L’oecuménisme n’est pas en crise (II)

Entretien avec la théologienne allemande Jutta Burggraf

| 963 clics

ROME, Vendredi 20 juillet 2007 (ZENIT.org) – L’oecuménisme n’est pas en crise. Il se trouve « au contraire dans une situation de maturité plus grande : nous voyons aujourd’hui plus clairement ce qui nous unit et ce qui nous sépare ».



C’est ce qu’affirme Jutta Burggraf, professeur de théologie systématique et d’œcuménisme à la faculté de théologie de l’Université de Navarra, en Espagne, dans cet entretien à Zenit dont nous publions ci-dessous la deuxième partie (pour la première partie, cf. Zenit du 19 juillet).

Le récent document « Réponses à des questions concernant certains aspects de la doctrine sur l’Eglise », publié par la Congrégation pour la Doctrine de la foi « a mis le doigt sur la plaie et en même temps montré la direction que doit prendre le dialogue théologique à l’avenir », précise la théologienne allemande.

Zenit : Comment réagissent les protestants au fait que l’Eglise catholique les voie non pas comme une Eglise mais comme des communautés ecclésiales ?

J. Burggraf – La première réaction a été une grande déception, aussi bien parmi les protestants que chez beaucoup de catholiques. Cela se comprend car de nombreux médias ont donné la nouvelle d’une manière sensationnelle et sans expliquer qu’il existe différentes manières d’utiliser le mot « Eglise ».

Dans le sens culturel, social et religieux, nous parlons chaque jour, sans aucun problème, des « Eglises protestantes », par exemple de l’« Eglise évangélique d’Allemagne » (la EKD). Nous les appelons également « Eglise » dans un sens théologique plus large dans la mesure où elles appartiennent à la maison du Christ (font partie de l’Eglise du Christ). Cependant, nous ne les appelons pas « Eglise » au sens strict, car – selon la théologie catholique – il leur manque un élément constitutif essentiel au fait d’être Eglise : la succession apostolique dans le sacrement de l’ordre.

Il ne s’agit toutefois en rien d’une discrimination. Cela montre en revanche un profond respect pour eux. Nos frères évangéliques souhaitent certainement être « Eglise du Christ » (et ils le sont) ; mais au moins, jusqu’à ce jour, ils ne veulent pas être « Eglise » au sens où les catholiques l’entendent. Ils ne considèrent pas par exemple le sacerdoce comme un sacrement. En d’autres termes, ils ne parlent pas de « prêtres » mais de « pasteurs », hommes et femmes. Dans cette même ligne, nous pouvons distinguer Eglise (au sens catholique) et Communauté.

Zenit – Quel est le plus grand écueil oecuménique en ce moment ?

J. Burggraf – Précisément l’ecclésiologie. Le Document a donc mis le doigt sur la plaie et en même temps indiqué la direction que doit prendre le dialogue œcuménique à l’avenir.

Selon le Concile Vatican II il existe différentes manières d’appartenir à la maison du Christ. L’appartenance est pleine si une personne est entrée formellement – à travers le baptême – dans l’Eglise et s’unit à elle à travers un « lien triple » : elle accepte toute la foi, tous les sacrements et l’autorité suprême du Saint-Père. C’est le cas des catholiques. En revanche, l’appartenance n’est pas pleine si une personne baptisée refuse un ou plusieurs de ces trois liens (totalement ou en partie). C’est le cas des chrétiens orthodoxes et évangéliques.

Cependant, pour le salut, la simple appartenance au Corps du Christ, quelle soit pleine ou non, ne suffit pas. L’union avec l’Ame du Seigneur qui est – selon l’image que nous utilisons – l’Esprit Saint, est encore plus indispensable. En d’autres termes, seule une personne en état de grâce parviendra au bonheur éternel avec Dieu. Elle peut être catholique, anglicane, luthérienne ou orthodoxe (et également membre d’une autre religion).

Les structures visibles de l’Eglise sont certes nécessaires. Mais dans son noyau le plus profond, l’Eglise est l’union avec Dieu en Jésus Christ. Qui est le plus « Eglise » ? Celui qui est le plus uni au Christ. Celui qui aime le plus.

Il est significatif que Jésus nous donne comme modèle de charité un « bon samaritain », c’est-à-dire une personne considérée, à l’époque, comme un « hérétique ». Albert le Grand affirme : « Celui qui aide son prochain qui souffre – que ce soit spirituellement ou matériellement – mérite davantage de louanges qu’une personne qui construit une cathédrale à chaque étape sur le chemin de Cologne à Rome, afin que l’on y chante et prie jusqu’à la fin des temps. Car le Fils de Dieu affirme : Je n’ai pas vécu la mort pour une cathédrale, ni pour les chants et les prières, mais je l’ai vécue pour l’homme ».

Très sincèrement, pensez-vous qu’aujourd’hui l’oecuménisme se porte bien ?

J. Burggraf – Le dialogue oecuménique, à différents niveaux, est en plein développement. Catholiques, orthodoxes et protestants se sont rapprochés les uns des autres, ont appris à se connaître, ont abandonné de vieux préjugés et clichés et se sont rendus compte que leur division est un scandale pour le monde et contraire aux plans divins.

Nous pouvons dire, sans exagération, que nous avons avancé davantage sur le chemin vers la pleine unité au cours des dernières décennies, qu’en plusieurs siècles.

Cependant, « l’enthousiasme œcuménique » de l’après Concile a diminué. On a perdu l’illusion – assez répandue dans le monde entier – que les différences entres les diverses communautés chrétiennes puissent disparaître relativement facilement. On a vu que le chemin est long et difficile. Mais nous ne traversons pas de crise. Nous sommes plutôt dans une situation de plus grande maturité: nous voyons aujourd’hui plus clairement ce qui nous unit et ce qui nous sépare.

Un oecuménisme solide est basé sur la conviction qu’en dépit des difficultés, nous devons essayer de collaborer, dialoguer et surtout, prier ensemble dans l’espoir de découvrir l’unité qui en fait existe déjà.