L’islam en Zambie : Une petite minorité, mais très présente

Interview du père Felix Phiri

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ROME, Dimanche 22 mai 2011 (ZENIT.org) - La communauté musulmane en Zambie représente une petite minorité, mais sa présence est devenue de plus en plus visible au cours des trois dernières décennies, selon un professeur de l’Institutpontifical d’études arabes et d’islamologie.

Le père Felix Phiri, missionnaire en Afrique, est l’auteur livre « Muslim Associations and the Resurgence of Islam in Zambia » (Associations musulmanes et résurgence de l’islam en Zambie)

Le père Phili a parlé de son travail et de l’islam en Zambie à l’émission de télévision « Là où Dieu pleure ».

Q - Père Felix, qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre?

Père Phiri - En fait, ce livre représente un développement de la recherche que j’avais effectuée pour ma thèse de doctorat à l’Ecole des études orientales africaines. J’ai beaucoup travaillé avec la communauté musulmane au Zambie pour obtenir des informations, et comme cet ouvrage les concernait, je leur ai promis de leur donner quelque chose en retour. C’est ainsi que, question d’honnêteté intellectuelle, j’ai écrit ce livre, leur donnant la possibilité de voir ce qu’ils m’ont apporté.

Pourquoi précisément ce livre ? Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Principalement la force et la vitalité de la communauté musulmane dans notre pays. Peu avant que j’entame cette recherche, régnait dans la communauté musulmane une grande inquiétude et crainte qui, en grande partie, n’était pas fondée sur des informations objectives. Les gens spéculaient en se basant sur ce qu’ils voyaient et j’ai pensé que ce serait un sujet intéressant à traiter pour ma recherche, et aussi un moyen de susciter une prise de conscience claire de la réalité du pays.

Y a-t-il une personne, ou peut-être un fait, qui a été un déclencheur ?

Pas vraiment. Dans le cadre de ma formation, j’avais étudié l’islam avec l’intention de travailler parmi les musulmans en Afrique du Nord ; j’avais déjà passé quatre ans comme missionnaire en Tunisie. Quand s’est présentée à moi l’opportunité de faire un doctorat, je me suis demandé quel sujet je pourrais traiter ; c’est ainsi qu’en discutant avec des amis, l’un d’eux a suggéré : « Pourquoi pas sur l’islam en Zambie ? ». Pour être honnête, j’ai été surpris. Il n’y a quasiment pas de musulmans en Zambie. Mais ils ont insisté : « Nous ne savons pas grand-chose sur le peu qu'il y a, et ce serait bien que tu fasses des recherches sur ce sujet ».

Votre livre s’intitule « The resurgence of Islam », pourtant l’islam ne représente que 0.5% de la population. Que voulez-vous dire par résurgence – s’agit-il d’une progression de l’islam ?

Le terme est volontairement choisi, en lien principalement avec l’histoire de cette communauté de foi. En réalité, les musulmans étaient présents dans le pays avant les chrétiens, mais leur présence n’a été pleinement perceptible que depuis les trois dernières décennies. Aussi peut-on parler d’une sorte de renaissance dans le sens d’une communauté préexistante qui devient plus effectivement présente, qui témoigne d’un dynamisme nouveau. C’est ce que j’ai voulu dire par le terme « résurgence ».

Vous dites que l’islam est arrivé en Zambie avant le christianisme. D’où venait-il ?

Les premiers musulmans étaient des commerçants arabes qui, après une longue présence sur la côte orientale de l’Afrique, se sont aventurés, petit à petit, plus profondément dans le continent. De manière générale, ils sont venus en tant que commerçants, mais il s’est trouvé qu’ils étaient aussi musulmans. Dans leurs premières incursions sur le continent, ils n’ont pas diffusé l’islam, car leurs établissements n’étaient que provisoires. Mais, au fil du temps, certains de ces établissements sont devenus permanents et en traitant avec la population indigène - il y avait là quelques tribus qui collaborèrent étroitement avec eux - , quelques-unes de ces tribus se sont converties en masse à l’islam. Tel a été le cas, par exemple, d’une bonne partie de l’ethnie Yao du Malawi, qui a contribué également à la présence de l’islam en Zambie. Ce sont donc les deux premières communautés auxquelles nous pouvons attribuer l’arrivée de l’islam en Zambie.

Les financements, par exemple pour la construction des mosquées, des hôpitaux et des écoles, proviennent-ils de sources locales ou d’autres pays arabes ou musulmans à l’étranger?

