qu’« on ne supprime la pauvreté qu’en donnant aux plus pauvres les moyens de contrôler eux-mêmes leur destin ». Croire en ce qu’il y a de meilleur en chacun, ne pas agir à sa place, mais le traiter en égal en lui permettant d’assurer sa survie par ses propres moyens, c’est là tout son génie.
En trente ans, ce qui n’était au départ qu’une initiative atypique est devenue une formidable chaîne de solidarité. Au total, 5,7 milliards de dollars ont été prêtés, et plus de 6,61 millions de personnes financées. Le modèle de la Grameen Bank a essaimé dans une quarantaine de pays. Aujourd’hui, on estime que 113 millions de personnes bénéficient d’un microcrédit dans le monde.

Zenit : En France, qu’en est-il de la pratique du microcrédit ?

Elisabeth Petit : Le microcrédit a fait son apparition en 1989 avec la création de l’Association pour le Droit à l’initiative économique (ADIE). L’Adie octroie des prêts d’un montant de 5 000 euros maximum aux chômeurs et aux Rmistes (qui perçoivent le RMI, « Revenu minimum d’insertion », ndlr), qui souhaitent se mettre à leur compte, mais sont exclus du système bancaire « classique ». Depuis ses débuts, plus de 36 000 emplois ont ainsi pu être créés.
D’autres organismes accordent également des coups de pouce financiers décisifs aux personnes qui souhaitent rebondir, en créant leur emploi. C’est le cas par exemple, du réseau France Initiative, fondé en 1980. Ce mouvement octroie des prêts d’honneur, sans exiger aucune garantie personnelle. Leur montant moyen s’élevait à 7 350 euros l’an dernier. Cette année-là, France Initiative a financé 10 900 porteurs de projets. Parmi eux, près des deux tiers étaient demandeurs d’emploi.
Au total, on estime que plus de 10 000 personnes créent chaque année leur emploi grâce au microcrédit. Si ce chiffre est significatif, il représente néanmoins une goutte d’eau, au regard des besoins, qui sont immenses. Maria Nowak, présidente de l’Adie, évalue la demande potentielle annuelle à 300 000 prêts. Le microcrédit ne constitue pas à lui seul LA solution contre le chômage. Mais il pourrait représenter un espoir pour près d’un chômeur sur dix.

Zenit : Votre livre montre l’importance des réseaux d’aide et de solidarité. Finalement, il existe beaucoup de générosité autour de nous ?

Elisabeth Petit : Oui, et c’est sans doute la grande leçon des témoignages que nous avons recueillis. Les créateurs d’entreprise que nous avons rencontrés sont unanimes. Seuls, ils ne seraient arrivés à rien. S’ils ont pu se lancer, c’est parce qu’ils ont trouvé auprès de leur famille, de leurs relations et de leurs amis des trésors de solidarité, qui les ont souvent surpris. Une oreille attentive, une épaule dans les instants difficiles… Le sentiment que quelque chose était encore possible.
Mais s’ils ont osé se jeter à l’eau, c’est également grâce aux réseaux d’aide à la création d’entreprises, qui leur ont dispensé les conseils et le soutien moral nécessaires, pour franchir les obstacles inhérents au lancement de leur société. Ils ont bénéficié de formes de solidarité diverses et spécifiques, qui gagneraient à être mieux connues du grand public.
Le parrainage en est une. Certains organismes proposent aux créateurs d’entreprise d’être soutenus par un « parrain », avant et après la naissance de leur société. C’est le cas du réseau Entreprendre, un mouvement fondé en 1986 par André Mulliez, à Roubaix. Les parrains sont des retraités ou des chefs d’entreprise, qui permettent à leur « filleul » de bénéficier de leur expérience.
Ces bénévoles souhaitent éviter aux porteurs de projet de commettre les erreurs qu’ils ont eux-mêmes commises, et leur offrir pour le plaisir d’offrir un peu de ce qui a fait la clé de leur réussite. Les liens qu’ils tissent avec leur filleul sont souvent très forts. Tous deux sortent grandis de cet échange, où chacun apprend à mieux se connaître, à travers le regard de l’autre.
On pourrait également citer l’exemple des Cigales, créés en 1983. Il s’agit de Clubs d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire. Ces structures de capital risque solidaire mobilisent l’épargne de leurs membres pour la création et le développement de microentreprises. Ces membres sont des gens comme vous et moi, pas forcément spécialistes en économie. Ils versent chaque mois une petite somme d’argent dans un pot commun. Puis ils entrent ensemble dans le capital d’une ou plusieurs sociétés. Au bout de cinq ans, ils se retirent, et le créateur leur rachète leurs parts. L’objectif de ces investisseurs n’est pas de réaliser des profits, mais de tendre la main aux plus démunis. En 2005, 62 entreprises ont vu le jour grâce à leur contribution.

Zenit : Votre livre ne raconte pas seulement la solidarité, il raconte aussi l’espoir ?

