L'université, lieu d'apprentissage de la solidarité

Discours du pape au monde de la culture, à Cagliari

Rome, (Zenit.org) | 1044 clics

En ce temps de crise, le pape François met en garde contre les dangers de la déception, de la désillusion, qui paralysent « l’intelligence et l’action »,font fuir la réalité. Il désigne pour cela l’université comme un antidote : « un lieu d’élaboration et de transmission du savoir, de formation à la « sagesse » dans le sens le plus profond du terme, d’éducation intégrale de la personne ». Parce qu’elle est un lieu de « discernement » où l’on nourrit « l’espérance », où s’élaborela culture de la proximité, du dialogue, un lieu de formation à la solidarité, explique le pape.

Le pape François avait en effet rendez-vous avec le monde de la culture, dimanche après-midi, 22 septembre, à Cagliari, dans l’auditorium de la faculté pontificale de théologie régionale, dirigée par les jésuites, en présence des professeurs et étudiants des universités publiques de Sardaigne.

Voici notre traduction intégrale du texte du pape, à partir du texte écrit préparé, en italien, et publié par le Saint-Siège, complété par les incises improvisées sur le moment, d’abondance du coeur.

A. Bourdin

Discours du pape François

Chers amis,

Je vous fais mes plus cordiales salutations. Je remercie le père directeur et les recteurs pour leurs mots d’accueil, et souhaite tout le bien possible aux trois institutions pour leur travail. Je suis heureux d’avoir entendu que vous travaillez ensemble. Comme des amis.  C’est une bonne chose. Je remercie et j’encourage la Faculté pontificale de théologie qui nous accueille, en particulier les pères jésuites qui exercent avec générosité leur précieux service, et tout le Corps académique. La préparation des candidats au sacerdoce reste le premier objectif mais aussi la formation des laïcs est très importante. Je ne veux pas faire un cours académique, même si le cadre et vous-mêmes qui êtes un groupe qualifié le demanderait peut-être. Je préfère offrir quelque réflexion à voix haute qui partent de mon expérience d’homme et de pasteur de l’Eglise. Et pour cela je me laisse guider par un passage de l’Evangile,  en en faisant une lecture « existentielle », celui des disciples d’Emmaüs : deux disciples de Jésus qui, après sa mort, quittent Jérusalem pour rentrer chez eux. J’ai choisi trois mots-clefs: déception, résignation, espérance.


1. Ces deux disciples souffrent dans leur cœur, tourmentés par la mort de Jésus, ils sont déçus par la manière dont les choses ont finies. Ce sentiment, nous le retrouvons dans notre situation actuelle: déception, désillusion, à cause d’une crise économique et financière, mais aussi écologique, éducative, morale, humaine. Cette crise qui touche le présent et le futur de l’existence humaine dans notre civilisation occidentale, mais qui finit aussi par concerner le monde entier.

Quand je dis « crise », je ne pense pas à une tragédie. Pour écrire le mot « crise » les Chinois utilisent deux idéogrammes, l’un signifiant « danger »  et l’autre « occasion ». Quand on parle de crise, on parle de dangers, mais aussi d’occasions. C’est dans ce sens que j’utilise ce mot.

Certes, chaque époque de l’histoire porte en elle des éléments critiques, mais au moins durant ces quatre derniers siècles, jamais les certitudes fondamentales qui constituent la vie des êtres humains n’avaient été aussi secouées qu’à notre époque. Je pense à la dégradation de l’environnement (c’est dangereux, pensons, à l’avenir à la guerre de l’eau, qui s’approche), aux déséquilibres sociaux, à la terrible puissance des armes (nous en avons tant parlé ces derniers jours), au système économique et financier (qui ne met pas l’homme au centre, mais l’argent, le dieu argent), au développement et au poids des moyens d’information (avec toutes ces choses positives), la communication, le transport. C’est un changement qui touche à la manière même des hommes de conduire leur existence dans le monde.