Il n’y a pas de preuves claires laissant penser qu’un pays musulman ou arabe sponsorise directement le développement de l’islam dans le pays si ce n’est, de façon indirecte, l’Agence des musulmans d’Afrique (AMA). Il s’agit d’une ONG caritative qui, d’une manière ou une autre, vient en aide pour la construction de mosquées ; mais elle le fait davantage par le biais d’une activité de coordination de la construction des édifices religieux, plutôt qu’en promouvant directement l’expansion de l’islam. Au sein de la communauté asiatique de Zambie, impliquée surtout dans le commerce et disposant des ressources locales et de fortes capacités d’organisation, ont été mises en place quelques structures simples, principalement dans les zones locales, qui ont été financées localement. De même, à titre individuel, certains riches musulmans venant de l’extérieur du pays font œuvre de charité à l’intérieur de l’Afrique. Ces familles individuelles viennent et parrainent la construction d’orphelinats et le forage de puits. Il y a donc des ressources qui viennent de l’extérieur du pays, c’est vrai, mais de façon spontanée, plus que coordonnée.

Les activités caritatives font-elles partie intégrante de l’islam, ou s’agit-il de rivaliser avec les organisations caritatives chrétiennes ? Ce phénomène suscite ma curiosité car il semble relativement nouveau?

Les deux choses sont vraies, je pense. D’un côté on a le modèle chrétien. [...] La communauté musulmane, d’un certain côté, reproduit ce modèle, mais la motivation plus profonde est quelque chose qui existe au sein de l’islam même à travers ce que nous appelons la Sacat(aumône légale) : chaque musulman jouissant d’un certain revenu est censé s’acquitter d’une certaine somme …

Comme notre aumône chrétienne?

D’une certaine manière, on peut la comparer à cela… elle permet ainsi de collecter des sommes importantes. Ces ressources sont censées aider les membres les plus pauvres de la communauté. Traditionnellement, elles servaient à répondre aux besoins immédiats des gens, mais avec le développement général de la société en Zambie, ces ressources sont destinées également à l’éducation, la santé et le développement économique. Donc, dans un certain sens, ils ne se bornent pas à copier notre modèle car, au sein de leur système religieux, existe la possibilité de recueillir des fonds, qu’ils utilisent de la même façon que les chrétiens, avant eux.

Quelle est la réaction des chrétiens ? Sont-ils inquiets ?

La réaction des chrétiens a été essentiellement d’oublier l’histoire récente de l’arrivée des missionnaires chrétiens dans le pays. Les missionnaires chrétiens ont fait ce que les musulmans font maintenant. Les temps ont changé. Ainsi les accusations se multiplient contre la communauté musulmane qui serait entrain d’acheter des conversions en contre-partie d'aides matérielles.

S’agit-il d’un argument valable ?

Dans un sens c’est un argument valable, mais comme on l'a dit, les temps ont changé. La communauté musulmane fournit les mêmes services que fournissaient avant elle les missionnaires chrétiens, qui ont gagné de nombreux fidèles. Les musulmans font exactement la même chose. [...] La critique principale qui a été faite à ce type d’approche est que c’est une façon de tirer profit des pauvres dans la société, car les gens ont des besoins matériels ; ainsi au lieu de leur donner gratuitement ce dont ils ont besoin et de les laisser décider, d’une certaine manière indirectement, de la façon dont les services sont fournis, la personne sent que l’on attend quelque chose d’elle. Il s’agit d’une critique qui a été formulée à l’encontre de la communauté musulmane – dire qu’ils profitent des pauvres de la société et fournissent ces services pour obtenir de nouvelles conversions.

Ceci soulève la question de la pertinence de ce choix de vie. S’il est effectué dans un moment de convenance ou de nécessité, jusqu’à quel point la foi pénètre-t-elle en profondeur dans la personne ?

Dans un sens, cela dépend de chaque individu car, généralement, dans l’islam il n’y a pas de catéchisme à proprement parler. Si on en a l’occasion, on peut être préparé et apprendre ce qu’est l’islam avant d’être converti, mais dans la majorité des cas, la conversion est plus ou moins instantanée. On apprend à être musulman seulement après avoir été converti. Ainsi beaucoup de ces gens ne découvrent que plus tard qu’ils sont réellement devenus musulmans. Ils se rendent compte aussi que l’aide qui leur est offerte est minime ; parfois elle se réduit à une couverture par exemple – même si cela signifie beaucoup pour qui vit dans les zones rurales durant la saison froide – mais ensuite on espère qu’en assistant assidument aux réunions et en se présentant comme musulman, on pourra recevoir des aides supplémentaires. C’est ainsi qu’ils finissent par apprendre comment devenir musulman et comment prier.