Elisabeth Petit : Oui, les personnes que nous avons rencontrées ont connu ce qu’on appelle un « accident de vie ». Elles ont subi un licenciement, un divorce, une maladie ou un accident, qui les a privées de leur travail et parfois d’une partie de leurs capacités physiques.
Pour toutes, créer était un défi. Car le travail procure un rôle et une identité à chacun de nous. Quand on en est privé, on se perd et il faut se battre contre soi-même pour ne pas céder au découragement et à l’affolement, et puiser en soi assez de force et de lucidité pour remonter la pente et donner un nouveau cap à sa vie. La plupart de ces créateurs d’entreprise ne s’en sentaient pas la force.
Ils auraient pu baisser les bras. Mais ils ont choisi de se battre. Ils ont évacué leurs doutes et mis à plat leurs peurs, avec l’énergie de ceux qui ont la conviction de jouer leur va-tout. Ils se sont peu à peu libérés des liens qui les enchaînaient à leur passé, pour apprendre à se faire à nouveau confiance, et faire de leur expérience une force mise tout entière au service de leur projet.
Pourquoi ? Parce que pour eux, créer une entreprise représentait bien plus qu’une nécessité économique. C’était un besoin personnel, ancré en eux. Celui de se prouver qu’ils pouvaient s’en sortir, et de montrer à leur entourage qu’ils étaient capables de le faire.

Zenit : Avez-vous quelques exemples à nous citer ?

Elisabeth Petit : Ils sont multiples, mais je pense notamment au parcours de Mariama Schumann. En janvier dernier, cette femme de 51 ans a réalisé son rêve, en ouvrant une boutique de prêt-à-porter, à Paris. Mariama est sourde depuis son enfance. Mais il y a une trentaine d’années, elle a rencontré un employeur, qui lui a donné sa chance, en l’embauchant comme styliste. Cet homme est devenu son ami. Lorsqu’il est décédé, Mariama s’est retrouvée sans travail.
Pendant des années, elle a cherché en vain un emploi. Son handicap lui valait partout des refus. Mais en mémoire de cet homme qui lui avait tout appris, Mariama a refusé de renoncer à sa passion pour la couture. Elle s’est battue contre vents et marées pour parvenir à en vivre. Et elle a réussi ! Aujourd’hui, elle rêve de donner sa chance à un jeune malentendant, en lui transmettant son savoir, comme son ami l’avait fait avec elle.
Je pourrais également évoquer Michèle Gautrot. Il y a quelques années, cette passionnée de chevaux a dû fermer le centre équestre qu’elle dirigeait avec son mari et sa fille en Loire-Atlantique, car il n’était plus aux normes. Michèle s’est retrouvée sans toit et sans ressources. Mais parce qu’elle refusait de voir ses trois petites-filles, orphelines de père, sombrer dans la misère, elle a décidé de se battre, en créant sa société de transport de colis. Aujourd’hui, à 54 ans, Michèle sillonne les routes d’Europe, au volant de sa camionnette. Grâce à elle, ses petites-filles ne manquent de rien. Leurs parcours à toutes les deux sont des leçons de courage et de vie.

Zenit : La solidarité témoignée par les personnes qui ont épaulé ces créateurs d’entreprise est-elle l’expression de leur foi ?

Elisabeth Petit : Chez certaines, oui. Bruno Tesson, le directeur général du réseau Entreprendre, explique que grâce à sa mission au sein du réseau, il a pu accomplir sa passion : « aider les autres à réussir et à connaître le succès dans leurs projets »… « C’était cela qui guidait depuis tant d’années ma vie, sans que je le sache ». Ce sont ses paroles. Les valeurs fondatrices du réseau sont celles qu’ils portaient en lui depuis toujours. « La gratuité (de notre aide) est une expression de la charité, dans le sens où elle exclut le chacun pour soi. La réciprocité (le fait de traiter le porteur de projet en égal) suppose la fraternité et l’amour de l’autre », explique Bruno Tesson. A eux tous, ces principes rejoignaient sa foi.
Mais pour d’autres, la solidarité n’est pas l’expression de leur croyance en Dieu. Dans le livre, nous donnons la parole à Yvette, une femme de 52 ans. Pendant des années, Yvette a subi les coups d’un mari violent. Elle n’a confié son calvaire qu’à l’un de ses amis. Cet homme l’a aidée à affronter l’enfer qu’elle vivait. Quand cet ami, sans ressources, a décidé de se mettre à son compte, Yvette n’a pas hésité. Elle lui a prêté les maigres économies dont elle disposait. Car pour elle, c’était simplement une évidence. Elle « ne pouvait pas ne pas le faire ».
Yvette et Bruno Tesson sont guidés par les mêmes valeurs, même si le second se dit ouvertement chrétien et l’autre non. Malgré leurs différences, ils sont unis par l’amour et la confiance qu’ils portent à autrui.