2. Face à cette réalité quelles sont les réactions ? Revenons aux deux disciples d’Emmaüs: déçus face à la mort de Jésus, il se montrent résignés et ils essaient de fuir la réalité, ils quittent Jérusalem. On peut lire ces mêmes attitudes en cette heure historique. Face à la crise il peut y avoir de la résignation, du pessimisme face à toute possibilité d’intervention efficace. En un certain sens il s’agit d’un « appel à sortir »  de la dynamique qui anime le tournant historique actuel, en dénonçant ses aspects les plus négatifs, avec une mentalité proche de celle qui caractérisait ce mouvement spirituel et théologique du IIème siècle après Jésus-Christ et que l’on appelle « apocalyptique ». Nous avons cette tentation, de penser en « clef apocalyptique ». Cette conception pessimiste de la liberté humaine et des processus historiques conduit à une sorte de paralysie de l’intelligence et de la volonté. La désillusion conduit aussi à une sorte de fuite, à rechercher des « îlots » ou des moments de répit. C’est quelque chose qui ressemble à l’attitude de Pilate, de s’en « laver les mains ». Une attitude qui apparaît « pragmatique », mais qui, en réalité, ignore le cri de justice, d’humanité et de responsabilité sociale et conduit à l’individualisme, à l’hypocrisie, sinon à une sorte de cynisme.

C’est la tentation que nous avons, si nous prenons ce chemin de la désillusion ou de la déception.


3. Alors demandons-nous: Y a-t-il une voie que nous puissions parcourir dans cette situation? Devons-nous nous résigner ? Devons-nous nous laisser assombrir l’espérance ? Devons-nous fuir la réalité ? Devons-nous nous « laver les mains » et nous replier sur nous-mêmes ? Non seulement je pense qu’il y a une voie à parcourir, mais que le moment historique que nous vivons nous pousse précisément à chercher et à trouver des chemins d’espérances, qui ouvrent de nouveaux horizons à notre société. Et ici le rôle de l’université est précieux, car elle est un lieu d’élaboration et de transmission du savoir, de formation à la « sagesse » dans le sens le plus profond du terme, d’éducation intégrale de la personne. Dans cette optique, je voudrais offrir quelque bref élément de réflexion.

a. L’université comme lieu de discernement. Il faut lire la réalité, c’est important, en la regardant en face. Les lectures idéologiques ou partielles ne servent pas, elles ne nrrissent que l’illusion et la désillusion. Lire la réalité mais aussi vivre cette réalité, sans peurs, sans fuites, et sans catastrophismes. Toute crise, même la crise actuelle, est un passage, le travail d’un accouchement qui comporte fatigue, difficulté, souffrance, mais qui porte en elle l’horizon de la vie, d’un renouvellement, porte la force de l’espérance. Et cela, ce n’est pas une crise de « changement », c’est une crise de « changement d’époque », ce qui change, c’est une époque : ce ne sont pas des changements périodiques superficiels.

La crise peut devenir un moment de purification, pour repenser nos modèles économiques et sociaux et cette conception du progrès qui a nourri  nos illusions, pour récupérer l’humain dans toutes ses dimensions. Le discernement n’est pas aveugle, ni improvisé: il se réalise sur la base de critères éthiques et spirituels, il implique que l’on s’interroge sur ce qui est bon, en se référant aux valeurs qui caractérisent l’homme et le monde, soit à une vision de la personne dans toutes  ses dimensions, surtout spirituelle, transcendante ; on ne peut jamais considérer la personne comme « du matériel humain » ! C’est là peut-être la proposition cachée du « fonctionnalisme ».

b. L’Université comme lieu de « sagesse » a une fonction très importante pour former au discernement pour nourrir l’espérance. Quand le voyageur inconnu, qui est Jésus Ressuscité, accoste les deux disciples d’Emmaüs, tristes et inconsolables,  il n’essaie pas de cacher la réalité de la crucifixion, de l’apparente défaite qu’il a provoqué leur crise, au contraire il les invite à une lecture de la réalité pour les guider à la lumière de sa Résurrection: « Vous n'avez donc pas compris ! Comme votre cœur est lent … Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24,25-26). Faire un discernement signifie ne pas fuir, mais lire sérieusement, sans préjugés, la réalité.