Quand les autres personnes, qui ne sont pas tombées dans ce type de tentation matérielle, demandent à leurs voisins pourquoi ils se sont laisser entraîner vers une autre religion pour des raisons d’ordre matériel, alors pour défendre leur dignité ils répondent que ce n’est pas seulement pour un attrait matériel, mais par conviction. Ils espèrent ainsi convaincre celui qui les interroge, et les critique, qu’ils sont des musulmans sincères. C’est ainsi que finalement l’ensemble du processus peut effectivement conduire à une conversion et une foi plus profondes. Même s’il s’en trouve quelques-uns, bien entendu – ceux qui sont seulement attirés par un intérêt matériel qui, voyant qu’ils ne tirent aucun autre profit, abandonnent. C’est une façon donc de les mettre à l’épreuve.

Quelle est la réaction des chrétiens en Zambie ? Certains pays africains ont été témoins d’affrontements entre musulmans et chrétiens. Sont-ils préoccupés ? 

En fait, ce qui s’est passé jusqu’ici est surtout qu’une communauté déjà existante s’est rendue plus visible. Il y a eu une longue histoire de coexistence. Ces craintes concernent davantage ce qui se passe ailleurs que ce qui se passe localement, car les musulmans que la plupart des gens connaissent sont tous des parents éloignés [...] il n’y a donc pas de crainte immédiate envers les musulmans dans le pays, ni concernant leur expansion. Sont plus préoccupants, en revanche, les liens éventuels avec des formes d’extrémisme existant ailleurs. Dans un certain sens, la communauté chrétienne, l'Église catholique en particulier, a fait preuve de prudence en déclarant que l’islam se fait visible et progresse. Ce qui est choquant, cependant, et qui se fonde sur une sorte, dirais-je, de préjudice… est que peu de mosquées ont été édifiées dans le pays, alors que les Témoins de Jéhovah ont construit quatre fois plus de salles du Royaume (Kingdom Halls), leurs lieux de culte, ce qui ne semble troubler personne, en partie parce que, selon moi, ils sont perçus comme faisant partie des chrétiens.

De quelle façon l'Église catholique cherche-t-elle à travailler avec les musulmans ?

Il y a eu ici et là plusieurs tentatives pour tendre la main à la communauté musulmane. Certaines communautés locales même sont très ouvertes au dialogue avec les chrétiens et l'Église catholique en particulier, mais pour le moment, il n’existe pas de vraies structures permanentes ou moyens de coordination permettant une étroite collaboration entre les deux communautés.

Le problème est que ce sont deux communautés missionnaires. Où cela mènera-t-il ? Comment nous concerter pour éviter une crise potentielle ?

Je pense encore que des changements sont en cours au sein de la communauté musulmane, notamment dans le contexte de la Zambie, où les convertis chrétiens maintiennent des liens avec les chrétiens, ce qui contribue à une attitude plus modérée envers les chrétiens, et ce sont ces chrétiens qui contribuent le plus à créer ces ponts.

Quel a été l’effet du pape à Ratisbonne sur toute cette question ? Le Saint-Père a été critiqué mais, pour finir, certains dignitaires musulmans ont rédigé une lettre commune demandant le dialogue. Quelle importance cela a-t-il eu ?

Le dialogue est venu à la suite de la réaction musulmane, et de l’initiative prise par les 38, puis les 138 intellectuels et dignitaires religieux musulmans ; une mesure destinée à prendre leurs distances avec la réaction plus ou moins dominante au discours du pape. Donc, dans un certain sens, cela a suscité une grande espérance au sein de la communauté musulmane : des gens qui sont disposés à avoir une approche différente de celle généralement adoptée dans les groupes extrémistes. Je pense que ces personnes ont besoin d’un encouragement de la part des non musulmans, parce qu’elles se mettent en première ligne, parce qu’il y a des gens qui ne pensent pas comme elles et qui leur reprochent de répondre positivement à un appel au dialogue venant de non musulman, ou à revoir une façon d’être dans le monde d’aujourd’hui, à l'égard de l’islam en particulier.

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Propos recueillis par Mark Riedermann pour l'émission télévisée « Là où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en détresse (AED).

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