c. Un autre élément : l’université comme lieu où élaborer la culture de la proximité. La culture de la proximité : c’est une proposition. La culture du voisinage. L’isolement et le repli sur soi ou sur ses propres intérêts ne sont jamais la voie à suivre pour redonner l’espérance et opérer un renouvellement, mais la proximité, la culture de la rencontre. Isolement non, proximité oui. Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui. L’Université est le lieu privilégié où l’on encourage, enseigne et vit cette culture du dialogue, qui ne nivelle pas les différences et les pluralismes de manière indiscriminée  - un des risques de la mondialisation -, ni les extrémise en les faisant devenir un motif d’affrontement, mais ouvre à la confrontation constructive. Cela signifie comprendre et mettre en valeur les richesses de l’autre, en le considérant non pas avec indifférence ou avec crainte, mais comme un facteur de croissance. Les dynamiques qui règlent les relations entre les personnes, les groupes, les nations, ne sont souvent pas des relations de proximité, de rencontre, mais d’affrontement. Je me réfère encore au passage évangélique. Quand Jésus s’approche des deux disciples d’Emmaüs, il partage leur route, écoute leur lecture de la réalité, leur déception, et dialogue avec eux; de cette façon-là, précisément, il rallume la flamme de l’espérance dans leurs cœurs, ouvre de nouveaux horizons qui existaient déjà, mais que seule la rencontre avec le Ressuscité permet de reconnaître. N’ayez jamais peur de la rencontre, du dialogue, de la confrontation, même entre universités. A tous les niveaux. Ici nous sommes au siège de la faculté de théologie: permettez-moi de vous dire: n’ayez pas peur de vous ouvrir aussi aux horizons de la transcendance, à la rencontre avec le Christ ou d’approfondir la relation avec Lui. La foi ne réduit jamais l’espace de la raison, mais l’ouvre à une vision intégrale de l’homme et de la réalité, et elle est un rempart contre le risque de réduire l’homme à « du matériel humain ».

d. Un dernier élément: l’Université comme lieu de formation à la solidarité. Le mot solidarité n’appartient pas seulement au vocabulaire chrétien, c’est un mot fondamental du vocabulaire humain. Comme je l’ai dit aujourd’hui (cf. Zenit du 23 septembre 2013, discours aux personnes en situation de précarité, ndlr), c’est un mot qui, dans la crise d’aujourd’hui, risque d’être effacé de nos dictionnaires.

Le discernement de la réalité, en assumant le moment de crise, la promotion d’une culture de la rencontre et du dialogue, orientent vers la solidarité, comme élément fondamental pour un renouvellement de nos sociétés. La rencontre, le dialogue entre Jésus et les deux disciples d’Emmaüs, qui rallume la flamme de l’espérance et renouvelle le chemin de leur vie, conduit au partage: ils le reconnurent lorsqu’il rompit le pain. C’est le signe de l’Eucharistie, de Dieu qui se fait si proche en Jésus qu’il devient une présence constante, qu’il va jusqu’à partager sa vie.

Et cela dit à tout le monde, même à ceux qui ne croient pas, que c’est précisément dans une solidarité non dite, mais vécue, que les relations  se transforment, où l’homme n’est plus considéré comme du « matériel humain » mais en tant que « personne ». Aucun pays, aucune société, le monde entier, n’aura d’avenir si nous n’apprenons pas à être tous plus solidaires. Donc « solidarité » comme moyen pour faire l’histoire, comme cadre vital où les conflits, les tensions, et même les opposés, atteigne une harmonie qui engendre la vie.

C’est, en pensant à cette réalité de la rencontre dans la crise, ce que j’ai trouvé dans les politiciens jeunes, une autre façon de penser la politique : je ne dis pas meilleure ou pas, mais une autre manière : ils parlent autrement, ils sont à la recherche. Leur musique est différente de notre musique. N’ayons pas peur, écoutons-les, parlons avec eux, ils ont une intuition. Ouvrons-nous à leur intuition (…). Je dis les politiciens jeunes, parce que c’est ce que j’ai entendu. Mais les jeunes en général, cherchent cette clef différente, pour nous aider à la rencontre, il nous sera utile d’écouter cette musique, des penseurs, des scientifiques, de penseurs jeunes.

Avant de conclure, permettez-moi de souligner qu’à nous chrétiens la foi-même donne une espérance solide qui pousse à discerner la réalité, à vivre la proximité et la solidarité, car Dieu lui-même est entré dans notre histoire, devenant homme en Jésus, il a plongé dans notre faiblesse, en se faisant proche de tous, montrant une solidarité concrète, spécialement à l’égard des plus pauvres et des nécessiteux, nous ouvrant un horizon infini et sûr d’espérance. Chers amis, merci de cette rencontre et de votre attention; que l’espérance soit la lumière qui éclaire toujours vos études et votre engagement. Et que le courage soit le « tempo » musical pour aller de l’avant. Que Dieu vous bénisse.

Traduction de Zenit, Océane Le Gall

(avec Anita Bourdin, pour les improvisations)